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26 septembre 2018

Les Soudanais s’exilent, leur président s’accroche au pouvoir


Le Président soudanais Omar Al-Bachir reçoit 
le président turc Recip Tayyip Erdogan à Khartoum


L’Union européenne s’appuie sur Omar Al-Bachir pour contenir les flux migratoires sur son sol, alors qu’il en est une cause majeure.

C’est un quinquagénaire soudanais d’apparence banale qui se débrouille comme il le peut en France, où il a obtenu l’asile et où il apprend un métier. Dans sa vie antérieure, au Soudan, il a mené des missions sensibles, comme celle de gérer la présence dans la capitale soudanaise d’Oussama Ben Laden dans les années 1990, ou encore de l’Ougandais Joseph Kony, sanguinaire chef de l’Armée de résistance du Seigneur. Il a été un cadre des services de sécurité du régime ­militaro-islamiste de Khartoum.

Puis, face aux exactions commises par les forces de sécurité dans la province du Darfour, au milieu des années 2000, il a fait défection, témoigné contre le régime auprès de la Cour pénale internationale (CPI) et entrepris un long voyage clandestin qui s’est terminé en France. La peur, l’indigence et les menaces des nervis du régime l’ont poussé à naviguer entre les cercles d’opposants et les agents du pouvoir surveillant étroitement les près de 30 000 Soudanais établis dans l’Hexagone. Car, à Paris, chefs et émissaires de groupes rebelles, journalistes en exil, espions à la solde du régime ou ayant fait ­défection s’évitent, s’épient ou discutent discrètement.
Omar Al-Bachir gère ­désormais son retour sur la scène internationale, malgré le mandat d’arrêt lancé à son encontre par la CPI pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre au Darfour

A 7 000 kilomètres de là, le président, Omar Al-Bachir, au pouvoir depuis 1989, ne se soucie plus vraiment de ces dissidents et autres éléments perturbateurs. Il gère ­désormais son retour sur la scène internationale, malgré le mandat d’arrêt lancé à son encontre par la CPI pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre au Darfour. De fait, l’Union européenne s’appuie sur le Soudan pour contenir une partie des flux migratoires dans le cadre de sa ­politique d’« externalisation des frontières ». Une occasion pour Omar Al-Bachir de se rendre indispensable, alors même qu’il contribue à l’arrivée de migrants en ­Europe en privant d’avenir une partie de la jeunesse de son pays.

Au Soudan, les conflits armés se poursuivent dans les régions du Darfour, du Nil Bleu et du Kordofan. Le chef de l’Etat aime à marteler qu’il rendra « un Soudan ­dépourvu de conflits et de mouvements rebelles » en 2020, date de la fin de son dernier mandat, selon la Constitution. La menace la plus inquiétante, pour le régime de Khartoum, ne vient plus des groupes rebelles, pourchassés par les milices gouvernementales, qui continuent de causer d’importants déplacements de populations au Darfour, selon la mission de l’Union africaine déployée sur place, mais bien la crise économique. Le Soudan manque de devises, ne maîtrise plus l’inflation et a dévalué sa monnaie dans l’espoir d’attirer des investisseurs étrangers. Le budget 2018, austère, n’épargne qu’un seul domaine, celui de la défense et de la sécurité, qui absorbe 75 % des ­dépenses de l’Etat.

Une diplomatie d’équilibriste

Le mécontentement populaire s’est traduit par des manifestations contre la hausse des prix en début d’année, qui se sont soldées par cinq morts et plusieurs dizaines d’arrestations. Pour tenter d’apaiser la fronde populaire, Omar Al-Bachir a annoncé, en avril, la libération de tous les prisonniers politiques et une relance de l’interminable dialogue avec l’opposition et les groupes armés, dont une partie maintient son boycott des discussions. Le même mois, pour avoir dénoncé publiquement les salaires impayés de cadres de son administration, le ministre des affaires étrangères, Ibrahim Ghandour, a été remercié. Omar Al-Bachir se prive ainsi de son plus brillant diplomate, ­artisan de la normalisation en cours avec Washington.
Après avoir rompu avec l’Iran, en janvier 2016, le Soudan s’est rangé aux côtés de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis dans la guerre au Yémen, envoyant plusieurs milliers de soldats sur place. Parallèlement, Khartoum a maintenu ses relations avec ses alliés traditionnels, le Qatar et la Turquie, pourtant honnis par ses parrains du Golfe. Cette même diplomatie d’équilibriste se retrouve vis-à-vis de Washington et Moscou.

Le Soudan a bénéficié de la ­levée partielle des sanctions américaines en octobre 2017, tout en resserrant ses liens avec la Russie. Au grand dam de l’Egypte, Omar Al-Bachir s’est placé au centre des négociations sur le partage des eaux du Nil, en prenant fait et cause pour l’Ethiopie contre l’Egypte. On retrouve la main de Khartoum jusqu’en Libye et en Centrafrique, où le Soudan est actif par le truchement de gouvernements, de groupes armés ou de religieux prosélytes. Une diplomatie du chaos dont l’un des buts est d’entretenir des foyers de crise pour ensuite proposer de gérer les mouvements ­migratoires qu’elle engendre.

Joan Tiloine,
Le Monde, 21 mai 2018


01 juillet 2015

Sinistres enseignements de la fuite d’Omar el-Béchir le génocidaire




Le président soudanais Omar el-Béchir arrive à Karthoum le 15 juin 2015, 
venant de Johannesbourg

L’Afrique du Sud vient de se déshonorer. Son gouvernement, avec à sa tête le président Jacob Zuma – qui ne cesse de trahir l’héritage de son ancien compagnon d’armes Nelson Mandela – a laissé le président soudanais Omar el-Béchir rentrer paisiblement chez lui. Le sanguinaire dictateur militaro-islamiste, recherché par la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide commis au Darfour, participait dimanche 14 juin à un sommet de l’Union africaine réuni à Johannesburg. L’Afrique du Sud, en tant que signataire du traité de Rome ayant institué la CPI, avait l’obligation de l’arrêter. Mais l’Union africaine, véritable association d’entraide des autocrates corrompus régnant sur la plupart des pays du continent noir, est, comme on peut s’en douter, hostile à toute ingérence de la justice internationale dans ses (bonnes) affaires. Comme il se doit, les chefs d’Etat et de gouvernement africains contestent l’autorité de la CPI au nom de l’anti-impérialisme.


Une ONG sud-africaine de défense des droits de l’homme avait pourtant presque obtenu des tribunaux qu’Omar el-Béchir soit interpellé. En effet, l’association Southern Africa Litigation Center (SALC) avait saisi la justice afin de faire appliquer le mandat d’arrêt de la CPI. Suite à quoi un tribunal de Pretoria avait interdit au président soudanais de quitter l’Afrique du Sud en attendant qu’une décision finale soit rendue. La police était même censée devoir l’empêcher de quitter le territoire sud-africain. Mais dès le lendemain matin, lundi 15, il prenait tranquillement l’avion pour repartir chez lui à Khartoum.


Cette fuite programmée et protégée appelle plusieurs constats.

Il s’agit là en premier lieu d’une tragédie pour les peuples de l’Afrique tout entière. Car en se rendant complices de l’impunité dont jouit le responsable de massacres qui ont coûté la vie d’au minimum 300 000 personnes (chiffre de l’ONU, notoirement sous-estimé selon les experts), les autorités sud-africaines donnent un encouragement à tous les despotes du continent. Elles envoient un signe de solidarité à l’égard de ces gangsters qui maltraitent leur peuple, pillent les richesses nationales, assassinent les opposants, tuent les civils.

Par ailleurs, en se drapant des oripeaux d’un anti-impérialisme de pacotille, les dirigeants africains tentent en fait de discréditer les valeurs universelles de la démocratie et des droits de l’homme. Le retour tranquille d’Omar el-Béchir, couvert par l’Union africaine et plus particulièrement par l’Afrique du Sud, est applaudi par tout ce que la planète compte d’ennemis des démocraties occidentales. Il suffit de faire un tour sur les sites pro-Poutine ou pro-Iran (généralement c’est la même chose), sur les pages Facebook des conspirationnistes, de l’extrême droite, des négationnistes et des hystériques de l’«anti-sionisme» (là encore, c’est du pareil au même) pour s’en convaincre. La jonction qui s’est opérée entre dictateurs africains, régimes autoritaires d’Amérique latine ou est-européens et extrême droite mondialisée se cimente un peu plus chaque fois que la justice internationale subit une défaite.

Le prestige du maître sanglant de Khartoum sort renforcé du pied de nez qu’il vient de faire à la CPI. Or l’homme, lié au régime des mollahs chiites iraniens tout en soutenant discrètement certains groupes islamistes armés sunnites, participe de la déstabilisation régionale dont profitent les jihadistes comme ceux de Boko Haram. Porté au pouvoir par un coup d’Etat fomenté par les Frères musulmans en 1989, il possède un pouvoir de nuisance dangereux. Faisant semblant de condamner les terroristes du jihad, il se montre en fait d’une très grande compréhension à leur égard, affirmant sans vergogne lors d’une récente interview à une chaîne européenne qu’ils sont en fait des marionnettes de la CIA et, évidemment, du Mossad. Air connu…

Il faut enfin souligner que ce n’est pas en permettant le retour de ce sinistre individu aux postes de commande de son pays qu’on fera baisser l’afflux de migrants soudanais en Europe. On ne doit pas s’étonner que des dizaines de milliers de gens constamment menacés par l’aviation et les milices du régime, des dizaines de milliers de civils qui ont déjà perdu des membres de leur famille et dont les villages ont été brûlés, cherchent refuge sous nos latitudes. Tout comme Bachar al-Assad en Syrie, Omar el-Béchir est la cause de l’exil de malheureux qui espèrent trouver ici la possibilité d’une vie en sécurité. N’ayant pas été capables jusqu’à présent d’arrêter la main des bourreaux et de les mettre hors d’état de nuire, les grandes puissances démocratiques ne peuvent pas faire moins qu’accueillir leurs victimes.


Bernard Schalscha

La Règle du jeu, 16 juin 2015