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13 octobre 2015

La colossale richesse de l’Etat islamique

Pièces de monnaie de l’État Islamique


Exploitation du pétrole, racket, rançons… L’organisation possède assez d’argent pour payer correctement ses dizaines de milliers de combattants.

«Jamais autant d’argent n’a été concentré en de si mauvaises mains.» C’est le leitmotiv de tous ceux - diplomates, membres des services de renseignement et chercheurs - qui observent la progression fulgurante de l’État islamique. Une première indication de la richesse de l’organisation que dirige Abou Bakr al-Baghdadi, alias le calife Ibrahim : les Syriens et les Irakiens gagnent un solde mensuel de 400 dollars (environ 310 euros). Mais pour les mouhadjiroun, qui viennent de France, d’Europe, du Maghreb, s’ajoute une prime supplémentaire de 700 dollars. Soit une somme globale de 1 100 dollars pour les étrangers. D’autres bonus sont distribués aux combattants mariés : 100 dollars par épouse et 50 dollars par enfant. Ces chiffres, collectés par l’économiste syrien Samir Seifan, chercheur au prestigieux Cercle des études syriennes de l’université St Andrews, attestent que l’argent n’est nullement un souci pour l’État islamique.


Incompétence. 

Cette richesse l’a d’ailleurs aidé à rallier bon nombre de combattants qui appartenaient à d’autres groupes islamistes, comme Ahrar al-Cham. A ce jour, si l’on en croit la CIA, l’Etat islamique rassemble entre 20 000 et 31 500 combattants en Irak et en Syrie, une nouvelle estimation sans aucun rapport avec la précédente, qui faisait état de 10 000 jihadistes. Ces évaluations sont cependant sujettes à caution, la centrale américaine du renseignement ayant montré sa totale incompétence en Irak où, en dépit d’un budget phénoménal, elle a été incapable de prévoir la prise de Mossoul et, auparavant, celle de Fallouja, aux portes de Bagdad. Sur ces 25 000 ou 30 000 combattants, la moitié sont des étrangers, selon d’autres estimations. On le voit : pour entretenir ses troupes, l’organisation se doit de disposer de ressources considérables.

Ce qui fait d’abord la richesse du califat proclamé, c’est l’argent du pétrole. En Syrie, l’Etat islamique contrôle principalement un large secteur pétrolier qui va de Raqqa à Al-Bukamal, notamment autour de Deir el-Zor. Avant la guerre, Shell et Total exploitaient ce champ pétrolier qui produisait environ 120 000 barils par jour de light crude oil. L’Armée syrienne libre (ASL) ayant chassé les forces du régime, les rebelles reprirent l’exploitation en creusant le sol et en procédant à une extraction sauvage, cause d’une pollution phénoménale. A présent, ce sont les forces de l’État islamique qui, après avoir défait l’ASL, se sont emparées de ces gisements. Aujourd’hui, la production se situerait autour de 30 000 barils par jour. Elle est essentiellement destinée aux besoins des jihadistes et aux marchés locaux, syrien et irakien. Prix du baril : entre 20 et 25 dollars. L’État islamique contrôle aussi le pipeline qui relie les champs pétroliers proches de Palmyre à ceux du nord-est de la Syrie, deux zones contrôlées par les forces loyalistes. Pour pouvoir continuer à exporter son pétrole, Damas doit donc verser une contribution importante à l’organisation, dont le montant n’est pas connu.

Mais le pétrole, qui rapporterait 2 millions de dollars par jour, est loin d’être la seule source de revenus de l’Etat islamique. La deuxième provient de l’argent qu’elle prélève sur les produits à destination des populations sous son contrôle, en particulier sur le blé et le coton. Contrairement aux apparences, les revenus des rançons, même s’ils sont phénoménaux - jusqu’à 10 millions de dollars par otage -, ne jouent qu’une part mineure dans le budget du califat : environ 5%, selon diverses estimations. A cela s’ajoute encore l’argent du racket.


Générosité. 

Au départ, l’État islamique, qui s’appelait alors l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), a bénéficié de fonds de donateurs privés du Golfe, au même titre que les autres groupes sunnites - environ 2 000 - qui se battaient en Syrie contre le régime. «Les Koweïtiens ont toujours beaucoup financé les salafistes», précise l’économiste Samir Seifan. «L’État islamique ne se serait pas imposé si les pays du Golfe n’avaient pas fermé les yeux sur son financement. C’est leur mentalité de faire quelque chose et de ne pas songer aux conséquences. Ils voulaient que Bachar al-Assad s’en aille et, maintenant, ils sont confrontés à des gens qui veulent aussi s’emparer de La Mecque et de Médine», explique Toby Matthiesen, chercheur à l’université de Cambrigde cité par le quotidien britannique The Guardian.

Depuis, la volonté hégémonique de l’État islamique a semble-t-il tempéré leur générosité. Mais l’organisation d’Abou Bakr al-Baghdadi a trouvé d’autres sources de revenus. A Mossoul, le calife Ibrahim a confisqué les avoirs de trois grosses banques. Montant du butin : 429 millions de dollars (330 millions d’euros) et plus de 600 milliards de dinars irakiens (398 millions d’euros), selon une source proche du ministère de la Défense. Ce qui fait de lui le plus riche des seigneurs de la terreur. Le butin militaire n’était pas négligeable non plus : un million de dollars en équipements divers, selon la même source.


Jean-Pierre Perrin

Libération, 14 septembre 2014