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15 juin 2008

Alexandrie : une histoire de livres et de chats

La Bibliotheca Alexandrina,
photo tirée du site www.aaha.ch/


Introduction :
Après un mois et demi très riche consacré à ce grand pays, il nous fallait terminer en beauté ... et nous quitterons l’Égypte, non pas en passant par Le Caire, évoqué au début, mais par Alexandrie, la légendaire cité bâtie face à la mer ! Nous le ferons à nouveau grâce à la plume remarquable de mon amie Isabelle-Yaël Rose, qui a écrit ce petit bijou consacré à la célèbre bibliothèque de la ville : celle de l'Antiquité, disparue dans un mystérieux incendie qu'elle nous relate comme dans une enquête policière ; et la nouvelle, bâtie il y a quelques années par l’Égypte moderne (voir photo), qu'elle a visitée. Régulièrement effacés dans la mémoire de l'Orient méditerranéen, les Juifs ont tenu une place remarquable dans la cité bâtie par Alexandre le grand, et l'auteur de l'article le rappelle ici. Un dernier mot avant de vous laisser déguster cette évocation : la photo ci-dessus est tirée d'un site d'originaires d'Alexandrie dont je vous donne l'adresse, à visiter en particulier pour sa très riche collection de photos de la ville. Bonne lecture ! 
J.C 

Un citoyen romain - on ne nous dit pas pour quelle raison - avait tué un chat dont le cadavre gisait dans une rue d’Alexandrie. Les habitants de la ville, furieux, se rassemblèrent pour venger sa mort. Il faut dire que le Romain avait mal choisi son moment : une délégation avait fait le déplacement depuis Rome pour engager des discussions avec Ptolémée et enfin reconnaître officiellement sa souveraineté. Ptolémée, qui voulait éviter tout incident diplomatique, envoya des gardes calmer la foule. Mais celle-ci, hors d’elle même, se saisit du Romain qui fut massacré. L’incident est raconté par Diodore, un Grec. Qui semble enchanté par les croyances et les manières excentriques d’Alexandrie et de ses habitants.
Si les Alexandrins d’aujourd’hui ne mettraient sûrement pas à mort un imprudent tueur de chat, ils cultivent pourtant des relations de bonne entente avec cette race : on les voit partout, se dandiner avec grâce et culot, comme en souvenir de ces temps immémoriaux où les chats étaient les maîtres de la ville et du port. Qu’ils attendent patiemment assis près des pêcheurs à la ligne qui leur lancent un regard complice de temps en temps, qu’ils se baladent mouillés par l’écume des vagues sur la longue digue qui longe le fort Cat-bay (construit par le sultan mamelouk Qaytbay), qu’ils dorment à l’ombre d’une barque déposée sur le sable qui les protège du soleil et du vent, qu’ils lorgnent avec un dédain affecté sur les sardines que les marins font griller - les chats ont gardé la possession de tous les lieux qu’ils partagent de bonne grâce, semble-t-il, avec l’humanité. Des petits particulièrement insolents se postent même à la fenêtre des cabanes des policiers obligeant les forces de l’ordre, à renfort de cris comme si quelqu’un essayait de les assassiner, de sacrifier les meilleurs tranches de leur kebab pour avoir la paix. Et les forces de l’ordre, prudentes et rusées, nourrissent les rejetons de divinités dès fois que leurs hurlements alertent la foule comme aux temps de Diodore le Grec.
Alexandrie est la ville des chats. Pas seulement parce qu’elle est un port tourné vers la pêche. Alexandrie est la ville des chats probablement à cause d’une très vieille histoire de bibliothèque. Or, les chats aiment les livres et les papiers. Ils sont aussi les compagnons préférés de ceux qui sont occupés à écrire, copier, ou penser.

La fondation de la bibliothèque d’Alexandrie est sans aucun doute le plus grand projet culturel de toute l’Antiquité. D’une Antiquité dominée par la culture et la langue grecques qui s’étaient déployées dans toute la Méditerranée pour lui donner une unité. Alexandrie avait été fondée par Alexandre le Grand en route pour ses conquêtes. A sa mort, ses généraux se partagèrent son empire constitué, grâce à son unité culturelle et linguistique, en monde. Les Ptolémées prirent possession de l’Égypte, s’installant à Alexandrie, tandis que les Séleucides se déployèrent en Anatolie et en Syrie. C’est ainsi que Jérusalem se retrouva à la charnière entre deux royaumes qui se disputeraient sa possession.
La bibliothèque fut l’idée d’un Grec, Démétrios de Phalère, élève d’Aristote. C’est à son initiative que Ptolémée se lança dans la grande aventure de la bibliothèque qui devait rassembler non seulement tous les textes du monde grec, mais tous les textes du monde qui seraient traduits en grec. Entreprise géante. Sans précédent : rassembler dans un même lieu tous les savoirs de tous les peuples et de tous les temps dans une même langue. Pour oser une telle entreprise, il fallait être un héritier d’Alexandre le Grand : ce que le grand homme n’avait pu réaliser politiquement et militairement, Ptolémée se proposait de le réaliser culturellement. Mais la culture n’est-elle pas la politique poursuivie autrement ? C’est ainsi que des messagers furent envoyés de par le monde, collecter les précieux documents, tandis que tous les livres - en fait, les rouleaux de papyrus où les textes écrits sur des peaux - étaient saisis dans tous les bateaux transitant par le port. Ils étaient copiés, et la copie était remise à son propriétaire tandis que l’original rejoignait la collection. Elle comptait déjà des milliers de rouleaux. En effet, les sources antiques ne permettent pas de déterminer le chiffre avec précision.
Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane, Diogène Laërce, Pythagore, Platon, pour ne citer que les plus célèbres. Et surtout, Aristote dont la pensée serait capitale dans la constitution de ce qui deviendrait le monde moderne. Quoique l’histoire des manuscrits d’Aristote - leur opaque destinée - donne matière à penser : leur héritier, Nélée, refusa de les transmettre aux envoyés de la bibliothèque. Ils furent vendus à sa mort, où on les retrouva une dernière fois à Rome, avant de disparaître. La bibliothèque, où vivaient des savants et des copistes, centralisait tout le savoir du monde grec. Strabon, Pline, Aristarque, Diodore de Sicile, Euclide, vinrent y étudier. Sa renommée lui attira les jalousies de Pergame et bientôt de Rome. Il n’empêche : c’est sur son modèle que seraient construites toutes les autres bibliothèques du monde antique.
Mais Démétrios avait une autre idée en tête. Influencé par Aristée, sans doute un Juif « caché », il voulait aussi les textes et les lois des Juifs pour sa bibliothèque. Alexandrie comptait une forte présence juive que la tradition historique fait remonter jusqu’à Alexandre : c’est lui qui leur aurait consacré un quartier dans la ville qui porterait son nom. Démétrios réclama donc de Ptolémée son intervention pour faire venir des savants de Jérusalem qui traduiraient les textes hébreux en grec : les Juifs - les savants juifs - avaient une sérieuse réputation. Diodore, qui les connaissait par les récits d’Hérodote et d’Hécatée, ne cachait pas son admiration.
A cette époque, Jérusalem était placée sous la domination des Ptolémées. Le Grand Prêtre Eléazar, malgré la réticence des rabbins à traduire en grec les textes sacrés, accueillit donc la demande de bon gré. Il faut dire qu’elle était assortie de la promesse d’affranchir les Juifs d’Alexandrie et de leur confier des places importantes dans l’administration et tous les lieux où ils pourraient exercer leurs talents et leur influence. 72 sages - 6 par tribu - partirent donc pour Alexandrie où ils furent accueillis par Ptolémée qui les harcela de questions pendant toute une semaine : le roi d’Égypte se montra curieux des Juifs. Curieux, peut-être piqué, par cette culture et ce savoir si étrangers - quoique pas tout à fait - au monde grec. Hébergés sur l’île de Pharos, les savants traduisirent la Torah, qu’ils ouvrirent ainsi au monde grec. Peut-être ne le savaient-ils pas au moment où ils traduisaient. Peut-être le savaient-ils et le craignaient-ils : c’est par les Septante que la Bible serait connue du monde païen bientôt conquis par le Christianisme qui ferait le choix du grec et du latin contre l’hébreu et la tradition rabbinique. La rencontre - et le choc, dont les ondes continuent de se répercuter - serait décisive. La traduction de la Torah en grec est peut-être à l’origine de la confrontation entre Rome et Jérusalem qui conduirait à la rupture entre le monde gréco-romain et le monde sémitique, l’Ouest et l’Est. Les Septante sont en tous les cas un très grand tournant pour l’humanité.

Il ne reste rien de la bibliothèque. Ses milliers de documents ont disparu. Ceux qui nous ont été légués ont trouvé un autre chemin pour exister - mais d’autres ont été perdus à tout jamais, vivant désormais dans notre seul imaginaire qui n’a certainement pas fini de fantasmer sur le projet et le contenu de la merveilleuse bibliothèque. Trois hypothèses, chacune très limitée, courent, comme une rumeur, sur la fin de la bibliothèque : l’incendie provoqué par César, lequel n’a pourtant pas pris pour cible le palais royal où étaient conservés les textes mais la zone portuaire, éloignée de la bibliothèque, où ont en effet été incendiés des entrepôts contenant des textes dont rien n’indique cependant qu’ils aient été la bibliothèque - et même le contraire ; la destruction des lieux païens par les Chrétiens au IVè siècle, qui ont effectivement incendié la bibliothèque du temple de Sérapis mais elle n’était pas la grande bibliothèque qui n’était déjà plus mentionnée dans les écrits; un édit du caliphe Omar qui aurait ordonné à son général Amr Ibn Al-As de brûler la bibliothèque. Outre le fait que telle n’était pas la politique ordinaire du calife, si on se rappelle qu’Amr Ibn Al-As avait tenté de nouer des relations avec les autorités politiques et religieuses de Byzance - vaincues militairement - et avec les autorités jacobites de Syrie[1], un tel édit semble non seulement contre-productif mais incohérent. Il semble donc que la fin de la bibliothèque restera parmi les énigmes de l’histoire destinées à rester sans réponse - ce qui semble naturel au pays des sphinx et des pharaons.
En 2002, le gouvernement égyptien, qui redécouvre progressivement son passé et son passé pré-islamique, a repris le grand projet qui lui a été légué par l’Antiquité: une bibliothèque qui rassemble les livres du monde entier a été inaugurée. La bibliothèque Alexandrina représente une entreprise non moins osée que la précédente à une époque où le livre cède la place aux ordinateurs et à la télévision. Pourtant, le défi à été relevé : dans une immense salle de lecture vitrée tournée vers la mer, répartie sur sept étages, la jeunesse d’Alexandrie se penche sur des livres écrits en arabe, en français, en espagnol, en allemand, en anglais. Les livres ont été offerts par des donateurs publics ou privés. Si le long mur en pierres d’Assouan qui flanque la bibliothèque, sur lequel sont inscrits tous les alphabets antiques, ne porte pas l’hébreu - en tous les cas, nous n’avons pas vu d’inscriptions en hébreu - les étagères proposent des ouvrages sur l’histoire et la religion juives, sur la Shoah et sur Israël. Alexandrina, et le concept généreux auquel elle correspond, méritent sans aucun doute l’attention de tous ceux qui aiment les livres, les histoires et les paroles, particulièrement cette année : le ministère de la Culture égyptien l’a dédiée à la ville d’Alexandrie. Les chats de la ville peuvent continuer de s’adonner à leurs activités culturelles en toute sérénité.

Isabelle -Yaël Rose,
Jerusalem


[1] Les églises jacobites sont monophysites et de langue syriaque. Elles étaient les rivales de Byzance dans la Mésopotamie et le Moyen-Orient. Un schisme eut lieu au concile de Chalcédoine en 450 : la dispute portait sur la nature de Jésus Christ, et opposa les partisans d’une « double nature » (nature humaine et nature divine, position de l’orthodoxie) à ceux qui défendaient une « nature double » (nature humaine et divine). Les derniers, nommés monophysites (une nature) furent excommuniés et persécutés par Byzance. Il semble que les Arabes furent bien accueillis par les monophysites, exaspérés par Byzance. Amr Ibn Al-As, en fin diplomate, noua des relations avec les autorités vaincues tout en ménageant les églises rivales. Notre hypothèse est que la rumeur selon laquelle les Musulmans auraient incendié la grande bibliothèque a probablement été propagée par Byzance pour affoler la population chrétienne. Si on rajoute à cela que Byzance était responsable de l’incendie de la bibliothèque du temple de Sérapis - identifiée à tort comme la grande bibliothèque d’Alexandrie - cela permettait également aux autorités byzantines de se « laver » de l’incendie qu’elles avaient initié en rejetant la responsabilité sur les Musulmans nouvellement arrivés. 

14 juin 2008

De bonnes nouvelles de Souhail Ftouh !

Je peux annoncer que le barreau de Tunis a pris une décision dans le sens de la levée de l’interdiction d’exercice qui m’a été infligée depuis le 28 Mai.

Cette décision qui rétablie les choses m’a été notifiée d’une façon officielle ce mardi 10 juin.
Nous pouvons dire que la raison a retrouvé son chemin. Nous avons tenu à adresser nos vifs remerciements au barreau de Tunis et aux membres du Conseil National du barreau pour leur lucidité.

Nous constatons par cet acte que le barreau de Tunis incarne son rôle authentique et responsable, comme organe professionnel loin de toute autre considération.
Nous soutenons avec beaucoup de ferveur et d’espoir toutes les démarches qui visent à faire respecter les opinions de tous les avocats.

Nous tenons également à signaler que partout où nous nous trouverons, nous continuerons autour de nous à interpeller les membres du barreau pour garantir la liberté d’expression.

Maître Ftouh Souhail,
Tunis

13 juin 2008

Egypte - Israël, l’amour en moins …

Photo AFP, 2 juin 2008

Comment, et alors que cette "saison égyptienne" touche à sa fin, faire semblant d’ignorer une réalité douloureuse ? Le plus peuplé des pays arabes, celui qui a le premier signé la paix il y a près de trente ans, ne porte vraiment pas Israël dans son coeur. En témoigne, par exemple, cette photo où une jeune étudiante montre un atlas où le voisin oriental n’existe pas, la mention "Palestine" couvrant à la fois l’état juif, Gaza et la Cisjordanie ... et il en est de même pour tous les ouvrages de géographie du pays !

Il y a quelques semaines, pour ceux qui auront eu la chance de l’entendre dans mon émission, Frédéric Encel rappelait que jamais le Hamas n’aurait pu accumuler tellement d’armes en provenance d’Iran et transitant depuis le Sinaï par les fameux tunnels, sans une attitude "duplice" de la police égyptienne. Crainte de l’opinion publique et des "Ikhwan", les "Frères musulmans" qui sont la principale opposition au régime, donc ; mais volonté, aussi, de ménager les États-Unis dont Le Caire est officiellement l’allié ; Moubarak aura ainsi navigué pendant de décennies, ne faisant rien pour pousser les Palestiniens à se montrer plus souples, mais en maintenant quand même une Paix froide avec Israël. « Deux fers au feu », aussi et comme devait le dire Encel, à propos de l’Iran chiite, craint mais en même temps ménagé - puisque les relations ont été rétablies avec ce pays, alors même qu’il est maintenant dirigé par Ahmadinejad, le fou furieux !

Il y a quelques semaines, le ministre de la culture égyptien, Farouk Hosni, candidat au poste de Secrétaire Général de l’UNESCO, a déclaré "je brûlerais moi-même des livres israéliens si j’en trouvais dans des bibliothèques de mon pays" (lire l'article sur le site objectif-info). Épingle par le Centre Simon Wiesenthal, le même ministre devait corriger ses propos ensuite, en disant qu’il serait prêt à traduire ces mêmes livres en arabe, mais seulement après une paix israélo-palestinienne. Il y a quelques jours, la presse israélienne révélait des manœuvres égyptiennes en direction de l’Europe, visant à décourager le resserrement des liens commerciaux avec l’état juif ... manœuvres aussitôt niées avec indignation ; mais qui avaient un goût de revanche après les démarches, israéliennes celles-là, ayant conduit le Congrès des États-Unis à conditionner l'aide à l’Égypte à une meilleure surveillance de sa frontière avec Gaza !

Ainsi va donc cette paix froide, mais qui vaut quand même mille fois mieux qu’une nouvelle guerre chaude.

J.C

12 juin 2008

Gérard Akoun sur Judaïques FM : Kadhafi, un camouflet pour Sarkozy

Nicolas Sarkozy vient d'essuyer un véritable camouflet, et le mot est faible, de la part du Président libyen que la France avait accueilli avec tous les honneurs, acceptant de céder à tous ses caprices, sans relever ses manquements aux règles de la bienséance. Le Président de la République espérait sans doute, en retour, un soutien de la part de Kadhafi à sa grande initiative de politique internationale, l'Union Méditerranéenne, qui s'est transformée en Union Pour la Méditerranée, devant l'hostilité de l'Allemagne et des pays de l'Europe centrale à sa première version. Eh bien, il n'en est rien ! Pas de renvoi d'ascenseur ! Au cours d'une réunion organisée à l'initiative de la Libye, mardi dernier, pour permettre aux pays arabes d’établir une position commune avant la proclamation officielle de l'Union Pour la Méditerranée le 13 juillet à Paris, le Président libyen a dénoncé devant les présidents syrien, mauritanien, tunisien et le premier ministre marocain, ce projet comme « un affront » pour les pays de la rive sud de la Méditerranée. Il a précisé « nous ne faisons pas partie de Bruxelles, s'ils veulent coopérer avec nous, ils doivent passer par notre Ligue Arabe, au Caire, où par notre Union Africaine à Addis-Abeba, mettant ainsi en parallèle pour une négociation l'Union Européenne et l'Union Arabe ou Africaine. Il a enrichi son florilège diplomatique, en ajoutant « nous ne sommes ni des affamés ni des chiens pour qu’ils nous jettent des os » à propos de projets économiques commun. Et dire que nous avons proposé de lui construire des centrales nucléaires ! 

Que de légèreté, de naïveté dans la conduite de notre diplomatie !
Nicolas Sarkozy persévère dans la même voie et sur un terrain bien plus miné. Il s’agit bien entendu de la reprise des relations avec la Syrie et du Liban. Bashar al-Assad, le Président syrien, est invité à Paris pour assister le 13 juillet à la conférence, c’est normal, mais dit on il le serait aussi pour assister au défilé du 14 juillet. Le remercie-t-on ainsi, pour avoir permis, qu’enfin soit élu au Liban un président, le général Michel Sleimane, un proche de Bashar al-Assad, il le dit lui-même après que le Hezbollah ait gagné sur toute la ligne, en obtenant la minorité de blocage au sein du gouvernement et le droit de garder sa milice armée ? Cela n’a pas grande importance, puisque comme l'a déclaré Nicolas Sarkozy « la France est l'amie de tous les Libanais sans exception » y compris le Hezbollah, toujours inscrit sur la liste des organisations terroristes !

En renouant ses relations avec la Syrie, la France espère sans doute reprendre pied au Moyen-Orient, redevenir un interlocuteur crédible et pouvoir ainsi, assurer la stabilité du Liban et peut-être, arriver à rompre l'axe irano-syrien. La Syrie, quant à elle, a besoin d'améliorer son image, de démontrer à son opinion publique, car il y en a une, qu’elle fait preuve de bonne volonté pour sortir de son isolement, de son tête-à-tête avec l'Iran et même de son conflit avec Israël ; mais je crois que Nicolas Sarkozy court vers de nouvelles déconvenues, à l’image de celles qu’il connaît avec Kadhafi, parce que Bashar al-Assad ne peut se permettre une normalisation de ses relations avec l'Union Européenne ou les États-Unis, pas plus d'ailleurs qu'avec Israël car elle ferait souffler sur son pays un vent de liberté, qui le chasserait du pouvoir.
Mais on peut toujours négocier avec lui comme le fait, d'ailleurs Israël, sans jamais oublier le précepte : lorsque l'on dîne avec le Diable, il faut avoir une longue cuillère.

Gérard Akoun
Judaïques FM, le 12 juin 2008

« La visite de la fanfare », une fable chaleureuse pour une paix froide

Ronit Elkabetz et Sasson Gabai
dans "La visite de la fanfare"

« Un jour, il n’y a pas si longtemps, une petite fanfare de la police égyptienne vint en Israël. Elle était venue pour jouer lors de la cérémonie d’inauguration d’un centre culturel arabe. Seulement à cause de la bureaucratie, d’un manque de chance ou de tout autre concours de circonstance, personne ne vint les accueillir à l’aéroport. Ils tentèrent alors de se débrouiller seuls, pour finalement se retrouver au fin fond du désert israélien dans une petite ville oubliée du monde. Un groupe de musiciens perdus au beau milieu d’une ville perdue. Peu de gens s’en souviennent, cette histoire semblait sans importance »

La "Paix froide" israélo-égyptienne a trouvé il y a quelques mois sa plus belle expression symbolique au travers d’un film très réussi, "La visite de la fanfare" de l’israélien Eran Korilin. Metteur en scène né en 1973 - l’année de la dernière guerre entre les deux pays - ce réalisateur a su exprimer, sous forme d’une parabole mi-douce, mi amère, l’absence de véritables échanges entre les deux pays, due - ce que les critiques du film se sont bien gardé de rappeler - au boycott culturel complet de l’état juif pratiqué par les élites du Caire. Mais, et c’est aussi la leçon simple et efficace de "La visite de la fanfare", il a su démontrer la naissance irrésistible de liens, dès lors que des gens simples sont mis face à face, en dehors de tout contexte passionnel ou politique ... Ainsi Dina (Ronit Elkabetz), célibataire plutôt aigrie qui a raté sa vie, et arrive à "dégeler" le chef de la fanfare de la police d’Alexandrie, Tewfiq (Sasson Gabai) ; Tewfiq, qui en quelques mots dévoilera - tout à fait à la fin - le drame qui a marqué sa vie.
La force du film tient, justement, à ce qu’une collection d’humanité dans le fond assez misérable, arrivera à échanger, et dans des registres qui transcendent les frontières de peuples et de nationalités : Simon (Khalifa Natour), le policier copte qui raconte sa glorieuse et inachevée composition musicale ; Khaled (Saleh Bakri), le beau gosse qui donnera des leçons de drague à un jeune demeuré israélien ; Dina, qui lance avec délectation des mots arabes à son invité égyptien - traitant ainsi de "kelb" (chien) un amant croisé avec sa famille dans une cafétéria aussi sinistre que la ville où son existence s’est abîmée ...
Mais la symbolique ne s’arrête pas là, pour qui voudrait creuser un peu : ainsi, le fait que des acteurs arabes aient contribué à ce succès international du cinéma israélien comme ce fut déjà le cas dans "La fiancée syrienne" ; ainsi, dans le décor, cette triste cité HLM perdue dans le Néguev, qui évoque aussi l’actualité brûlante du moment avec les localités bombardées depuis Gaza ; ainsi, avec la figure inoubliable du chef de la fanfare, plus égyptien qu’un égyptien ... et joué par un Juif d’origine irakienne ! Qui a dit, aussi, qu’en réponse à une telle générosité, les pays arabes ont refusé toute diffusion du film chez eux ? Si, au moins, ces choses là se savaient un petit peu ! Et si un tel film, couvert d’honneurs (sélection officielle au festival de Cannes 2007, Prix de la jeunesse, Prix coup de cœur) était, au moins, repris sur une grande chaîne généraliste, cela ne serait que pure justice !

Je vous invite bien sûr à voir
où vous serez accueillis par sa bande originale, une chanson arabe sirupeuse à souhait.

Jean Corcos

11 juin 2008

Quand le Moyen-Orient verra-t-il la lumière ? Albert Soued sera mon invité le 15 juin


J'aurai le plaisir d'avoir à nouveau comme invité pour ma prochaine émission Albert Soued. Je l'avais déjà reçu dans ma série, c’était en octobre 2005, et le thème était "Que pensent les Musulmans ?".
Homme d’une très grande culture, né en Égypte, ingénieur de formation, Albert Soued a toujours été d’une grande curiosité intellectuelle en abordant les sujets les plus variés ; ainsi, il a écrit deux ouvrages sur la Bible - citons par exemple "Les symboles dans la Bible" » aux Éditions Grancher -, mais il s'est aussi intéressé à d’autre religions que le Judaïsme avec "La Révolution des Messies", publié en 2000 aux Éditions l’Harmattan.
Mais depuis dix ans, c’est d’abord le Moyen-Orient qui le passionne, et il publie sur Internet l’excellent site http://www.nuitdorient.com/ (en lien permanent sur le blog), où les lecteurs peuvent trouver des centaines d’articles, regroupés par thème ou par pays. Je me suis permis, régulièrement, de reprendre ici plusieurs de ses publications.

Mais, outre ses propres et précieuses traductions, Albert Soued publie sous sa propre signature les réflexions que lui inspirent l'actualité proche-orientale, et on comprend qu'il ait eu envie de faire éditer une compilation de ses articles et conférences ; c’est chose faite depuis l’année dernière, avec son ouvrage "Quand le Moyen-Orient verra-t-il la lumière ? "(Editions Publibook). C’est un pavé impressionnant de plus de 400 pages, mais on peut le lire facilement par ce qu’il est construit par thèmes, et parce que la plupart des articles sont brefs.

Dans ce genre de compilation, on prend toujours le risque d’être démenti par les évènements en reprenant telles que des analyses écrites à chaud, au fil des années, et je poserai à Albert Soued l'inévitable question : "est-ce que vous ne vous êtes pas dit après coup "là je me suis trompé" ? Et quand cela était le cas, était-ce par excès d’optimisme ou de pessimisme ?" ... et il vrai que, en voyant par exemple ce qu'il disait au lendemain de l'invasion de l'Irak ou de la deuxième guerre du Liban, il aura été plutôt trop confiant !
Mais il y aura bien sûr bien d'autres sujets de débats :
- Quel est le danger le plus grand pour Israël, l'islamisme sunnite ou la version iranienne et messianique du chiisme ?
- Peut-on espérer dissocier la Syrie de l'Iran ?
- Le conflit israélo-palestinien est-il d'essence religieuse ou nationaliste ?
... et plusieurs autres questions, pour un échange qui s'annonce riche et animé !

J.C

08 juin 2008

« La nécessité d’une culture de compromis » : un brillant article d’un penseur égyptien

Le professeur Tarek Heggy
Introduction :
Le professeur égyptien Tarek Heggy est une figure de proue du courant "libéral" dans le Monde arabe. De formation pluridisciplinaire, à la fois homme d’affaires et penseur, d’une incroyable curiosité (il s’intéresse à la fois à l’économie, à l’histoire et à la politique), il a publié une vingtaine d’ouvrages en arabe, en anglais et un livre en français, "l’inéluctable transformation". Membre du conseil du prestigieux institut de réflexion américain "Rand Organization", président ou membre de conseils d’administrations de plusieurs compagnies pétrolières multinationales, conférencier dans les universités les plus brillantes du Monde - du King’s College de Londres aux Universités de Berkeley et Oxford -, il incarne une expérience unique, que les "belles âmes" françaises donneuses de leçons doivent absolument détester : la conscience du "principe de réalité", l’appréhension du monde en termes d’abord sociétaux, culturels et économiques. Sa réflexion critique sur les blocages dans les états du Moyen Orient, son éloge de la pensée anglo-saxonne, pragmatique et réformiste, son soutien à une solution de compromis dans le conflit israélo-palestinien, tout cela risque certainement de hérisser nos élites verbeuses de droite ou de gauche tellement crispées sur "le modèle français que tout le monde nous envie", tellement hostiles à toute évolution dans le monde arabe ... et si promptes à traiter de "nouveaux réacs" tous ceux qui n’entrent pas le moule de "la pensée unique" ! Vous ne risquez pas de voir le professeur Heggy sur vos écrans de télévision ; c’est pourquoi je suis très heureux, avec son autorisation dont je le remercie vivement, de reproduire intégralement un de ses articles en langue française. Je vous invite aussi à découvrir son site Internet : cliquer ici .
J.C

La nécessité d'une culture de compromis
Il y a quelques années, j’ai découvert qu’il n’existait pas en arabe d’équivalent au terme "compromis", ni en arabe classique, ni en arabe familier, de sorte qu’on le traduit par un mot composé, qui signifie littéralement : "solution intermédiaire". J’ai passé en revue tous les dictionnaires, anciens et modernes, tous les lexiques que j’ai pu trouver, cherchant vainement un mot arabe correspondant à ce terme courant qui existe, avec une orthographe ressemblante, dans toutes les langues européennes, qu’elles soient d’origine germanique, hellénique ou slave. Il en est de même d’une série d’autres termes, dont "intégrité", largement utilisé dans le discours européen et nord-américain ces dernières décennies et qui n’a aucun équivalent en arabe. Etant donné qu’une langue n’est pas uniquement un instrument de communication mais aussi le réceptacle de l’héritage culturel d’une société, reflétant la façon de penser et d’appréhender le monde de celle-ci, ainsi que les tendances culturelles qui l’ont forgée, je me suis dit que nous étions là en présence d’un phénomène prêtant à conséquence d’un point de vue culturel, et donc politique, économique et social. 
Pendant une vingtaine d’années, j’ai travaillé en proche collaboration avec des personnes de près de cinquante nationalités différentes, dans une société mondiale qui demeure, avec une longue histoire la ramenant au 19ème siècle, l’une des cinq plus grandes sociétés au monde. Ce que j’ai remarqué au fil des ans est que les personnes issues d’un milieu européen occidental emploient le terme "compromis" plus souvent que les personnes de culture orientale. Vu que je m’intéresse de près aux différentes cultures, surtout quand il s’agit de comparer l’esprit arabe à l’esprit latin et anglo-saxon, je n’ai pu m’empêcher de relever que tout comme ceux qui ont une structure mentale arabe emploient le terme "compromis" moins souvent que leurs homologues latins, de même les "Latins" y ont moins souvent recours que les esprits anglo-saxons. L’explication est simple : si une façon de penser se fonde sur une série de principes philosophiques et religieux, il est normal que les personnes de culture arabe aient moins tendance à utiliser ce terme que celles dont l’esprit à été conditionné par un contexte latin, au contenu philosophique certes vaste, mais à la dimension religieuse moins importante que dans une structure mentale arabe. Il est également normal que les sociétés latines utilisent le terme "compromis" moins souvent que les sociétés de formation anglo-saxonne. La façon de penser anglo-saxonne, qui en est venue à dominer le monde d’une façon sans précédent dans l’histoire de l’humanité, se fonde sur une série de régulations globalement différentes. 
L’une des personnalités marquantes du courant réformiste du 19ème siècle, le philosophe anglais Jeremy Bentham (1748-1832), considérait que tous les systèmes, lois, institutions et idées devaient se fonder sur le principe de l’utilité ("utilitarism"). Les Etats-Unis ont, quant à eux, engendré deux philosophes de renom, William James (1842-1910) et John Dewey (1859-1952), dont l’oeuvre reflète les idées de Bentham (avec quelques modifications dues au changement d’époque et à l’influence d’événements intervenus depuis) tout en se réclamant du pragmatisme. La notion de pragmatisme a débordé du monde anglo-saxon pour s’étendre à des sociétés aux traditions culturelles différentes. En Asie, par exemple, des Chinois, des Japonais et des Indiens ont réussi, tout en protégeant jalousement leur spécificité culturelle, à assimiler la signification du terme anglais "compromis" avant [même] de savoir l’épeler, tâchant dans toutes leurs affaires de trouver des solutions basées sur le compromis. Les pays latins eux-mêmes ont adopté cette notion avant de l’intégrer à leur lexique politique, comme peut le constater toute personne qui suit le discours politique des pays latins. Il est courant, aujourd’hui, d’assister sur des chaînes satellite françaises au discours en anglais de grands économistes - ce qui aurait été impensable il y a seulement trente ans - et de les entendre présenter des idées fondées sur la notion de compromis.

Dans notre région du monde, un grand nombre de personnes, même instruites, associent le mot "compromis" à d’autres termes négatifs comme "soumission", "retraite", "capitulation", "faiblesse" et "défaite". Ces connotations n’existent pas dans la bouche d’un occidental qui parle de "compromis", car quelle que soit sa formation, qu’il ait étudié les sciences exactes, les sciences humaines ou les arts libéraux, il sait bien que toutes les idées ne sont par essence que des compromis. Encore enfant, il apprend que la plupart des phénomènes naturels sont aussi des compromis. En outre, la culture des nations marchandes (dont la Grande-Bretagne est sans doute l’exemple le plus remarquable de l’histoire de l’humanité) a étendu la notion de compromis à tous les sphères : intellectuelle, politique, économique, culturelle et sociale, ainsi que dans les affaires humaines. Ainsi, alors que nos dictons populaires donnent une mauvaise image de la notion de compromis, des centaines de dictons populaires en Grande-Bretagne font exactement le contraire.
Bien que les Ecritures musulmanes soient tout à fait compatibles avec une culture de compromis, l’histoire musulmane (et surtout son chapitre arabe) s’est déroulée dans un esprit contraire à cette notion. Notre histoire récente est faite en grande partie de pertes qui auraient pu être évitées si nous n’avions continuellement rejeté la notion de compromis comme apparentée à celle de soumission, retraite, rémission, capitulation et même, à en croire certains de nos orateurs les plus enflammés, à la notion d’asservissement à la volonté d’autrui.

Cette mentalité du "tout ou rien" est auto-destructrice. Tout débat ou conflit est, par définition et à des niveaux de pouvoir variables, une lutte entre des personnes ou des nations aux opinions divergentes. Il s’ensuit qu’il est impossible de réconcilier ces différences sans compromis, parce que cela entraînerait l’assujettissement de la volonté, des intérêts et de la puissance de l’une des parties à l’autre partie. Une telle approche de la résolution des conflits est condamnée à l’échec en ce qu’elle est contraire aux lois scientifiques, naturelles, aux lois de la vie elle-même. Certains grands intellectuels égyptiens, comme le Dr Milad Hanna, qui n’a cessé d’expliquer sa théorie sur la nécessité d’accepter l’autre, et le Dr Murad Wahba, qui s’étend dans son oeuvre sur le fait que nul ne peut prétendre à la vérité absolue, contribuent grandement et noblement à insuffler les règles de la culture du compromis à notre société.

Je ne prétends pas être le premier auteur égyptien à m’intéresser au sujet. Au milieu des années cinquante, Tewfik El-Hakim, aujourd’hui disparu, l’aborde dans son ouvrage Al-Taaduleya ("Equivalence"). Il vivait toutefois à une époque fort différente de la nôtre, ce que révèle son oeuvre, et d’autre part - je regrette d’avoir à faire cette remarque en raison de l’authentique estime que je porte à son génie -, son analyse n’est pas suffisamment profonde. Peut-être existait-il alors en Egypte une culture contraignante, l’ayant empêché de fouiller le sujet comme il aurait aimé le faire, sans même parler du fait que le terme "équivalence" a une signification et des connotations très différentes de celui de "compromis".

Je pense que la propagation d’une culture religieuse basée sur la stricte orthodoxie ou l’interprétation littérale des Ecritures est l’une des raisons de l’échec de l’intégration du concept de compromis par notre culture. Si nous devions nous entretenir avec Ibn Rushd ou à Al-Gaheth (figure littérature mutazilite marquante), il nous serait facile de leur expliquer, et à eux de comprendre, que toute pensée, toute transaction doit se caractériser par un esprit de compromis, avec tout ce que cela implique. Il ne serait pas aussi simple de convaincre les partisans de l’orthodoxie, des fondamentalistes comme Ahmed Ben Hambal, Ibn Taymeya, Ibn Qiyam Al-Juzeya, Mohamed Ben Abdel Wahab ou leurs nombreux homologues contemporains, qui prêchent l’adhérence à la lettre plutôt qu’à l’esprit de la religion et ferment ainsi la porte au nez de la rationalité. Tenter d’expliquer la notion de compromis aux membres de cette école serait aussi vain que l’a été la défense vigoureuse de la primauté de la raison par Ibn Rushd il y a huit siècles. Ce serait encore plus inutile vu qu’Ibn Rushd, s’il a été vaincu par les fondamentalistes de la civilisation arabo-islamique, a [au moins] vu ses idées influencer la culture chrétienne. Il ne fait aucun doute que les idées de ce grand philosophe musulman ont eu un impact supérieur à celles de saint Thomas d’Aquin au 13ème siècle, grâce à ses nombreux disciples de l’université de Paris et aux "Averroïstes latins". Peut-être l’histoire reconnaîtra-t-elle un jour qu’un musulman arabe se trouvait derrière la victoire de la raison sur le dogme à une époque ou la culture dominante en Europe était défavorable à l’esprit d’initiative intellectuelle et à la liberté de pensée. Si la bataille pour les coeurs et les esprits en Europe avait été remportée par le camp adverse, l’Europe serait aujourd’hui aussi développée et éclairée que l’Afrique.
Une bataille du même type se joue actuellement dans notre pays, bataille dont l’issue est incertaine. Si nous voulons que la raison l’emporte sur la pensée obscurantiste, nous devons intervenir immédiatement. Pour commencer, il faudrait que se rassemblent des intellectuels dont la formation soit une synthèse de culture arabe, musulmane et autre, dans le but de créer une charte susceptible d’insuffler la logique du compromis aux esprits des jeunes Egyptiens, à travers leur programme scolaire, et en présentant le compromis comme le plus solide produit issu de la nature, la vie, la marche de la civilisation et des cultures. Parallèlement, refuser à tout prix de tenir compte des mérites de l’opinion d’autrui et exiger qu’il accède à toutes ses demandes est contraire à la logique des sciences, de la nature, de l’humanité, de la culture et de la civilisation.
N’ayant pu trouver le moindre équivalent arabe au terme "compromis", j’ai, à contre coeur, eu recours à deux procédés dans cet article : l’un fut d’écrire "compromis" en caractères latins [en référence à la version arabe] tout au long de l’article, le deuxième d’utiliser la traduction habituelle du terme, la lourde expression de "solution intermédiaire", dans le titre [en référence à la version arabe]. Mais en vertu de ma foi profonde dans le compromis et dans le dicton qui dit que "qui ne peut tout obtenir ne renonce pas à tout", j’ai toutefois décidé de rédiger cet article. 
Tarek Heggy

06 juin 2008

Souhail Ftouh, victime d’intimidation à Tunis

Les lecteurs réguliers du blog se souviennent sûrement des quelques articles publiés sous la signature de Souhail Ftouh, jeune avocat tunisien ayant publiquement et courageusement défendu une réconciliation des nations arabes avec Israël. Aujourd’hui, suite à une campagne de harcèlement de plusieurs mois, il risque de ne plus pouvoir plaider à Tunis. C’est bien volontiers que je reproduis ci-dessous ce communiqué de presse, et que je vous tiendrai au courant des développements de cette affaire.

COMMUNIQUÉ DE L’ASSOCIATION FRANCE-ISRAEL :
L’Association France-Israël, entend attirer l’attention sur le sort de l’avocat tunisien Maître Souhail Ftouh, victime d’une campagne d’intimidation émanant d’une partie des avocats membres du Barreau de Tunis.

L’origine de cette campagne sont, les articles de cet avocat, représentant à Tunis de l’Association Avocats Sans Frontières, et qui a pris des positions courageuses, quoique modérées, à l’égard de l’État d’Israël.

- Le 20 février 2008, des avocats islamistes déposent une plainte devant le Barreau pour demander la radiation de leur confrère de l’ordre national des avocats de Tunis. Motif : soutien à Israël.

- Le 23 mai 2008, dans le journal El Mokef, une information mensongère prétend que Maître Ftouh a été radié du Barreau de Tunis.

- Le 28 mai 2008, le Barreau de Tunis informe l’avocat qu’il serait en rupture de stage, compte tenu du fait, qu’à son insu, son maître de stage l’aurait renvoyé de son cabinet.

Il s’agit, à n’en pas douter, d’une manœuvre destinée à expulser, sans le dire, cet avocat du barreau, uniquement en raison de ses opinions.

L’Association France-Israël, demande en conséquence au gouvernement tunisien - qui pour l’heure n’est pas en cause - de faire respecter la liberté d’expression de Maître Ftouh, tant pour des raisons élémentaires de principe que dans l’intérêt de la Tunisie et de la paix israélo-arabe.


J.C

05 juin 2008

Anouar el-Sadate, une chanson hommage à un martyr de la Paix

Portrait du Président Anouar el-Sadate (1918-1981)
(photo du portrait exposé au musée Al-Sadat, Le Caire)
Impossible de publier sur mon blog un "mois de l’Égypte" sans rendre hommage au Président assassiné Anouar el-Sadate ... Premier chef d'état arabe à avoir bravé des décennies d'hostilité et de boycott, il restera dans la mémoire de tous comme celui qui atterrit en Israël, un soir de novembre 1977, pour tendre enfin la main à ses ennemis. Je me souviens des images de ce voyage avec une précision incroyable, me revoyant suivre la télévision avec le même émerveillement que quelques années plus tôt, lorsque l'homme avait marché sur la Lune !
Anouar el-Sadate a, on le sait, payé de sa vie cette audace, assassiné par des fanatiques islamistes le 6 octobre 1981, jour anniversaire du déclenchement de la Guerre du Kippour - et alors qu'il passait les troupes en revue. Enrico Macias a composé, juste après, une chanson très émouvante, "Un berger vient de tomber" : je vous propose de l'écouter, et d'en lire les paroles très fortes.

J.C


Un berger vient de tomber - Enrico Matias - eretz-israel.net
envoyé par Yoav1987


"Ni vierges, ni soumises" : signez la pétition !

Une manifestation de "Ni putes ni soumises"

Vous avez certainement été à la fois estomaqués et écœurés en apprenant la décision du Tribunal de Grande Instance de Lille, qui a annulé un mariage au motif de la non virginité d’une jeune musulmane ... lire un petit rappel des faits et de la vague d’indignation qui a suivi, sur le site de l'Union des familles laïques : féministes, militants de la laïcité et associations diverses se sont émus, mais pas seulement ; car, en utilisant avec habilité la lâcheté de trop de représentants de la République, magistrats, enseignants ou autres, l’intégrisme islamique n’en finit pas de grignoter ce que des siècles de combat progressiste avaient obtenu, et trop c’est trop !

L’association « Ni putes ni soumises » a mis en ligne une pétition, que je vous invite à signer en allant lire le texte complet en lien ci-dessous. En voici le début :

« Parce qu’elle n’était pas vierge, son mariage a été annulé par le tribunal de Téhéran? De Kaboul ? NON !! Par le tribunal de Grande Instance de Lille. Le verdict est tombé comme une fatwa contre la liberté des femmes de France. L’appel par le parquet de Douai est une première victoire, mais la bataille est loin d’être gagnée.
Le tribunal a reconnu la virginité comme une qualité essentielle d‘une femme pour valider un mariage. Cette décision est une véritable régression qui va à l’encontre de l’évolution des mœurs et de nos principes républicains. En donnant raison à cet homme, on donne raison aux bourreaux de notre féminité, aux barreaux de notre liberté ! Même si incontestablement la justice de notre pays est indépendante et souveraine, il n’en demeure pas moins que le débat est lui aussi libre et indépendant. L’écrasante condamnation de cette jeune fille, s’inscrit dans un contexte social, et condamne avec elle des millions de jeunes filles qui, rappelons le, vivent en permanence sous la pression et le poids des traditions patriarcales (...) »


J.C

04 juin 2008

Egypte, les émeutes du pain : un article inquiétant du journal « Les Echos »

Manifestants piétinant le portrait
du Président Moubarak
(photo Reuters, 7 avril 2008)
Introduction :
Je reproduis ci-dessous un article inquiétant publié il y a quelques semaines dans le journal "les Echos" à l’occasion des élections municipales en Égypte. Où il est question des "émeutes du pain" qui ont éclaté là-bas comme dans plusieurs pays du Tiers Monde, suite à la flambée du prix des denrées de première nécessité. Et où on a l’impression d’un divorce de plus en plus net entre le régime et les couches populaires ... Un article bien dans l'actualité du sommet de la F.A.O à Rome, où les grands de ce monde ont parlé de la sécurité alimentaire, et des besoins des populations qui vont augmenter de 50% dans une vingtaine d'années.
J.C
Boycottées par les Frères musulmans, les élections municipales, hier, en Égypte se sont déroulées dans un climat social et politique très tendu en raison de la hausse du prix du pain.
Les élections municipales se sont déroulées dans un calme tout relatif, hier, en Égypte, sur fond de graves tensions provoquées par la flambée des prix du pain. La présence policière était massive aux alentours des bureaux de vote, au lendemain d'émeutes violemment réprimées dans la ville industrielle de Mahallah al-Koubra. Lors de véritables batailles rangées avec des policiers armés de grenades lacrymogènes et de balles en caoutchouc, 7.000 manifestants y ont piétiné le portrait d'Hosni Moubarak. Une offense rarissime envers le raïs, dans ce pays qui vit sous état d'urgence depuis son arrivée au pouvoir en 1981.
Cet acte symbolique ainsi que les slogans hostiles au régime montrent que la question du coût de la vie (« Les Echos » du 1er avril) prend une tournure politique. L'impasse dans laquelle se trouve le régime a aussi été illustrée, lundi soir, par l'annonce du boycott du scrutin par le parti islamiste des Frères musulmans, officiellement interdit mais, en fait, toléré. Il est vrai que la plupart de leurs candidats ont été ces dernières semaines victimes de rafles policières ou de refus d'enregistrement de la part de la commission électorale. Seulement 21 d'entre eux avaient été autorisés à concourir, aux côtés d'un millier d'opposants du parti libéral Wafd ou des communistes du Tagammou, alors que l’Égypte compte 52.000 municipalités... Le taux de participation au scrutin était, d'ailleurs, particulièrement faible hier, selon des ONG.
Le régime peut craindre de nouveaux embrasements dans les prochains jours, même si à Mahallah les 24.000 ouvriers de la plus grande usine textile du pays n'ont pas mis à exécution leur menace d'une grève générale.
Six heures d'attente par jour
Au total, depuis dimanche, près de 300 personnes ont été arrêtées et 90 blessées, dont 30 parmi les forces de l'ordre. Un mort est à déplorer. C'est de Mahallah qu'était parti il y a deux ans un mouvement de contestation qui avait gagné toute la filière, stratégique s'il en est, puisque le textile représente le deuxième secteur industriel du pays. Comme la majorité des Egyptiens, dont un gros tiers vivent sous le seuil de pauvreté (2 dollars par jour), les ouvriers ont de plus en plus de mal à joindre les deux bouts. Aux difficultés ordinaires de la vie quotidienne engendrées par une transition chaotique entre planification nassérienne, source de gabegie et de pénurie, et embryon de libéralisme, s'est ajoutée depuis le début de l'année une flambée des prix du pain due aux tensions sur les cours internationaux du blé. Or les 80 millions d’Égyptiens sont les plus gros consommateurs de pain du monde, avec 400 grammes par jour et par personne. Le baladi, du pain subventionné, est bien vendu depuis vingt ans au prix de 0,10 euro les 100 grammes, soit 13 fois moins que le prix du marché libre. Mais il faut près de six heures d'attente par jour pour repartir avec un maximum d'une dizaine de galettes par jour et par famille. En outre, la farine subventionnée est coupée avec de la sciure ou détournée au profit des boulangeries privées. Le quotidien gouvernemental « Al Ahram » affirme que 12.000 trafiquants de farine ont été arrêtés.

Yves Bourdillon,
« Les Echos », 9 avril 2008

03 juin 2008

"Moubarak, prêt à se sacrifier et rester président", par Mohamed Ali Atassi

Introduction :
Voici un article qui n'est pas très récent (février 2005) mais qui reste d'actualité : écrit dans un journal libanais ("Al Nahar") sous la plume acide de Mohamed Ali Atassi, il dénonce la sclérose du pouvoir égyptien où le président égyptien règne depuis 1981 ... La traduction a été publiée dans "Courrier International", et je l'ai trouvée dans l'irremplaçable site "nuitdorient" - en lien permanent - site mené de main de maitre par Albert Soued, qui a déjà été mon invité et que les auditeurs retrouveront avec plaisir au mois de juin.
J.C

Agé de 76 ans, le président égyptien Hosni Moubarak vient de révéler qu’il se prépare à briguer un cinquième mandat. Et, puisqu’il a pris sa décision, ricane Al-Nahar, il sera forcément élu.
"A chaque fois que je pense quitter le pouvoir, ma conscience me l’interdit. Qui, après moi, pourrait bien gouverner ces braves gens ?" se demande le héros de Nizar Qabbani dans son Autobiographie d’un bourreau arabe.

Le président égyptien Hosni Moubarak vient d’accorder à la mi-janvier deux interviews télévisées, l’une à la chaîne publique américaine PBS, l’autre à la chaîne par satellite Al-Arabiyya. Il est probable que la raison pour laquelle Moubarak a finalement décidé de parler est que, à 76 ans, le raïs égyptien, qui règne sur son pays depuis maintenant un quart de siècle, veut annoncer à l’opinion publique arabe et internationale qu’il songe très sérieusement à se présenter une cinquième fois. Par conséquent, son fils Gamal n’est pas susceptible d’accéder à son héritage, à court ou à moyen terme, mais il fera partie du cercle de ses plus proches conseillers.
Les propos tenus par Moubarak illustrent à la perfection l’impasse dans laquelle se trouvent les régimes arabes et leur aliénation vis-à-vis de leurs peuples. S’il affecte encore d’avoir quelques hésitations quant à sa candidature, puisque selon ses propres dires sur la chaîne américaine, "ce n’est pas une affaire facile sur laquelle on peut prendre une décision rapide", reste qu’il parle de cette candidature comme d’une affaire entendue. Il présente son acceptation de cette candidature - au résultat parfaitement garanti d’avance - comme un grand sacrifice qu’il offre au peuple égyptien. Pourquoi ne pas se retirer et laisser la place à un autre lui demande le journaliste de PBS. La réponse fuse, tranchante : "Toute ma vie j’ai eu à tenir un rôle extrêmement constructif, que ce soit dans l’armée ou ensuite dans la vie civile, en tant que président. Je travaille dans le plus grand sérieux et, si le peuple veut que je reste à ma place, je n’ai pas d’autre issue que de me plier à sa volonté et à continuer d’oeuvrer. Ma mission n’est pas facile, c’est une mission qui demande des efforts considérables, et je me dépense sans compter". L’équation à laquelle est confronté Moubarak est encore plus clairement exprimée dans son interview diffusée sur Al-Arabiyya. La présidence, dans la conception des médias arabes, se mérite bien moins par la volonté du peuple que par le désir même du président de rester en place. Quand le journaliste demande si "le président songe à rester au pouvoir", la réponse de Moubarak est cette fois plus franche. "J’aimerais vous dire quelque chose sur ce que c’est que gouverner l’Egypte. Ce n’est pas une récréation. Ce n’est pas une partie de plaisir. Les ressources sont limitées, la population augmente continuellement, le peuple est exigeant, tout cela me force à fournir un effort colossal". L’équation est finalement très simple, et ses termes sont connus d’avance : le président se sacrifie et fournit des efforts harassants ; le peuple continue d’avoir des exigences, de se multiplier et d’avoir des ressources limitées. Solution : que le président reste au pouvoir.
Mais qu’en est-il du scénario de la renonciation ? La difficulté de renoncer au pouvoir ne vient pas du fait que Moubarak s’y accroche ; c’est le pouvoir qui s’accroche à lui - comme à tous les dirigeants arabes, d’ailleurs ! Il le dit : "S’il ne tenait qu’à moi, j’aimerais bien pouvoir me reposer un peu. Depuis que, jeune officier, je suis sorti de l’Académie militaire, ma vie a été un vrai bagne. Quand j’ai commencé à travailler à la présidence [au temps de Sadate], j’ai eu la surprise d’être nommé vice-président. Et puis, Sadate est mort. Je ne pouvais pas laisser le pays comme ça, j’ai été forcé d’assumer mes responsabilités".
Bref, Moubarak n’a plus qu’à se plier au désir des Egyptiens, sans tergiverser. "Etre président de l’Egypte, c’est un effet de la volonté populaire", ajoute-t-il dans le même entretien. "Si le peuple ne veut pas de vous, quoi que vous essayiez, rien à faire ...Et, s’il vous veut, impossible de fuir. Je pourrais vous jouer la comédie, vous dire que je m’en vais. Tout serait sens dessus dessous, il y aurait des manifestations : j’aurais mis la pagaille. Ce genre de numéro, ce n’est pas mon genre".
C’est clair et net : Moubarak est le destin de l’Egypte, et la présidence de l’Egypte est le destin de Moubarak. Le bourreau du poème de Nizar Qabbani ne dit pas autre chose : "Je ne vieillis pas ... Mon corps ne vieillit pas ... Mes prisons ne vieillissent pas". Et, quand le journaliste américain fait remarquer au raïs égyptien qu’il a dépassé les 76 ans, Moubarak réfute aussitôt cette logique et lui fait remarquer que lui-même, à 63 ans, n’est plus un jeunot, et que pourtant tous deux travaillent et font du sport. Quoique vieillisse le prince, sa jeunesse est éternelle. Quant à son fils Gamal, "il aide son père, exactement comme Claude Chirac aide Jacques". Mais l’Egypte, malheureusement, n’est pas la France. Si le peuple, un jour, à la suite d’une inspiration divine, désirait placer Gamal Moubarak sur le fauteuil présidentiel, il y a fort à parier que le rejeton ne pourrait pas décemment refuser et s’enfuir ! 

Mohamed Ali Atassi
"Al Nahar"

Retour et petite devinette ...

Me voici donc de retour amis lecteurs, et avant de reprendre les sujets bien sérieux du blog et de l'émission, je vous offre cette petite photo souvenir prise lors du week-end dépaysant dont je vous ai parlé ... Petite devinette, où a-t-elle été prise ? Des vieilles bâtisses aux tons pastel, des rues pavées, vous avez pensé à Prague ou à une autre ville d'Europe Centrale ? Non, raté, cette capitale se situe au bord de la mer. De vieux tramways, des rues en pente, et même un pont aux arches métalliques gigantesques de couleur orange, vous répondez San Francisco ? Non, même s'il y a beaucoup de points communs. Allez, voici la réponse : Lisbonne, une ville fascinante, chargée d'Histoire et qui a beaucoup de charme ; à visiter pour ceux qui ne connaissent pas encore - mais Prague et San Francisco valent aussi le détour, bien sûr !
 
Rassurez-vous, je ne vais pas dénaturer ce blog en le transformant en succursale d'agence de voyages. Les voyages auxquels je vous convie resteront orientaux, et nous poursuivrons donc pendant une dizaine de jours le "mois de l’Égypte" commencé début juin : allez vite découvrir l'article qui suit ! 

J.C