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25 novembre 2007

Pourquoi Annapolis est déjà un succès, par Isabelle-Yaël Rose

La conférence d’Annapolis soulève beaucoup de scepticisme tant dans la presse israélienne que dans la presse arabe. Beaucoup dénoncent un événement médiatique, voire publicitaire, un « coup » qui aurait été « monté » par l’administration américaine : à en croire les déclarations du ministre des affaires étrangères syrien, qui rejoint en cela certains analystes israéliens, George Bush aurait prémédité cette conférence en direction du monde arabe - mais aussi occidental - pour faire la preuve que les États-Unis, embourbés en Irak, étaient également un pays qui œuvrait pour la paix.
Il serait naïf de croire que la conférence d’Annapolis règlera le conflit israélo-palestinien. Nul ne s’attend à la signature d’un accord de paix à la manière de Camp David. Il serait encore naïf de croire qu’Annapolis règlera le conflit israélo-arabe dans toute son extension : le Golan reste un obstacle qui empêche une normalisation des relations entre la Syrie et Israël ; les pays arabes ont mis pour condition - l’Égypte en tête - un règlement du conflit israélo-palestinien pour arriver à une pacification totale des relations. Enfin, Annapolis ne règlera pas plus les tensions persistantes qui existent à l’intérieur du monde arabe d’une manière générale, et de la société palestinienne en particulier : l’Autorité palestinienne, déjà expulsée dans un bain de sang à Gaza, reste menacée en Cisjordanie par le Hamas et les autres groupes armés. Les problèmes étant tellement complexes et intriqués, il faudrait être démesurément optimiste pour croire que la conférence d’Annapolis pourra tous les régler. Or, le Moyen-Orient apprend à ne pas être optimiste. Il ne faudrait pourtant pas que l’ampleur des problématiques conduisent les uns et les autres à désespérer. Parce qu’Annapolis, si l’on n’exige pas de lui la Lune, est déjà un succès.

Le « ballet diplomatique », qui voit les envoyés des uns succéder aux envoyés des autres, a déjà présenté du nouveau. A l’intérieur du monde arabe. C’est ainsi que nous avons pu assister à la visite du roi de Jordanie, Abdullah II, à Damas. Quand on sait le mauvais état des relations entre les deux pays ; quand on se rappelle de l’isolement de la Syrie, coincée par son alliance avec le Hezbollah chiite et l’Iran perse, que l’Arabie-Saoudite et l’Égypte avaient vainement tenter de briser, cette visite jordanienne est en soi un succès. Est-ce à dire que la Syrie cessera ses invectives provocatrices dans les sommets de la Ligue arabe ? Est-ce à dire qu’elle virera de cap ? Certainement pas. Nul ne peut dire d’ailleurs si elle assistera, et à quel niveau de représentation, à la conférence organisée dans le Maryland. Mais une chose est déjà acquise : l’administration américaine - et elle n’est pas la seule - a reconnu que la Syrie ne devait plus être laissée dans son isolement. Reste à savoir comment Assad utilisera son pouvoir de nuisance certain dans la région. Pour connaître la réponse à cette question, il suffira de suivre de près la démarche de Bernard Kouchner - et ses résultats - au Liban, qui se tient de nouveau au bord d’une catastrophe dont personne ne peut prédire aujourd’hui les répercussions dans la région.

Les Israéliens sont des personnes impatientes. A cette impatience, il y a évidemment des raisons : que l’on habite Sderot où que l’on décide tout simplement de faire des enfants, de telles décisions ne sont pas sans danger puisque les enfants seront amenés à faire le service militaire. Telle est l’une des choses que la guerre du Liban aura rappelées cruellement. Mais le politicien, ou l’analyste, doivent se livrer pourtant à cet exercice périlleux qui consiste à quitter le terrain de l’immédiateté et du personnel pour tenter d’arriver à une vue d’ensemble et à une perspective historique qui englobe non seulement l’avenir mais également le passé. En ce qui concerne ses relations avec le monde arabe, il serait un euphémisme de dire qu’Israël est parti de très loin. S’il serait exagéré de croire qu’Israël compte des amis dans le monde arabe - tout simplement parce qu’en politique personne n’a jamais des amis mais seulement des intérêts d’État, y compris à l’intérieur du monde arabe ou occidental - il est en revanche possible de dire aujourd’hui qu’Israël a sinon des alliés du moins des interlocuteurs influents et de qualité. Le monde arabe, dernière la formule unifiante, n’est pas un. A l’intérieur de chaque pays arabe particulier se dessinent également des fractures et des divergences. Des pans entiers de la société et du monde politique arabes se découvrent progressivement une communauté de vision et d’intérêt avec Israël. C’est pourquoi ce qui était encore impensable il y a vingt ans devient possible et même réel actuellement. La perspective de voir un Premier ministre d’Israël prendre la parole officiellement devant un auditoire de représentants de pays arabes avec lesquels Israël n’a pas encore de relations diplomatiques devrait être un spectacle - car c’en est un aussi - encourageant. Le monde de l’image et de la représentation n’est pas vide, comme on le pense trop souvent. Il véhicule aussi un message et nous dit quelque chose sur l’état du monde. Les images permettent même d’agir sur ses ressorts. Le Hamas, les groupes terroristes, les fanatiques - les Arabes comme les Juifs - l’ont bien compris qui ont juré de saboter la conférence d’Annapolis.

Le problème le plus épineux concerne évidemment l’état des relations entre les Palestiniens et Israël. Aucun accord substantiel ne sera signé à Annapolis qui permette la création d’un État palestinien ou qui règle les problèmes fondamentaux que sont Jérusalem, les frontières, les réfugiés. Et cela, tout le monde le sait. Est-ce à dire qu’Annapolis sera encore un coup d’épée dans l’eau ? Non. S’il est inutile de rappeler le bénéfice que pourra en tirer Mahmoud Abbas, lequel devrait pouvoir compter sur le soutien des pays arabes - il peut déjà compter sur celui de Rice qui vient de mettre la pression sur Israël dans ses dernières déclarations - la conférence permettra aussi de retendre les fils de la discussion. Car en la matière, et nous avons appris cela d’Oslo, mieux vaut ne pas arriver à un accord (médiatique) qui ne serait qu’un coup de couteau dans le dos. C’est en tous les cas ce que commande la raison.

Les préparatifs de la conférence d’Annapolis ont relancé une dynamique politico-diplomatique d’importance. Pour reprendre une formule empruntée au rugby, l’essai devra être transformé après la conférence. Cet après doit s’inscrire dans la durée et dans le temps. Sans doute même dans l’obscurité et le silence quoique les peuples réclament toujours les projecteurs, le fracas, et les déclarations (qu’ils méprisent en même temps, ce qui n’est pas la moindre de leurs contradictions).
Pour ce qui est des prophètes de malheur, on peut se demander parfois s’ils se contentent de lire ce qu’ils estiment être des « signes » ou s’ils ne travaillent pas plutôt activement à transformer leurs rêves de catastrophes et de guerres en réalité. A force de prophétiser la guerre, on finit parfois par la provoquer.
Certes, les intentions des uns et des autres doivent toujours être soupçonnées. Il y a le devant de la scène, et puis il y a les coulisses. Mais comme dit un proverbe arabe, « on raccompagne le menteur jusqu’à la porte ». Avant de la refermer.

Isabelle-Yaël Rose
Jérusalem, le 23 Novembre 2007

Nota de Jean Corcos :
Merci à ma "correspondante" en Israël pour cet article bien rafraichissant et dont les phrases sonnent tellement juste ... Je me réjouis de l'accueillir à nouveau dans les colonnes du blog, comme je l'espère aussi les "vieux" lecteurs fidèles. Les autres pourront découvrir son talent, aux multiples facettes, en cliquant sur son nom en libellé. Précisons aussi que cette journaliste "free-lance" écrit également des articles pour l'excellente revue "l'Arche", et travaille depuis peu pour le quotidien israélien "The Jerusalem Post".