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21 avril 2006

La vague islamiste : triomphe ou défaite de la démocratie ? Une tribune libre de Pierre Vermeren

Introduction :
Les succès électoraux, récents ou à venir, des islamistes en Palestine et ailleurs dans le monde arabe, ont créé une onde de choc que les experts n’ont pas fini d’analyser. Mon ami l’historien Pierre Vermeren, dont vous avez déjà pu lire un article (cliquer ici), me fait l’honneur de compter parmi les plumes s’exprimant sur ce blog. Je publie aujourd’hui une tribune libre sous sa signature, où on trouvera un utile analyse des causes du succès de cette « vague verte ». Faut-il partager son optimisme quant à la « marge de manœuvre » de l’Europe vis-à-vis de ces « nouveaux partenaires », et sur sa capacité de les influencer ? Peut-on prendre la Turquie comme heureux précédent ? A vous de juger !
J.C

Tribune Libre

La victoire du Hamas dans les territoires palestiniens illustre la puissance de l’islamisme politique outre-Méditerranée. Les conservateurs islamistes ont remporté les élections irakiennes. Le raïs égyptien a empêché avec difficulté la victoire des Frères musulmans, mais leur puissance est établie. En Arabie saoudite, le pouvoir théocratique est contesté par des « islamistes »... Au Maroc, le pouvoir se prépare à l’accession d’une majorité de députés du Parti de la justice et de développement (PJD). Il y a fort à parier que la dictature baasiste syrienne, pas plus que l’autoritarisme tunisien ou les militaires algériens, n’ont endigué l’islamisme.

Gilles Kepel a dit l’échec de l’islamisme révolutionnaire dans le monde sunnite. Effrayée par la violence en Algérie ou en Égypte, la bourgeoisie du bazar et les classes moyennes auraient rompu leur alliance avec les théoriciens de l’islamisme révolutionnaire et la jeunesse déshéritée. Pourtant, la démocratisation « au forceps » engagée par les Etats-Unis met à jour la puissance des partis islamistes. Est-ce à dire que la révolution avortée de l’islamisme s’est convertie sine die en participation électorale, et que les urnes sont devenues le fourrier de ce même islamisme ? Telle est la crainte des opinions et des dirigeants occidentaux.

On dit les Américains stupéfaits. Les États arabes et leurs amis européens y voient la confirmation de leurs appréhensions : seul l’autoritarisme écarte les islamistes du pouvoir. Les démocrates européens sont consternés. Les minorités chrétiennes, berbères et kurdes du monde arabe cherchent à sauver leurs libertés. Que dire du Cheikh Yassine, leader historique des islamistes marocains, qui prône depuis des décennies la non-violence, persuadé que le pouvoir tombera comme un fruit mûr dans les mains islamistes ? Faut-il dénoncer « l’horreur démocratique » ?

La vague électorale récente ou à venir dévoile la scène politique arabe. Pour qui a vécu et s’intéresse à la rive sud de la Méditerranée, les évènements en cours sont un aggiornamento de la scène politique arabe. « Le tremblement de terre » était annoncé de longue date. La puissance de l’idéologie salafiste est telle, dans l’opinion publique, que sa libre expression porte au pouvoir des formations islamistes.
Trop longtemps, les Européens de l’Ouest ont regardé la scène politique arabe avec des lunettes roses. Les élites arabes formées sous la colonisation parlaient le langage du colonisateur. Parvenues au pouvoir d’État dans les années cinquante, elles ont éduqué leurs fils à leur image. Nasser et ses officiers libres placent leurs enfants dans les écoles catholiques du Caire ! Des élites acculturées ont pris le pouvoir des nouveaux États. Le nationalisme arabe, dans sa version baasiste élaborée par des chrétiens syro-libanais, habille l’autoritarisme de la langue de l’Occident. Dans la grande famille nationaliste arabe, on trouve alors des socialistes, des syndicalistes, des communistes, une jeunesse en lutte à la mode de 68, des libéraux, des « laïcs », des républicains. Dans les années quatre-vingt, on veut voir dans les islamistes des « démocrates-musulmans », puis dans les années 1990 se créent des « partis écologistes » !

Que reste-t-il de cette foire aux idéologies occidentales, qui, en dehors de grandes villes industrielles comme Casablanca, Alger ou Alexandrie, ont rarement dépassé le cercle des bourgeoisies dirigeantes ? Peu de choses. Plusieurs décennies d’exode rural, de faillite économique et de frustrations contenues aidant, la « rue arabe », longtemps contrainte au silence, s’exprime. Les élections générales, libres comme en Palestine, ou semi - libres comme en Égypte ou au Maroc, dévoilent une nouvelle scène politique. Que dit ce dévoilement ?
D’abord l’importance de l’islamisme, nébuleuse de partis, d’organisations politico-religieuses et caritatives dans lesquelles se retrouvent classes moyennes et populaires urbaines, assez proches au demeurant. Cette mouvance représente-t-elle le quart ou la moitié des électeurs ? Qu’importe, puisqu’elle est la première force politique. Nationaliste et religieuse, elle prône le respect de la charia (« Dieu est le chemin »), mais aussi des valeurs religieuses d’honnêteté, de respect de la justice et de solidarité. Au plan national, elle pourfend la corruption, la misère et l’ostentation des richesses. Au plan international, elle pourfend « l’Occident impie », Israël et l’Amérique.
Une seule force lui fait face, le nationalisme arabo-musulman, dans la version militaire algérienne, militante palestinienne, monarchiste marocaine, nassérienne en Égypte, baasiste en Syrie, saddamiste à Bagdad. Les appareils d’États arabes ont de longue date perçu la menace islamiste. Après avoir détruit les organisations socialistes durant les années 1960-70, ils se sont convertis à une vision musulmane de la société. La place croissante de la jeunesse populaire, urbaine et étudiante, de formation musulmane conservatrice, a déplacé le centre de gravité politique de ces sociétés. Pour gagner les faveurs de ces clientèles, les États se sont mis à réprimer les déviances, à assurer le respect des interdits alimentaires, à tolérer le hijab, à instrumentaliser le sionisme, voire à appliquer la charia. Cette surenchère a conforté les islamistes sans permettre de les réduire, conduisant à l’isolement et au discrédit des démocrates, des intellectuels, des non-conformistes et autres républicains.
Le malheur économique arabe a fait le reste. L’humiliation face à l’opulence de l’Europe, les carences du développement, la corruption et la violence des États, l’insouciance des bourgeoisies, l’impuissance face au sort des Palestiniens, la trahison des promesses de l’indépendance, la déprise des valeurs communautaires de l’Islam, l’émancipation des femmes, la réception par satellite des images de l’Occident, des décennies d’État de siège en Syrie, en Égypte, en Algérie, en Irak, en Palestine, ont désintégré la scène politique arabe. Le pluralisme politique égyptien ou marocain a été vidé de sa substance. Islamistes et nationalistes - conservateurs sont devenus les deux grandes forces politiques de la région. Les démocrates existent, mais leurs relais politiques sont étroits.

Dans ces conditions, faut-il continuer de faire semblant ? Faut-il refuser les élections et attendre que les électeurs soient convertis à la social-démocratie ? Ou faut-il innover ? Islamistes turcs et communistes polonais se sont convertis à l’alternance démocratique. Le Fatah de Y. Arafat, qui voulait éradiquer Israël, est devenu une force de négociation. Est-ce à dire que l’accession inexorable de gouvernements islamistes au Sud de la Méditerranée sera une promenade démocratique ? Il est à craindre que non. Les tensions au sein des sociétés musulmanes (avec les femmes ou les minorités) et avec les partenaires européens, risquent de croître. Les armées, maintenues d’une main de fer à l’écart de la « contamination islamiste », seront-elles un pôle de stabilité ? L’enjeu réside dans le respect des échéances électorales et le maintien des alternances, car ce qu’un gouvernement a fait, le suivant peut le défaire.


La puissance financière, économique et contributive de l’Europe est telle, dans cette région, que sa marge de manœuvre est considérable. À charge pour elle de négocier et d’influer ces nouveaux partenaires, qui ne sont plus à notre image, mais à la leur. Il faut compter sur l’irrépressible désir de liberté et d’émancipation de la jeunesse méditerranéenne, notamment des femmes, pour que l’avenir réserve des surprises.

Pierre Vermeren
Docteur et agrégé d’histoire,
auteur de « Maghreb, la démocratie impossible ? » Fayard, Paris, 2004