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26 mai 2016

« Assimiler la radicalisation islamiste à un phénomène sectaire pose problème », par Fethi Benslama (2/3)



Idéal blessé

La justice identitaire est la clé de voûte de la construction radicale. Elle touche au cœur des failles de l’identité des jeunes. Elle opère comme une soudure des parties du soi menacé en le fusionnant avec un groupe de pairs, pour former une communauté de la foi, vivant de concert les mêmes émotions morales. L’effet du groupe est de procurer l’illusion qu’ensemble on peut jouir du même corps. La justice identitaire repose sur une théorie de « l’idéal islamique blessé » et du tort fait aux musulmans au présent et au passé. L’idéal blessé est celui de la perte du principe de souveraineté politico‑théologique de la communauté musulmane avec l’abolition du califat et le dépeçage par les puissances coloniales du dernier empire musulman, l’Empire ottoman, en 1924.
Notons ici que la première organisation islamiste, celle des Frères musulmans, est fondée en 1928. On peut dire que les mouvements islamistes sont nés du traumatisme de cette période et en ont propagé l’onde de choc auprès des masses. Quant aux torts faits aux musulmans, ce sont les guerres anciennes et récentes au Moyen‑Orient : Palestine, Afghanistan, Irak, etc. Des images de destruction, de massacres, d’enfants morts et mutilés viennent à l’appui, assorties de l’appel à devenir justicier. Il y a des jeunes non‑musulmans qui répondent à cet appel. Mais, pour la majorité, l’offre djihadiste consiste ici à superposer le tort fait à la communauté musulmane au vécu d’un préjudice individuel dans l’existence du sujet. Elle vise à ce que l’idéal blessé absorbe le sujet et que la blessure parle et agisse à travers lui comme une revenante dans le corps d’un zombie. Il est appelé à devenir le vengeur de l’idéal, ou bien, ce qui revient au même, le vengeur de la divinité outragée. Le cas des frères Kouachi dans l’attentat contre Charlie Hebdo est paradigmatique à cet égard. Il y a des jeunes que la déficience de l’idéal du moi conduit à rechercher une incarnation de l’idéal collectif, dont la plénitude est donnée dans le devenir martyr. (…)
J’appelle « surmusulman » la contrainte sous laquelle un musulman est amené à surenchérir sur le musulman qu’il est par la représentation d’un musulman qui doit être encore plus musulman. (…) Surmusulman est un diagnostic sur la vie psychique de musulmans imprégnés par l’islamisme, hantés par la culpabilité et le sacrifice. Il doit expier et se repentir, se purifier et chercher la vie homogène. Si, en principe, il y a lieu de distinguer entre la tendance au surmusulman et son accomplissement, en réalité leurs frontières sont poreuses et les passages imprévisibles, même si la tendance est plus fréquente que l’incarnation du surmusulman.
Concrètement, on peut observer les conduites du surmusulman chez des croyants pour lesquels il n’est plus suffisant de vivre la religion dans le cadre de la tradition, fondée sur l’idée de l’humilité. En effet, l’une des significations majeures du nom « musulman » est l’humble. C’est le noyau éthique fondamental de l’islam. Avec le surmusulman, il s’agit au contraire de manifester l’orgueil de sa foi à la face du monde : Islam pride. Elle se traduit par des démonstrations publiques : stigmate sur le front, prière dans la rue, marquages corporels et vestimentaires, accroissement des rituels et des prescriptions témoignant de la proximité continuelle avec Allah, évoqué à tout bout de champ.
Les surmusulmans se veulent les bouches ouvertes de Dieu dans le monde , proférant leur haine de ceux qui n’ont pas leur croyance de feu et de flamme. On pourrait les nommer aussi les « allahants », tant ils ahanent sans cesse Allah akbar. Cette invocation, qui devait en principe rappeler à celui qui la prononce sa petitesse apaisante, voici qu’elle est devenue la manifestation d’une suffisance, d’un pouvoir de tout se permettre. Ils tuent en allahant. Ils ne se soumettent à Dieu qu’en le soumettant à eux.
C’est pourquoi la figure du surmusulman attire les délinquants ou ceux qui aspirent à le devenir ; ils se convertissent par désir d’être des hors‑la‑loi au nom de la loi, une loi supposée au‑dessus de toutes les lois, à travers laquelle ils anoblissent leurs tendances antisociales, sacralisent leurs pulsions meurtrières. Le surmusulman recherche une jouissance que l’on pourrait appeler « l’inceste homme‑Dieu », lorsqu’un humain prétend être dans la confusion avec son créateur supposé au point de pouvoir agir en son nom, devenir ses lèvres et ses mains. Ce n’est pas l’union mystique avec Dieu qui n’est jamais permanente et loin de toute arrogance, comme dans le soufisme. Si le musulman cherche Dieu, le surmusulman croit avoir été trouvé par lui.

Fethi Benslama,
Le Monde, 10 mai 2016