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17 avril 2006

Tsahal, une armée terroriste ? Quand le journal « Le Monde » dérape à nouveau, par Isabelle Rose

Après l'attentat de Tel Aviv, photo Reuters, 17 avril 2006

Introduction :
Bouleversée par un nouveau dérapage du journal "Le Monde", toujours partial en ce qui concerne le conflit israélo-palestinien, Isabelle Rose avait écrit avant hier soir une tribune libre que je m’apprêtais à publier, lorsqu'est tombée la nouvelle de l'attentat suicide, il y a quelques heures à Tel Aviv (au moins 7 morts et des dizaines de blessés). Un attentat islamiste, désigné comme terroriste par le Président de l'Autorité Palestinienne, Mahmoud Abbas, mais approuvé par le Hamas qui dirige le gouvernement (voir en lien la référence dans le journal "Haaretz") ; et cela par la voix de plusieurs de ses représentants : "notre peuple est en état d'autodéfense et a le droit d'utiliser tous les moyens pour se défendre", a dit le porte-parole du Hamas, Sami Abou Zouhri. Dont acte. On ne pourrait trouver meilleure introduction pour cette tribune !
J.C

Tribune Libre

L’Europe est toujours malade. Son histoire récente n’a point encore été comprise et digérée. Preuve en est - entre des milliers - l’article paru dans « Le Monde » le 14 Avril sous le titre « Vivre à Gaza sous les bombes ». Sur le site Internet du journal, l’article aura simplement été signé par le correspondant, sans qu’apparaisse son nom. Ce parti pris anodin donne déjà le ton ... En gros, nous retrouvons toujours le même raisonnement : d’abord, l’article déborde de sentiments - on fait parler les femmes et les enfants. Il se trouve que ce sont toujours les femmes et les enfants « des autres », et jamais les familles israéliennes terrorisées qui vivent près de la frontière. Ensuite, le correspondant, par la voix des personnes qu’il interroge, nous amène progressivement à la conclusion que l’armée israélienne est une armée terroriste qui s’attaque indistinctement aux civils et aux combattants : Tsahal bombarde dans le tas, en gros. Bien entendu, le contexte de ces bombardements - qui visent les emplacements de tirs de roquettes « Kassam » vers le territoire israélien, tirs qui ont déjà tué et blessé des dizaines de civils innocents - n’est pas du tout souligné. Sadiques par nature, les Juifs n’en finiraient plus de « boire le sang » des petits enfants, comme rapporté dans la propagande du Hezbollah ... Enfin, l’article se termine par une citation très intéressante où l’on nous explique que le peuple palestinien a exercé sa souveraineté aux dernières élections qui ont vu la victoire du Hamas - cette souveraineté ne peut a priori être l’objet d’aucune discussion. C’est précisément entre la seconde et la troisième affirmation que le journaliste a perdu le fil de la discussion pour devenir le support - inconscient ? - de la propagande et de la contradiction. Et la contradiction, si elle fait partie de la vie, signe aussi à long terme la mort de la pensée, de la parole - et de la civilisation. Car qu’est-ce que l’on vient de nous dire [1] ?

La seconde affirmation explique qu’il faut distinguer entre les combattants - peut être coupables - et les civils, par nature innocents. Là où la troisième affirmation nous explique en même temps que la continuation de la lutte armée - le programme du Hamas - a été sanctionnée par des élections populaires et souveraines. Qu’est-ce que cela veut dire en clair ? Les combattants sont appuyés par la majorité de la population dont ils sont le bras armé.

Cette conclusion est inacceptable pour un Européen ou plus généralement pour un Chrétien qui ne reconnaissent pas de responsabilité collective mais seulement une responsabilité individuelle, directe, active. L’idée qu’un peuple - ou qu’une collectivité - puisse errer nous est devenue étrangère. Et celui qui oserait affirmer une pareille chose serait mis au banc de la bonne société : une telle personne serait raciste, schématique, sans nuances, extrémiste, bornée. Pourtant - et cela, notre histoire aurait du nous l’apprendre - de telles choses peuvent arriver : il arrive, par un enchaînement de causes et de circonstances parfaitement intelligibles, en tous les cas pour un historien ou un psychanalyste, qu’un peuple se rende coupable d’un point de vue moral et politique. Pour finir sur ce premier point : si c’est la souveraineté populaire qui a choisi la voix du Hamas, alors nul n’est innocent. La continuation de la lutte armée a été sanctionnée démocratiquement par le choix des électeurs palestiniens : tout le monde est embarqué - et d’une manière volontaire. Ce qui ne signifie pas bien sûr qu’il « mérite » d’être tué, mais à tout le moins cela permet de limiter le sentiment de culpabilité - exactement comme le ressentaient les peuples des nations alliés face aux populations allemandes, alors que, contrairement à Tsahal, l’aviation alliée se rendait nuit après nuit coupable de crimes de guerre.

L’objectif de la propagande palestinienne aura été, entre autre, de vider les mots de leur signification : ce n’est pas seulement les hommes, les femmes, ou parfois même les enfants qui seront devenus des bombes, mais aussi la parole. Parler, c’est avancer en terrain miné : les journalistes le savent qui réfugient leur neutralité derrière des guillemets. Tsipi Livni, Ministre des Affaires Étrangères israéliennes, vient de jeter un pavé dans la marre - ou une perche, selon la manière dont on le recevra. Interviewée par CBS, elle vient de faire une distinction capitale, qui va au rebours des confusions cultivées par les Palestiniens mais plus généralement les Arabes : elle a en effet expliqué qu’un Palestinien qui s’attaque à un soldat est un ennemi - et doit être traité comme tel. En revanche, il n’est pas un terroriste : le mot « terroriste » doit être réservé aux attaques qui visent des civils. La distinction a fait scandale en Israël : elle semble encourager les attaques qui prennent pour cibles des militaires. Et l’on peut en effet s’attendre à quelque chose de ce goût là. Mais si l’on met de côté la réaction émotionnelle, la distinction est parfaitement légitime : de la même manière que l’on ne traitera pas de la même manière un combattant palestinien actif, et ses soutiens civils plus ou moins passifs, l’attaque contre des civils n’a pas la même signification que celle contre des soldats : comme l’expliquait Madame Livni, il faut distinguer terroriste et ennemi. Cette distinction, qui pourrait sembler n’être qu’une affaire de mots, est remarquable en ce qu’elle traduit un choix de civilisation : contrairement aux Palestiniens qui embrigadent - par la peur, par la force, par l’éducation, par la religion, par l’argent - la totalité de la population, utilisée au moins comme bouclier, de telle sorte que l’on ne puisse plus distinguer civil et combattant (c’est cela qui avait été fait au Liban), Israël est une société équilibrée qui ne mélange pas le civil et le militaire. Sans doute cela tient-il aussi à la religion, quand on sait que pour l’islam sous sa forme intégriste, tout Musulman est un soldat et un combattant, de la même manière que tout non-musulman est un ennemi qui doit être sinon exterminé du moins assujetti : seule la « Oumma » - et sous sa forme combattante - est la référence.

Mais en faisant cette distinction terroriste/ennemi, Madame Livni donne ainsi la possibilité de mettre aux points de nouveaux instruments juridiques : que le terrorisme devienne un « crime contre l’humanité » ; que toute organisation qui prône l’attaque contre des civils soit qualifiée de terroriste et jugée à La Haye ; que tout État qui affiche de telles positions soit mis au banc des Nations. Il n’existe pas de solution parfaite. Il y a un prix pour tout - et il est toujours très cher : Madame Livni semble avoir pointé du doigt - pour les désigner aux Palestiniens - les soldats de l’armée israélienne. Mais si cette distinction peut déboucher sur une nouvelle législation internationale, alors nous pourrons dire qu’elle n’était pas tout à fait mauvaise.

La philosophie, parce qu’elle prend pour matière et pour outil la parole, peut sembler impuissante, vaine, inconsistante. Mais c’est vite oublier deux choses : les mots sont une arme efficace qui donne - ou qui retire - un pouvoir sur les choses ; si tout est conflits, rapports de force, tentatives de destruction, la réalité qui se construit - ou se dissout - est l’œuvre de la parole : c’est pourquoi le terrain du mot ne doit pas être abandonné au mensonge et au silence.

Isabelle Rose
Jérusalem, le 15 Avril 2006.


[1] Nous ne reviendrons pas sur la sempiternelle comparaison entre les Israéliens et les Palestiniens, qui vise à les renvoyer dos à dos, de manière à tout confondre. Juste deux choses : il n’est pas dit que les « armes de fortune » des Palestiniens soient moins efficaces que les techniques conventionnelles de combat qu’elles rendent non-opératoires ; il suffit de voir ce qui se passe en Irak. La grande différence entre Israël et les Palestiniens, est que les derniers prennent délibérément pour cibles des civils - ils reçoivent pour cela, eux et leurs familles, de l’argent et sont encouragés à continuer. Beaucoup de choses ont déjà été dites sur l’absurdité des comparaisons - aucun argument rationnel ne triomphera jamais de la mauvaise foi érigée en système.