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27 mai 2016

« Assimiler la radicalisation islamiste à un phénomène sectaire pose problème », par Fethi Beslama (3/3)

Abdelhamid Abaaoud, un des terroristes du 13 novembre 2015 à Paris

Crainte récurrente

L’angoisse de beaucoup de musulmans est de vivre dans un monde où la sécularisation, dont ils consomment par ailleurs les objets, leur fait vivre le sentiment de devenir autres, de ne plus être eux‑ mêmes. Le malheur de se percevoir comme un soi inauthentique est le ressort du désespoir musulman. Se voir emporté inexorablement vers l’exil occidental sans Dieu est une crainte récurrente qui s’exprime dans les discours et dans les actes visant à planter partout des minarets comme des clous pour empêcher le sol de s’en aller. D’où la recherche désespérée d’arrêter la dérive, en convoquant le pieux ancêtre au présent. Or l’islamisme a produit une fiction qui séduit ce qui est plus grand qu’un moi, essentiellement inauthentique : un surmoi d’origine, incarné par la figure du surmusulman. Comme toute figure, elle se décline et revêt des éditions plus au moins typifiées, parmi lesquelles celle de se retirer du monde, mais la plus flamboyante est d’en finir avec lui, de participer à sa fin. C’est celle qui attire des jeunes engagés dans le djihadisme.
Comment le surmusulman a‑t‑il été enfanté historiquement ? Les traumatismes historiques ont une onde de propagation très longue, surtout lorsqu’une idéologie les relaie auprès des masses, pour constituer un idéal préjudicié. C’est l’œuvre principale de l’islamisme. Dès lors, les générations se transmettent le trauma et le préjudice, de sorte que des individus se vivent en héritiers d’infamies, sachant les faits ou pas. L’année 1924 marque la fin du dernier empire islamique vieux de six cent vingt‑quatre ans, l’abolition du califat, autrement dit du principe de souveraineté en islam, et la fondation du premier État laïque en Turquie . Le territoire ottoman est dépecé et occupé par les puissances coloniales ; les musulmans passent de la position de maîtres à celle de subalternes chez eux. C’est l’effondrement d’un socle vieux de mille quatre cents ans, la fin de l’illusion de l’unité et de la puissance. S’installe alors la hantise mélancolique de la dissolution de l’islam dans un monde où il ne gouverne plus.
Le symptôme de cette cassure historique est la naissance, en 1928, des Frères musulmans, qui est la traduction dans une organisation de la théorie de « l’idéal islamique blessé » à restaurer , à venger . L’islamisme promet le rétablissement du califat par la défaite des États nationaux. Il véhicule le souvenir du traumatisme et le projette sur l’actualité désastreuse de populations souffrant du sort qui leur est réservé par leurs gouvernements, les expéditions militaires occidentales et les guerres civiles. L’effondrement historique s’est accompagné d’un clash inédit dans le modèle du sujet musulman. C’est un fait que les Lumières arrivent en terre d’islam avec des canonnières. Pour autant, des élites musulmanes deviendront des « partisans des Lumières » et de leur émancipation politique , considérant que les Lumières occidentales permettent une remémoration de celles oubliées de l’islam, au nom d’une alliance universelle contre « les armées des ténèbres ». S’opposeront à eux des « anti‑Lumières », qui revendiquent la restauration de la souveraineté théologique et le retour à la tradition prophétique, au nom de la suffisance de l’islam à répondre à tous les problèmes. Le mot d’ordre des Frères musulmans est : « L’islam a réponse à tout. »
Une discordance systémique apparaît alors dans le rapport du sujet de l’islam au pouvoir. Les uns veulent être citoyens d’un État, musulmans mais séparés de l’ordre théologique, c’est ce que j’appelle les « musulmans séparés », les autres veulent au contraire s’affirmer davantage musulmans, encore et encore plus. D’où l’émergence du surmusulman. L’islamisme apparaît alors comme une défense de l’islam, si acharnée qu’elle veut se substituer à lui. Elle a mobilisé tous les anticorps d’un système se percevant en perdition. Mais la défense est devenue auto‑immunitaire, au sens où elle détruit ce qu’elle veut sauver. C’est pourquoi le surmusulman a deux ennemis : l’ennemi extérieur, l’Occidental, et l’ennemi intérieur, l’Occidenté, qui est le musulman définitivement disjoint du califat, celui qui refuse la soumission de la politique à la religion, qui se veut citoyen d’une nation. Le surmusulman le considère comme un islamoïde, pire qu’un Occidental, un répliquant à débusquer, à éliminer.

Fethi Benslama,

Le Monde, 10 mai 2016