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17 février 2010

Le Yémen, une république en plein chaos par Albert Soued


Le Yémen est l'Arabie heureuse d'antan, riche grâce au commerce des épices, agréable et convoitée grâce à ses montagnes qui apportent la fraîcheur et la verdure, dans une péninsule désertique et torride. Pays de contrastes, ayant à peu près la superficie de la France avec une population de 24 millions d'habitants, le Yémen est la seule république de la péninsule arabique, contrôlant le passage étroit entre la Mer Rouge et l'Océan Indien, le golfe d'Aden, face à Djibouti et à la Somalie.
Historiquement le Yémen est divisé entre le Yémen du Nord, ancienne possession ottomane qui a accédé à l’indépendance sous la forme d’un imamat en 1918, et le Yémen du Sud, ancienne possession britannique devenue indépendante en 1967, un moment communiste et défendue par 15 000 soldats de Nasser contre le Royaume du Nord. Les 19 gouvernorats du Yémen ont été unifiés le 15 mai 1990. Pays très pauvre et tribal, n'ayant pas d'autres ressources exportables que le pétrole, dont les réserves s'épuisent, avec une espérance d'exploitation se situant entre 7/15 ans.
A partir de 14h, en petits groupes, les hommes d'un côté et les femmes de l'autre, les Yéménites s'adonnent à un exercice favori, le remplissage d'un côté de la bouche avec une herbe euphorisante qui coûte fort cher, le qat, alors qu'un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté. La boule formée laisse suinter un suc qui apporte une certaine satisfaction à des gens pauvres et désoeuvrés, autrefois "heureux".
Dans les années 90, le tourisme a été encouragé pour apporter des ressources et des devises au pays. Mais s'estimant lésées par le gouvernement central, les tribus se sont adonnées depuis une dizaine d'années à un sport favori, l'enlèvement généralement pacifique de touristes, ce qui leur permet d'obtenir du gouvernement rançons et avantages divers.
Le président Ali Abdallah Salah, un shiite, arrivé au pouvoir dans le nord en 1978 à la suite de l’assassinat de ses deux prédécesseurs, a présidé à l’unification du Yémen en 1990, tout en conservant son poste. Le contexte politique a toujours été animé et trouble dans cette partie méridionale de la péninsule, et surtout depuis la réélection contestée du président actuel en 2006. Ouvert à tous les vents, peu voilé, émancipé et contestataire, le Sud cherche à retrouver son indépendance. Sous l'influence de l'Iran, la minorité shiite du Nord (1) cherche à faire sécession pour constituer un satellite pro-iranien pouvant agir dans la péninsule arabique.
Pour venir à bout de ces deux rébellions, le président Salah applique la recette habituelle au Moyen Orient : il s'appuie provisoirement sur une frange de la population formée au combat et décidée, les islamistes d'al-Qaïda. Entraînés en Afghanistan à l'époque des Talibans, pris par les Américains puis libérés de Guantanamo, ensuite jetés en prison au Yémen, puis fuyant leurs geôliers, ces miliciens ont une foi aveugle et n'ont rien à perdre et tout à gagner au Paradis promis. Ils ont coopéré un temps avec Salah contre les shiites Houthis du Nord (2), mais aujourd'hui ils jouent leur propre partie. Avec un gouvernement faible, dans un pays morcelé en tribus, où on compte 3 armes offensives par habitant (en plus du poignard courbe djambia) et maintenant 3 rébellions, on comprend aisément qu'en Arabie heureuse le chaos s'installe, sans que l'on comprenne clairement qui gouverne quoi.
L'armée est occupée au Nord à battre la rébellion Houthie, avec l'aide de l'aviation saoudienne (3). La police est occupée au Sud à contrecarrer le soulèvement local. Et les services spéciaux doivent tenir à distance la nébuleuse des militants d'al-Qaïda, qui trouvent des appuis dans certaines tribus du sud contestant le pouvoir central. Les cibles de l'organisation terroriste sont d'abord les intérêts étrangers au Yémen, puis les responsables de la sécurité yéménite, une politique de harcèlement pour affaiblir davantage le gouvernement yéménite et profiter du chaos.
Al-Qaïda
La mère de Ben Laden est yéménite et Ossama, depuis toujours, a eu la nostalgie de sa demi-patrie où il envisageait de passer ses derniers jours. Aujourd'hui, vieillissant, il pense que son éviction de la frontière pakistano-afghane reste toujours possible, et les montagnes de la frontière arabo-yéménite sont encore plus belles pour une retraite bien méritée. Alors le Yémen est devenu, avec les circonstances, une bonne et heureuse alternative au Pakistan. De plus, en face, en Somalie, le chaos s'est déjà installé, et beaucoup de "shabab" (jeunes militants jihadistes) trouvent refuge au Yémen ou viennent s'entraîner dans les divers camps ouverts par al-Qaïda (4).
Plusieurs milliers de militants gravitent autour d'un nouveau chef politique dans la péninsule, Nasser al-Wouhaishi, qui s'est enfui d'une prison yéménite avec l'aide de ses geôliers, et un chef militaire, Qassem al Raimi. Al-Qaïda recrute ainsi auprès des Shababs somaliens et des repentis saoudiens libérés de Guantanamo. Trois autres noms : Ali al Shihri et Soulayman al Roubaysh, guide théologien, tous les deux citoyens saoudiens "réhabilités", et Anwar al Awlaki, imam américain : grâce à al Shihri, formé en Iran, il y aurait une collusion entre al- Qaïda et le régime des mollahs ...
Les ambassades de Grande Bretagne et des Etats-Unis à Sanaa ont fermé leurs portes et des drones américains bombarderaient les rebelles Houthis. L'aide anglaise au Yémen a été portée à 80 millions de dollars. Les Etats-Unis se sont engagés pour une somme analogue, qui double la mise. Mais que peuvent ces poignées de dollars dans un pays où la corruption règne, où tout le monde est armé et où la course pour la prise d'un pouvoir chancelant est déclenchée entre al- Qaïda et l'Iran, via les Houthis (5) ?
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Notes :
(1) Un tiers environ de la population est zaïdite, sectarisme de la shiah qui croit à 5 imams, alors que la shiah d'Iran croit, elle, à 12 imams. La secte la plus importante est appelée Al Houthi, du nom de son chef.
(2) Les Gardiens de la Révolution d'Iran forment les Houthis dans des camps en Ertyhrée.
(3) Le torchon brûle entre l'Arabie et l'Iran. L'Arabie protège sa frontière sud contre une rébellion shiite qui risque de déborder sur son territoire, où on compte dans la zone orientale pétrolière une majorité shiite. L'Iran protège les Houthis du Yémen, car ils constituent une large minorité, leur permettant de prendre pied ferme dans la péninsule arabique et narguer l'Arabie sunnite. On parle d'attaque possible des ambassades d'Arabie et du Yémen à Téhéran.
(4) On compte 200 000 réfugiés somaliens au Yémen
(5) D'après le journal fiable « al Sharq al Awsat » (« le Moyen Orient »), des responsables des Gardiens de la Révolution d'Iran, des officiers du H'ezbollah et des représentants des Houthis se sont réunis récemment à la frontière arabo-yéménite pour coordonner une escalade de l'insurrection shiite. Par ailleurs, ces mêmes Gardiens ont installé des réseaux d'achat d'armes pour les Houthis, en Erythrée et en Somalie, convoyant les armes du port d'Assab vers les ports yéménites de Salif et de Shaqra. Depuis novembre 2009, les pertes de l'Arabie ne sont pas négligeables et s'élèvent à une centaine de morts et plusieurs centaines de blessés. Equipés de missiles sol-air, les rebelles houthis ont également abattu deux avions saoudiens.