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08 octobre 2015

Moscou, parrain de l’axe chiite

Vladimir Poutine

 
L’Irak, la Syrie, l’Iran et la Russie face aux Etats-Unis et à l’Arabie Saoudite : plusieurs conflits et toujours le même modèle.

On imagine le camouflet qu’a dû ressentir Washington en apprenant la nouvelle : il y a désormais à Bagdad un centre de renseignements militaires et de coordination où se retrouvent des officiers irakiens, iraniens, syriens et russes. Autrement dit, la concrétisation sur le terrain d’un axe chiite soutenu par Moscou, dont la mission est de sauver le régime de Bachar al-Assad d’un probable effondrement. Il fait pendant à l’axe sunnite qui réunit l’Arabie Saoudite et ses alliés arabes du golfe Persique, la Turquie, la Jordanie et qui a exactement la mission inverse : faire tomber le pouvoir syrien. Celui-ci est appuyé par les Etats-Unis et plusieurs autres pays occidentaux, dont la France et la Grande-Bretagne. En principe, ces deux axes ont aussi pour premier objectif de lutter contre l’Etat islamique (EI). Mais si la Coalition dirigée par Washington, avec la présence de ses alliés sunnites, a engagé quelque 400 avions contre l’organisation jihadiste présente en Syrie et en Irak, la Russie a clairement montré que sa préoccupation immédiate n’était pas le péril islamiste mais, sous prétexte de le combattre, la survie du régime baasiste. D’où un deuxième camouflet pour le président Barack Obama : c’est grâce au survol de l’Irak, pays que l’armée américaine continue de défendre par des bombardements aériens et d’approvisionner en armes et munitions, que les avions peuvent venir à la rescousse du tyran syrien. Et un troisième avec l’invitation, jeudi, du Premier ministre irakien, Haidar al-Abadi, à la Russie de venir aussi bombarder l’EI en Irak.
C’est bien néanmoins la Syrie qui est le champ de bataille par excellence où s’affrontent le «croissant» chiite et l’axe sunnite. Mercredi, l’agence Reuters, citant des sources libanaises, faisait état de l’arrivée sur le sol syrien de centaines de volontaires iraniens. Mardi, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, le ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel al-Jubeir, avait déjà ouvertement accusé l’Iran d’être une «force d’occupation» en Syrie et, faisant partie du problème, «de ne pas pouvoir faire partie d’une solution». Mais le conflit entre l’axe sunnite et le croissant chiite s’est élargi à l’ensemble du Moyen-Orient. Les deux ensembles s’y opposent aussi bien par des guerres par procuration que par une guerre des mots, à l’exemple du Yémen, où la coalition militaire arabo-sunnite, conduite par l’Arabie Saoudite, affronte une secte zaédite (d’inspiration chiite), les Houthis, soutenus par Téhéran.

Leadership du monde musulman

Jeudi, ce pays est revenu un temps sur le devant de la scène avec l’annonce par Riyad de l’arraisonnement d’un bateau iranien au large du sultanat d’Oman, chargé d’armes pour les Houthis, en violation d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU imposant un embargo sur les armes contre les Houthis. Peu de matériel, en vérité : 18 obus antiblindés, 54 obus antichars BGM17 et des systèmes de guidage de tirs. Outre le capitaine, 14 Iraniens étaient à bord du navire, enregistré comme «embarcation de pêche» en Iran.
En fait, l’annonce de l’arraisonnement semble aussi répondre à l’offensive verbale iranienne contre le régime saoudien à propos du pèlerinage tragique de La Mecque, lequel a encore envenimé les relations entre les deux pays qui, l’un et l’autre, prétendent au leadership du monde musulman.

Tonalité guerrière

Téhéran, évidemment, se devait de réagir, ayant de loin payé le plus lourd tribut dans ce drame : 464 Iraniens (chiffres officiels de Téhéran) sur les 769 pèlerins décédés. Or le sujet est sensible pour l’Arabie Saoudite. Il s’y joue la réputation du royaume - qui a toujours voulu administrer seul les lieux les plus saints de l’islam - et de son nouveau souverain, le roi Salmane, en sa qualité de Gardien des deux lieux saints (La Mecque et Médine), titre que l’un de ses prédécesseurs, le roi Fahd, s’est attribué en 1986, à une époque où l’Iran contestait toute légitimité à la maison des Saoud. Toute querelle sur La Mecque étant suivie avec la plus grande attention par l’ensemble du monde musulman, c’est le Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, qui, en tant que chef religieux et politique, conduit personnellement l’offensive. Téhéran «réagira durement», a-t-il menacé jeudi, si «le gouvernement saoudien ne fait pas son devoir en ce qui concerne le rapatriement des corps» - les familles des victimes s’opposent à leur enterrement sur le sol saoudien. L’Iran «a jusqu’à présent fait preuve de retenue» mais s’il devait réagir, les Saoudiens «ne feront pas le poids», a-t-il ajouté.

La veille, le chargé d’affaires saoudien à Téhéran avait été convoqué au ministère des Affaires étrangères pour la quatrième fois depuis le drame et à nouveau sermonné. Pour bien montrer combien l’affaire réunit tous les dirigeants iraniens, le président Hassan Rohani a écourté son séjour à New York, où il participait à l’Assemblée générale des Nations unies, pour pouvoir assister au retour, initialement prévu mardi, des dépouilles des victimes. Jeudi également, lors d’une réunion avec des commandants en chef des forces armées, le Guide suprême iranien a donné à son discours une tonalité guerrière, en appelant ses troupes à se renforcer pour faire face aux menaces. Elles «doivent de façon urgente accroître leur niveau de préparation afin que l’ennemi ne songe pas à nous attaquer», leur a-t-il lancé, sans préciser toutefois qui était cet «ennemi».

Jean-Pierre Perrin
Libération, 1er octobre 2015