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17 février 2007

Une politique bien étrangère, 2/3 : "Les De Gaulle miniatures n'ont pas toujours servi le pays ..." par Ezra Suleiman

Introduction
Ezra Suleiman est professeur à la prestigieuse Université de Princeton, aux États-Unis, ainsi qu'à l'Institut des Sciences Politiques (Sciences Po) à Paris. Il fait partie des bonne plumes du journal "Le Figaro", où il tient une chronique. Je l'ai entendu pour la première fois, justement à Sciences Po lors d'un colloque mémorable de "L'appel aux dirigeants européens pour la fermeté face à l'Iran" dont j'avais parlé sur le blog. J'ai également publié une photo de lui à la tribune prise par Irena Elster. J'avais particulièrement apprécié la clarté de son langage, lorsqu'il a démonté le mythe du "conflit palestinien, racine de tous les conflits au Moyen Orient" : "Non", avait-il dit en substance, "la République Islamique se moque de la création d'un État palestinien, elle réclame l'éradication d'Israël, c'est cela qu'elle demande et qu'elle prépare".
Dans sa chronique publiée le 14 janvier par le grand quotidien du matin, il appelle les Français à se débarrasser, enfin, de la nostalgie héritée du gaullisme, et à comprendre que les enjeux stratégiques ne sont plus du tout les mêmes que ceux des années soixante ... bonne lecture !
J.C

Face aux crises du monde, les Français veulent des actions, pas des postures

Tout le monde reconnaît, les politiques comme les citoyens, que la France a besoin de réformes économiques et sociales pour préserver sa compétitivité et son niveau de vie. La guerre séman­tique entre « réforme », « changement » et « rupture » prouve que le besoin d'autre chose est largement partagé. Mais quelles ré­formes et comment les mettre en œuvre ?

La même question, éludée soi­gneusement ici par tous les candidats présidentiels, doit être posée pour la politique étrangère. Les principes qui guident la politique étrangère de la France né­cessitent une réflexion sé­­rieuse, car eux aussi ne sont plus en phase ni avec les nouvelles réalités françaises, ni avec le monde contemporain.

Les candidats posent comme une évidence que les Français s'intéressent peu au rôle de la France dans le monde car ils sont obsédés par les problèmes inté­rieurs (sécurité, pouvoir d'achat, éducation, emploi). Ceci est en grande partie vrai.

Mais la France n'étant plus une grande puissance, rares sont les occasions pour les Français de débattre de la position de leur pays sur les grandes questions inter­nationales. Jacques Chirac aurait usé d'une boutade : « Je réussirai facilement, aurait-il dit, dans le domaine de la politique étrangère : je regarderai ce que font les Américains et je ferai le contraire. » C'est un principe dont on peut douter de l'efficacité. Depuis plus de dix ans, la France a perdu beaucoup de ce qui restait de sa « grandeur ».

Malgré la priorité qu'ils donnent aux questions intérieures, les Français évaluent les ana­lyses, les lignes politiques et surtout les capacités d'action des candidats sur les enjeux internationaux. Les candidats se trompent encore plus en acceptant sans la moindre modification les principes de politique étrangère tels que le général de Gaulle les avait légués. Pour la France et l'Europe, réclamer plus de gentillesse et de multilatéralisme aux grandes puis­sances ne remplacera jamais une vraie politique étrangère.

Les sondages révèlent ces soucis indirectement. Les Français savent que le monde est de­venu plus instable, plus compé­titif et plus dangereux. Ils ont conscience qu'il faut à la tête du pays un chef d'État, qui non seulement connaît le monde, mais qui saura porter un jugement pertinent sur ses évolutions et saura mener une politique équi­librée. Lorsque les sondages indiquent que Ségolène Royal apparaît « peu expérimentée » dans le domaine international ou que Ni­­colas Sarkozy est « trop nerveux », ils révèlent, chez les électeurs, la crainte que dans des mo­ments de crise, il ou elle ne saura pas donner confiance aux citoyens.

Une « gaffe » sur une question internationale est vite pardonnée. Mais une succession de déclarations trahissant une maîtrise fragile des problèmes internationaux peut ébranler. Ségolène Royal sera probablement obli­gée de déployer des efforts considérables pour persuader les citoyens quelle possède les qualités de leadership pour représenter le pays, après ses propos sur le Moyen-Orient, la Chine, le Québec et l'Amérique.

Pour une majorité d'électeurs, reste une ques­tion : est-il, est-elle un leader à qui on pourra faire confiance en temps de crise ?

Les dirigeants, ceux d'un pays comme ceux d'une entreprise ou d'une institution, sont toujours jugés à l'aune de leurs réactions aux crises. Les périodes de routine ne permettent pas de faire la part entre les responsables compétents et les leaders « au-dessus du lot ». Les électeurs attendent une capacité de calme et de fermeté dans des périodes de crise. Aborder les problèmes internationaux a donc deux objectifs : rassurer sur leur capacité à diriger, préparer aux événements qui peuvent suivre les élections.

Il existe un troisième objectif : une rupture (même « douce ») avec le gaullisme est devenue inéluctable. Peut-on continuer éternellement à utiliser, ou pour citer Édouard Balladur, à abuser du nom et de la politique du général de Gaulle ? Les de Gaulle minia­tures, qui ont aveuglément adopté des postures « gaulliennes », n'ont pas toujours servi le pays en Eu­rope, au Moyen-Orient ou aux États-Unis. Car le monde d'au­jour­­d'hui n'a pas grand-chose à voir avec le monde des années 1960. Et pourtant les politiques français et leurs « experts » n'ont guère évolué dans leur approche du monde.

Les résultats sont plus que minces. Paradoxe : plus les dirigeants croyaient être fidèles au général, plus ils ont réussi à réduire le rôle et l'influence de la France au sein de l'Union européenne et sur la scène internationale. Le nouveau président, ou présidente, devra donc opérer un changement qui mette la France plus en harmonie avec le monde tel qu'il est devenu.

Angela Merkel n'avait pas sur les épaules le poids historique d'un de Gaulle. Elle a su profiter de cette liberté pour renforcer le rôle de l'Allemagne et dans l'Union européenne et dans les relations transatlan­tiques. En peu de temps, elle a réussi à faire de l'Allemagne un pays respecté en Europe et déterminé à faire avancer le projet européen. Est-il normal que l'Alle­magne devienne à elle seule le moteur de l'Europe ? Merkel a réussi à imposer que l'Allemagne devienne l'interlocutrice en Eu­rope et l'interlocutrice de l'Europe auprès des États-Unis sans qu'on puisse l'accuser d'être la potiche des Américains. En un mot, l'Allemagne est devenue la chance d'avenir de l'Europe

Merkel, contrairement aux di­­ri­geants français, ne s'est pas contentée d'être réactive, ni en politique intérieure ni en politique étrangère. Elle a pris des ­initiatives qui ne se contentaient pas de manifester une opposition mais essayaient d'avoir un impact positif. Deuxièmement, elle a cher­­ché à aller au-delà des gesticulations et de la fausse grandeur. Son prag­matisme a abouti a des bénéfices tangibles pour son pays.

Tous les vides créés par d'au­tres et surtout par la France ont été comblés par l'Allemagne. La France va-t-elle continuer à céder sa place aux autres sur la scène internationale ? Va-t-elle n'a­voir rien de plus que son siège permanent au conseil de sécurité de l'ONU ?

La France mérite mieux.

Les candidats à la présidence doivent d'abord comprendre les Français. Ces derniers ne demandent pas qu'on les berce. Ils veulent être sûrs que leur président comprendra le monde et défendra leurs intérêts. Ils en ont assez des hommes qui les flattaient en mimant le général qui d'ailleurs, en fin politique qu'il était, ne serait sans doute pas resté gaulliste dans le monde d'aujour­d'hui.

Ezra Suleiman
Le Figaro, 14 février 2007