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21 octobre 2014

Comment fonctionne l'antisémitisme d'aujourd'hui, par Bernard-Henri Lévy



Théâtre de l’Atelier.

Débat d’après spectacle, avec le président du CRIF, Roger Cukierman, sur l’un des thèmes, et non des moindres, d’« Hôtel Europe » : les habits neufs d’un antisémitisme dont on ne sait pas assez qu’il change d’apparence, de visage et même de logiciel à chacune des étapes de son histoire. Il a été païen à l’époque – Empire romain – où on faisait grief aux juifs d’une sainte Loi qui désenchantait le monde. Il a été chrétien – croisades, Inquisition, pogroms du Moyen Age et au-delà – durant la longue période où on leur imputait à crime d’avoir martyrisé et tué le Christ. Il a été antichrétien quand on s’est mis à leur reprocher — d’Holbach, Voltaire, âge des Lumières et de leur « écrasons l’infâme » — d’avoir, non plus tué, mais inventé le Dieu Un et, donc, d’une certaine façon, le Christ. Il a été socialiste, anticapitaliste, ouvrier, au temps de l’affaire Dreyfus et du guesdisme — leur tort devenant de conspirer, du haut de leur « finance juive », à l’oppression de ceux que Drumont appelait les humbles et les petits. Il a été raciste quand est apparue, dans le cercle des savoirs, la biologie moderne et, avec elle, le goût de classer les humains selon leurs caractéristiques physiologiques : « nous nous moquons, disait ce nouvel antisémitisme, de savoir si le peuple juif a tué ou enfanté le Christ ; nous nous fichons des éventuels méfaits de sa ploutocratie antiouvrière ; qu’il constitue une race, que cette race soit inférieure et qu’elle instille son mauvais venin dans le corps des races supérieures ou pures, voilà qui, en revanche, nous préoccupe et nous paraît inexpiable. »

Bref, tout se passe comme si la plus longue des haines se cherchait, chaque fois, le bon véhicule. Tout se passe comme si elle savait ne pouvoir fonctionner et tourner à bon régime qu’en se coulant dans la langue dominante du moment. Et la vérité est que, dans le monde d’aujourd’hui, plus aucune de ces langues n’est véritablement tenable ; la vérité est que, comme l’a dit Bernanos dans un mot atroce mais assez juste, elles ont toutes été déconsidérées par le sommet d’horreur auquel elles ont conduit le XXe siècle ; et la réalité est que l’antisémitisme ne peut se remettre à fonctionner, il ne peut recommencer de fédérer et embraser les foules, il ne peut être pratiqué, non seulement sans remords, mais dans une relative bonne conscience qu’en s’adossant à un système de justification nouveau – qui s’articule, lui-même, autour de trois énoncés principaux.
1. Les juifs sont détestables parce qu’ils sont solidaires d’un Etat lui-même détestable : c’est l’énoncé antisioniste.
2. Les juifs sont d’autant plus détestables que cet Etat a pour ciment la religion d’une souffrance dont il n’est pas exclu qu’elle soit imaginaire ou, en tout cas, exagérée : c’est l’énoncé négationniste.
3. Les juifs, en procédant ainsi et en faisant, pour ainsi dire, main basse sur le capital mondial de compassion disponible, ajoutent à cette double infamie celle de rendre l’humanité sourde aux autres souffrances des autres peuples à commencer, naturellement, par le peuple palestinien : et c’est le thème de la compétition des victimes. Peu importe le caractère, non seulement ignoble, mais délirant de chacun de ces énoncés.
Peu importe leur parfaite idiotie, chaque fois parfaitement démontrable et, au demeurant, maintes fois démontrée. Et peu importe, pour ce qui concerne, par exemple, la troisième formulation, l’évidence régulièrement attestée que c’est précisément quand on a la Shoah au cœur et dans la tête qu’on voit venir, qu’on reconnaît et qu’on a des armes pour combattre les massacres en Bosnie, au Darfour, au Rwanda, ou ailleurs.

Ces énoncés n’ont qu’une fonction, qui est de rendre l’antisémitisme à nouveau audible et donc dicible. Ces arguments n’ont qu’une vertu qui est, comme, jadis, l’argument du peuple déicide, déiphore ou racialement impur, de rendre acceptable ce qui tendait à devenir inacceptable. Et le fait est que ces sottises ont, toutes trois, pour effet de donner à des salauds l’illusion de ne haïr (les juifs) que parce qu’ils aiment (les Palestiniens, les « vraies » victimes, la sainte et noble cohorte des résistants à « l’impérialisme », etc.). On peut, ces énoncés, les formuler séparément : c’est, chaque fois, une raison suffisante de vouer les juifs aux gémonies. Mais on peut les tenir ensemble, les nouer, en faire une sorte de tresse ; on peut y voir les trois traits du portrait d’un peuple suffisamment diabolique pour jouer sur le clavier de cette triple perversité ; on peut amener l’eau du négationnisme au moulin de l’antisionisme, ou mobiliser les ressorts de la concurrence victimaire pour mieux délégitimer Israël, ou fustiger la perfidie de vivants instrumentalisant ce qu’ils ont de plus sacré, à savoir la mémoire de leurs morts, dans le seul but de renforcer un Etat foncièrement criminel : l’effet de haine en sera, évidemment, multiplié. Il y a là une triple mèche pour une bombe à retardement terrible. Ce sont comme les trois composants, pour l’heure encore disjoints, d’une bombe atomique morale. Le jour où ces composants seront assemblés, la conflagration sera redoutable. Prévenir cet assemblage, empêcher ce nouage, faire taire ou marginaliser les quelques-uns (Dieudonné…) qui sont au seuil de cette synthèse, telle elle est la tâche de ceux qui, soit par la loi, soit par les mots, ont la redoutable charge de barrer l’antisémitisme qui vient.

Bernard-Henri Lévy

"La Règle du Jeu", 6 octobre 2014