Notre radio

Notre radio

17 mai 2006

Le "système Chirac – de Villepin" : une tribune libre d’Isabelle Rose


Jean-Louis Gergorin,
présenté dans les médias comme
le "corbeau" de l'affaire Clearstream
(photo REA/Gilles Rolle)

Introduction :
Ceux qui apprécient la plume de mon amie Isabelle (depuis peu Yaël, voir article du 8 mai ...) devinent qu'elle n'a pas été trempée dans le miel pour traiter de cette pénible affaire, qui ne fait pas honneur à notre pays. Là-dessus, le tir sur ambulance n'est heureusement pas une discipline olympique homologuée, même si les journalistes ne s'en privent pas quand il n'y a plus grand chose à craindre - en fin de mandat présidentiel, par exemple. Mais l'analyse que vous lirez mérite d'abord d'être lue pour son originalité : l'auteur parle de la politique étrangère française, et de son exclusion du débat comme symptôme - un de plus - d'une démocratie en crise.
J.C

Tribune Libre

En politique, tous les coups furent toujours permis. Et les électeurs le savent qui ne se font pas grande illusion sur les mobiles des hommes politiques. On peut même dire que jusqu’à un certain point, le citoyen, dans sa grande miséricorde, autorise le politique dans ses mobiles car il ne regarde qu’une chose : l’efficacité pratique. En ce sens, l’électeur n’est pas un moraliste, pas plus qu’un idéologue : l’électeur est tout simplement pragmatique. Pour lui, il n’y a qu’un péché capital en politique, péché qu’il sanctionne par son vote car il n’admet aucune absolution : l’impuissance.

Les rumeurs, les scandales, la diffamation, les coups tordus, les complots, tout ce que l’esprit humain peut inventer de rumeurs et de mensonges, sont depuis toujours dans les manières des hommes politiques. Ils sont même des techniques de gouvernement. Cependant, leur nature et la manière dont ils sont utilisés servent également d’indicateur - de symptôme - à partir duquel on pourra juger de la viabilité d’une société.

Dans une démocratie vivante, en bonne santé, l’équilibre des Institutions et des rapports de force dans la société met un frein à l’utilisation sans borne de la diffamation : la liberté de la presse, l’indépendance de la Justice, la parole libre du citoyen, la variété de la pensée, coupent l’herbe sous le pied à la « parole mensongère ». En clair, il se trouve toujours une parole pour répondre à une autre parole. Une société déséquilibrée, contaminée par la pensée unique, ne permet plus au corps social de développer des anti-corps : on assiste alors à une sclérose du politique et de la pensée. Et avec elle s’installe le règne du commérage qui témoigne non seulement du vide intellectuel et politique, de l’absence d’une vision et d’un projet efficace, mais aussi d’un très grave désordre moral. Avant chaque fin d’empire, on retrouve toujours ce même duo : complots - diffamation - verrouillage. C’est de cela dont périrent Athènes, Rome, Byzance, mais aussi la IIIème République en France. Chirac - de Villepin deviendront très certainement des cas d’école.

S’il fallait résumer leur technique de gouvernance ( !) et leur vision du monde (!!), on pourrait le faire très aisément : pour la technique, la ménagère dirait « cancans ». Pour la vision, une image - et non pas une idée - obsolète de la France et de la puissance. En gros, le monde, ses tensions, ses urgences, se sont arrêtés à De Gaulle (la guerre froide). On retrouve le « cancan » dans tous les dossiers chauds : la Yougoslavie, l’Irak (USA), la Côte d’Ivoire, Israël. Certes, il fut toujours d’usage de diaboliser l’adversaire : la diabolisation vaut justification. Elle est le costume de carnaval qui permet de cacher ses véritables intentions. Elle autorise l’acte de guerre qu’elle vend à l’opinion. Mais le phénomène le plus extraordinaire est que cette diabolisation est devenue système. Système d’autant plus parfait que l’opinion publique est verrouillée par le haut : contrairement à ce que l’on a pu voir aux États-Unis, par exemple, l’opposition à la politique étrangère est a priori impossible en France. Mieux : au Parlement, la gauche n’offre aucune alternance à la politique étrangère de la droite - ou inversement. Pire : l’extrême - droite et l’extrême - gauche parlent à l’unisson. Ce fait est parfaitement unique dans le monde : en Espagne, en Allemagne, aux USA, à titre d’exemples, la politique étrangère est aussi objet de débats ; dans la France chiraquienne, blocage total. En ce sens, la France actuelle ressemble très fortement à la Russie de Poutine. Et de la même manière qu’il faudra attendre le départ de Poutine pour voir de nouveau émerger une alternative - dans le scénario le plus optimiste - il faudra attendre celui de Chirac - de Villepin : une confrontation Ségolène Royal - Nicolas Sarkozy (toujours dans le scénario le plus optimiste) serait ce qui pourrait arriver de mieux à la France ; elle permettrait de redessiner les contours politiques, idéologiques et intellectuels du débat politique. Dit autrement : sortir d’une longue période de glaciation.

Alors certes, pour répondre à l’affaire Clearstream, Chirac et de Villepin nous auront de nouveau servi la seule chose qu’ils savent faire - et encore : si mal : les grandes poses. Monsieur le Président appelle à un travail silencieux de la Justice. Le citoyen français sourit et traduit : comme pour toutes les autres affaires politiques dans lesquelles est apparu le nom du Président ou de l’un de ses proches, Monsieur Chirac en appelle à la loi du silence. Silence de la Justice. Silence de la presse. Silence de l’opposition. Il s’offusque de la dictature de la rumeur et de la diffamation. Sans doute est-ce là l’un de ces effets de l’histoire - comme un retour de boomerang : celui qui règne par la dictature de la diffamation périra par la diffamation ... ou comment l’arroseur devient l’arrosé. A croire que Chirac et de Villepin sont les enfants naturels de Mitterrand. Tout cela n’est certainement pas fait pour rétablir la confiance du citoyen français dans les Institutions, les politiques, le gouvernement.

Isabelle Rose
Jérusalem, le 12 Mai 2006.