Notre radio

Notre radio

03 mai 2018

La Belle et la Meute, un réquisitoire contre le patriarcat et l’état de non-droit

Photo tirée du film

Tout juste auréolé du prix UGTT du meilleur scénario de long métrage de fiction aux JCC 2017, le dernier film de Kaouther Ben Hania suit le combat kafkaïen d’une jeune victime de viol pour condamner ses agresseurs, protégés par les collusions du corporatisme du corps policier, craignant alors pour sa réputation et cherchant par-dessus tout à préserver son image.

Comment porter plainte quand les représentants de l’autorité publique sont du côté des bourreaux ? Le tour de force de “La Belle et la Meute”, c’est d’arriver à réconcilier le cinéma d’auteur ambitieux avec le grand public. Une œuvre où toutes les catégories sociales peuvent se retrouver, ce qui est plutôt peu commun.

Inspirée de faits réels, l’œuvre cristallise avec brio les souffrances et les malaises d’une société tunisienne foncièrement patriarcale. La réalisatrice en profite pour s’attaquer concomitamment de plein fouet aux abus despotiques de la fonction policière, et dans une moindre mesure, à la nonchalance parfois inhumaine de l’administration hospitalière. Et tout cela en parsemant le tout d’une pointe d’humour noir bien incisive, mais aussi -il faut le saluer- sans tomber dans un discours manichéen accommodant.

Ce qui a commencé de prime abord comme une simple soirée étudiante bon enfant, où s’établit un jeu de séduction entre les deux protagonistes du récit, se meut subitement en véritable cauchemar éveillé, où une vie innocente, celle de Mariam Chaouch, bascule dans l’âpreté horrifiante de la réalité.
Un ébranlement qui fait office d’électrochoc pour la victime, en premier lieu abattue et défaitiste, mais qui par la force des adversités rencontrées et le soutien de son compagnon d’un soir, va transformer la fille martyr en authentique Superwoman. La résilience de son instinct de survie va la pousser à mener bataille jusqu’au bout pour faire payer les responsables de son calvaire, afin que justice soit faite.

S’ajoute à cela l’inventivité formelle de son chemin de croix nocturne, filmé en 9 blocs de plans-séquences, dont la virtuosité technique accentue le réalisme de cette descente aux enfers. En nous plongeant au coeur de l’action, le plan-séquence oblige l’audience à sortir de sa passivité et à scruter le cadre pour le décortiquer. Même si le caractère alambiqué des dialogues a tendance à nous renvoyer directement à la fiction, qu’importe, Ben Hania choisit de prendre des libertés par rapport à la banalité du réel pour mieux surprendre le spectateur.

Sa caméra arpente ainsi les couloirs anxiogènes du commissariat, virevolte sur la réaction d’un agent quand il faut mettre en lumière le caractère réprobateur et dédaigneux de certains ersatz de la sûreté publique, ou colle au plus près de la bouille du personnage principal incarné par Mariam Al Ferjani pour mieux s’attarder sur son supplice dans ses moments de solitude.
Tandis que certains ont reproché à la réalisatrice d’avoir choisi une actrice inexpérimentée pour tenir un rôle aussi complexe et difficile, le prix Hassiba Rochdi de la meilleure interprétation féminine obtenu dans la section parallèle “Femme et Mémoire” aux JCC vient mettre définitivement fin au débat.

Cette “belle” vient exploser les non-dits et les tabous, en nous délivrant un message porteur d’espoir contre la résignation, et encourageant à la lutte militante. L’ensemble est un réquisitoire à charge, un coup de pied dans la fourmilière à l’encontre de l’égoïsme ambiant des individus, le déni et les contradictions cultivés par l’ordre social, la corruption et le laisser-aller qui gangrènent une frange notable de la population, de même que ces mentalités putrides qui soumettent ceux qui n’ont pas les bonnes armes pour se défendre au milieu de la meute de loups.

La résistance de Mariam Chaouch, incarnation de la classe populaire féminine issue des régions intérieures, résonne comme un appel de détresse évoquant toutes les formes d’injustices sociales contemporaines et tous ces individus que la société actuelle s’emploie à broyer.

Site Fawdha, 15 novembre 2017