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19 février 2010

L'embrasement de la frontière saoudo-yéménite, un conflit par procuration, par Antoine Basbous

Antoine Basbous
(Crédits photo : Delessart/Neco/Sipa)

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Un nouveau front vient de s'ajouter à un environnement déjà lourd au Moyen-Orient. La frontière méridionale de l'Arabie s'est embrasée en ce début novembre, quand la rébellion houthiste du nord du Yémen, d'obédience chiite (zaïdite), a franchi la frontière internationale et a pris le contrôle du mont Doukhane. C'est ainsi que l'Arabie, au nom de la défense de l'intégrité de son territoire, a fait son entrée de plain-pied dans un conflit inter-yéménite qui se poursuit par intermittence depuis 2004, mais qui a évolué en véritable guerre depuis le mois d'août entre le gouvernement de Sanaa et la rébellion.
Cette incursion en territoire saoudien n'est pas un dérapage. Outre le fait que la rébellion cherche à échapper à l'encerclement de l'armée yéménite et à prendre l'avantage, il faut y voir une étape supplémentaire dans la tentative de Téhéran de développer un nouveau théâtre d'affrontements pour faire diversion, au côté de deux autres foyers, ceux du Hezbollah au Liban et du Hamas à Gaza. Il s'agit donc d'une guerre par procuration, qui permet à l'Iran de déstabiliser un rival.

Riyad a les moyens de se battre contre la rébellion, grâce à la supériorité de son armement et à l'imposition d'un blocus maritime aux abords des côtes yéménites, contrôlées par les houthistes, pour les empêcher de réceptionner de nouveaux équipements militaires. Mais on ne peut exclure une guerre d'usure, le long des 1 500 km de frontière commune.
Mais cette entrée en guerre peut avoir des conséquences bien graves. Il y a près d'un million de Yéménites en Arabie, dont une large partie appartient à la même mouvance idéologique que les houthistes, sans compter leurs coreligionnaires saoudiens des provinces de Jizan et de Najaran, frontalières du Yémen, dont un million d'Ismaéliens, une autre branche du chiisme, en colère contre Riyad et qui formulent des revendications rarement prises en compte par le royaume.

Il y a surtout les principaux gisements de pétrole situés dans la province orientale du Hasa, où les chiites sont majoritaires. Parmi eux, une branche activiste ne résiste pas aux sirènes de Téhéran, dont l'ambition est de devenir la puissance de référence dans la région, en affaiblissant ses voisins. Or, l'incontrôlable dynamique régionale a fait passer l'appartenance confessionnelle devant l'appartenance nationale ; d'où le réveil des communautés chiites du Golfe au lendemain de la révolution khomeyniste (1979), puis de la chute de Saddam (2003) et de l'accession des chiites irakiens au pouvoir à Bagdad.
Tout cela intervient au moment où l'Iran menace l'Arabie de venir troubler le grand pèlerinage à La Mecque, lequel réunira près de 2 millions de fidèles à la fin novembre. Rappelons qu'à la fin des années 1980, les Iraniens avaient provoqué des troubles au cours desquels plusieurs centaines de pèlerins avaient perdu la vie.
L'activisme de Téhéran déborde les zones de déploiement géographique du chiisme. Car là où les fidèles de la communauté sont rares voire inexistants, tels en Egypte et au Soudan, l'Iran a dépêché des cadres du Hezbollah pour y former des cellules actives, sous couvert du soutien à la cause palestinienne.
En réalité, Téhéran redoute que les futures sanctions de l'ONU le privent d'exporter son pétrole, en comptant sur les surcapacités de production saoudienne en guise de compensation. Or, en allumant des contre-feux en Arabie, l'Iran menace cette perspective et montre que le royaume est si fragile qu'il ne pourra pas remplir cette mission. D'autres pétromonarchies du Golfe assistent au réveil de leurs composantes chiites, parfois majoritaires, comme au royaume de Bahreïn. Certains radicaux iraniens n'hésitent pas à réclamer ouvertement l'annexion de ce petit royaume.
Enfin, il ne faut pas oublier Al-Qaïda, qui profite des déficiences de l'Etat central yéménite et du chaos qui s'installe progressivement dans le pays, ainsi que de l'hébergement en Iran d'une partie de ses dirigeants, pour s'offrir un nouveau sanctuaire aux portes de l'Arabie. En août dernier, elle a failli assassiner le chef saoudien de la lutte anti-terroriste, le prince Mohamed Bin Naëf.
Cette évolution ne doit pas occulter le drame qui frappe le Yémen, soumis à un régime tribal usé et corrompu, en déficit de légitimité, et surtout en manque de ressources pour satisfaire aux besoins les plus élémentaires de sa population. Confronté à la rébellion des houthistes du Nord et aux sécessionnistes nostalgiques du Sud, ainsi qu'à l'enracinement d'Al-Qaïda dans la péninsule Arabique, le régime du président Saleh s'accroche à un pouvoir sans disposer des moyens nécessaires pour l'assumer.
Dans sa volonté de poursuivre et de sanctuariser son programme nucléaire, Téhéran s'ingénue à multiplier les incendies à sa périphérie, afin de détourner l'attention internationale et d'occuper ses voisins dans des conflits secondaires. Trente ans après le lancement de la révolution khomeyniste, l'Iran se dote d'un nouveau souffle pour exporter et développer son influence à l'échelle régionale, avec désormais une composante nucléaire.
Antoine Basbous
Le Monde, 24/11/2009

Antoine Basbous est fondateur-directeur de l'Observatoire des pays arabes et l'auteur de "L'Arabie saoudite en guerre", Perrin, 2004.

Nota de Jean Corcos :

Décidément, le Yémen est sur les feux de la rampe en ce début 2010 ... on a parlé des bases d’Al-Qaïda, après l’attentat manqué contre un avion d’American Airlines le jour de Noël, car le terroriste nigérian y avait été « formé » ; le gouvernement lutte donc sur deux fronts, contre les sunnites de la nébuleuse islamiste, et puis dans le nord-est du pays contre les tribus chiites armées par l’Iran ; on attend donc avec impatience les commentaires de certains orientalistes distingués, qui vont nous expliquer que sans le conflit palestinien, tout irait bien au Moyen Orient !