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10 janvier 2011

« Monde arabe : en attendant Godot ... » par Pierre Vermeren


Introduction :
Lorsque mon ami et fidèle invité de l'émission, l'historien Pierre Vermeren, m'a envoyé cet article, nous en étions au début des manifestations en Tunisie et personne ne se doutait qu'il y aurait des "répliques" - peut-être encore plus violentes - en Algérie. Impotence des États arabes incapables (pour la plupart) de se remettre en question, dirigeants vieillissants qui n'ont pas préparé leur succession, impatience des jeunes -  et en particulier des diplômés - face à un chômage insupportable, tout cela fait maintenant la "une" des médias. J'y reviendrai, avec un peu de recul et lorsque nous verrons comment la situation aura évolué dans ces deux pays : mais ce texte apparait un peu prémonitoire des évènements actuels !
J.C


Les années 2000 ont été éprouvantes pour qui s’intéresse aux affaires du monde arabe. Aucun grand dossier n’a été réglé, la seule nouveauté d’importance étant l’invasion de l’Irak en 2003 et ses suites ! L’impasse palestinienne diffuse son venin dans les imaginaires arabes. Al Qaïda et ses épigones, sortis du néant le 11 septembre 2001, animent tristement l’actualité. La démocratisation des sociétés est au point mort. Seuls les Libanais, les Irakiens et les Palestiniens, incarnation de la « souffrance arabe », exercent désormais un « droit » de vote plus ou moins effectif. Dans cette région, moins un État est souverain, plus ses habitants choisissent leurs représentants ; et plus il l’est, moins le peuple a voix au chapitre. Le chef d’État – le souverain-, s’il est fort, ne partage pas son pouvoir. Au Liban, en Palestine, et maintenant en Irak, c’est la faiblesse de l’État qui donne une chance à la représentativité politique.

Lorsque les Américains ont déclenché la guerre d’Irak en 2003, ils ont appelé à la démocratisation forcée du Proche-Orient. Au-delà des enjeux réels, et des manipulations plus ou moins avérées, ce programme politique a été ressenti comme un viol par les autocrates de la région. La France et les Européens avaient beau jeu, à l’époque, de promouvoir un modèle alternatif basé sur la libéralisation interne des États et des processus électoraux. Or, de manière assez tragique, ce programme a tourné court. Aucun régime arabe pressenti « en voie de libéralisation » n’est devenu une démocratie. Les quelques avancées démocratiques ont été contenues, voire bafouées (le classement mondial de la liberté de la presse dans la région laisse pantois !). La grosse-caisse d’« Al Qaïda » et de ses kamikazes a permis à ces États d’accroître la répression du champ politique. Et quand les Palestiniens ont choisi une alternance au Fatah, les Occidentaux les ont mis en quarantaine, et conduits à la guerre civile.

La seule bonne nouvelle a été la défaite des grandes insurrections djihadistes, notamment en Algérie, mais sans contrepartie en termes de libertés politiques. La victoire des Généraux algériens a été facilitée par le choc pétrolier des années 2000, qui a reconstitué la richesse perdue et les capacités financières et militaires des États pétroliers. Algérie, Libye, États du Golfe, Irak, Soudan, les caisses des États se sont remplies, repoussant à plus tard les espoirs d’ouverture politique. Les disparitions successives de Hassan II, Hussein de Jordanie, Hafez el Assad, Yasser Arafat, Saddam Hussein… ont difficilement tenu leurs espoirs de libéralisation. Au fond, l’Occident, dans cette périphérie pétrolière instable de l’Europe, réclame des États forts capables d’assurer l’ordre tout en pratiquant le régime de la porte ouverte (aux investissements et aux touristes).

De tout cela, les régimes arabes ont retenu l’impuissance européenne, notamment française. Mais sans capacité militaire autonome de projection, hors forces de maintien de la paix, les choses étaient écrites d’avance. Le gouvernement israélien écarte les Européens des pourparlers de paix entamés en septembre 2010. Allemands et Français, qui espéraient un surcroît d’estime auprès des peuples arabes pour leur refus de la guerre d’Irak, en ont peu gagné auprès des États. Faibles, divisés et impuissants, les Européens n’ont pu empêcher la guerre d’Irak ; ils ne peuvent imposer la paix au Proche-Orient, et ils demeurent alliés aux régimes autoritaires… L’Europe héberge indifféremment les islamistes et les démocrates en exil. L’enclume autoritaire et le marteau intégriste qui enserrent les intellectuels arabes, ainsi que le souligne un prince marocain dans" le Monde diplomatique", indiffèrent l’Europe. Seule l’Amérique semble avoir la main.

Elle contrôle dans ses détails le marché pétrolier mondial, ainsi que dévoilé par "La face cachée du pétrole" (Arte, 01/09/10). Barack Obama a été capable d’imposer le dialogue aux frères ennemis israélo-palestinien. L’Amérique règne en maître à Bagdad comme à Riad, qu’elle protège face aux velléités chiito-iraniennes. Elle est devenue l’amie des Kurdes en les libérant de la tyrannie de Saddam, héritage du reniement franco-anglais au « droit des peuples » de1921. Même au Maghreb, entre pétrole algérien, Sahara marocain et activisme des quelques guérilleros d’Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), l’Amérique investit le « pré-carré français ». Alger et à Rabat savent que c’est à l’ONU, à New-York, et dans les hôtels de la ville, que se tramera la résolution de leur infernal conflit saharien. L’Égypte reste sous perfusion américaine : plus le régime est impopulaire, plus la population s’appauvrit, et plus cette dépendance s’accroît. Et que dire des nouveaux champs d’action de la CIA (Sahara, Soudan, Yémen, Corne de l’Afrique…).
Le mirage enthousiasmant d’une Union de la Méditerranée ne s’est pas relevé de la grande crise de 2008. Désarmée, endettée, sans vision manifeste et sans illusion, l’Europe est spectatrice. Or une grande alternance se prépare au Sud de la Méditerranée. Les Présidents d’Égypte, d’Algérie et de Tunisie doivent passer la main entre 2011 et 2014. Et en Libye comme en Arabie, les vieux chefs d’États peuvent à tout moment quitter la scène. Après la Jordanie, le Maroc, la Syrie, l’Irak et la Palestine, de puissantes autocraties arabes vont changer de direction. L’Europe a tout intérêt à préparer cette opportunité, puisqu’elle est contrainte de réinventer ses relations de voisinage. Surtout si les lignes bougent en Palestine... Car ce n’est pas en confiant la tutelle des autocrates à la seule Amérique que L’Europe gardera les mains propres. Sa dépendance pétrolière, sa dévolution de la police migratoire aux États du Maghreb, et son amitié pour les autocrates de la région, au détriment de ses rares démocrates, ne la laissent nullement hors jeu. Que pourrait-elle dès lors à gagner à l’immobilisme ? On n’ose le dire.

Pierre Vermeren,
Maître de conférences en histoire du Maghreb contemporain à Paris I. A récemment publié, Idées reçues sur le Maghreb, Le Cavalier bleu, juin 2010.