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10 février 2015

"Dans les quartiers, la haine du juif ne disparaîtra pas par miracle"

L'imam Mohamed Azizi (à gauche) et le rabbin Michel Serfaty (à droite), lors d'une opération pour promouvoir le dialogue judéo-musulman. (@Alexandra Calame)


Rabbin à Ris-Orangis, Michel Serfaty se rend depuis douze ans dans les quartiers sensibles pour promouvoir le dialogue entre juifs et musulmans. Rencontre. 

Devant la synagogue de Ris-Orangis, deux militaires sont en faction. A chaque sortie du rabbin Michel Serfaty, pas moins de trois garde-du-corps en civil l'accompagnent. En voiture, il est précédé et suivi par deux véhicules de police banalisées. C'est la première fois de sa vie que ça lui arrive. Même après l'agression antisémite dont il a été victime en 2003 dans les rues de sa ville et qui avait fait déplacer Nicolas Sarkozy, ministre de l'Intérieur, il n'avait pas été aussi protégé. Est-ce parce que à quelques kilomètres de là s'étend Grigny, commune dont était originaire Amedy Coulibaly, l'auteur des assassinats d'une policière et de quatre juifs début janvier ? Il n'en a pas la moindre idée, tout juste sait-il que l'un des cafés fréquentés par le djihadiste ne se situe pas très loin.
Les attentats contre "Charlie Hebdo" et le magasin Hyper Cacher, qui ont notamment entraîné un renforcement de la sécurité des lieux de culte, n'ont en rien bouleversé sa sérénité habituelle, ni sa détermination à défendre l'amitié entre juifs et musulmans. Au lendemain de la publication d'une caricature de Mahomet dans le "Charlie Hebdo" des survivants, il a fait le tour des mosquées "dîtes radicales" de Sainte-Geneviève-Des-Bois, de Corbeil-Essonnes et de Vigneux-sur Seine, pour distribuer des tracts vantant le dialogue judéo-musulman. Il n'avouera que plus tard, qu'il "se blinde psychologiquement" mais que "c'est dur".

Un rabbin, un imam, une psy et un médiateur

Michel Serfaty est une figure de la communauté juive. Tantôt adoré, tantôt détesté, quand il ne suscite pas la perplexité devant tant de confiance dans un combat que certains estiment vain et utopiste. Sur le terrain depuis 2005, il sillonne la France au volant de son bus des années 70 au sigle de son association, l'Amitié judéo-musulmane de France (AJMF), qui partage les locaux de sa synagogue, et investit les quartiers sensibles. Là même où les agents des services des renseignements lui conjurent de ne pas entrer, sous peine d'un incident. Jusqu'en 2012, il était accompagné d'un imam, Mohamed Azizi, d'une psychologue et d'un médiateur. 

Moi seul dans ce milieu, je suis suspect, je subis le mépris et le dédain."

Son défi, "plus que jamais d'actualité", est de se faire parler les deux communautés et expliquer les cultures des uns et des autres pour que les peurs respectives disparaissent. 
Son procédé, toujours le même : "On arrête le bus où il est affiché 'on se ressemble plus qu'il ne semble' devant une maison de quartier, on se présente en T-shirt, jamais en costume, les gens, curieux, s'arrêtent et s'engage, alors, la discussion."
Son secret : l'imam. "Il apaise, il rassure. Sa parole est salvatrice et salutaire. Le dialogue avec les jeunes ne peut se faire que de manière triangulaire", assure Michel Serfaty.
Il est fier le rabbin des quartiers. Jamais son action n'a provoqué de violence, tout au moins des "propos sombres" et quelques menaces. Les insultes ne l'atteignent plus. Des exemples, il en a à la pelle en mémoire : "Il faut tuer les juifs", "Je ne peux pas être l'ami des juifs", "je ne peux pas toucher un juif", entend-il souvent. Quant aux musulmans qui l'entourent, ils sont des "apostats". "Nous on rigole, on ne tombe pas dans le piège, on les interroge, l'imam récite quelques sourates du Coran pour rétablir certaines vérités théologique. C'est arrivé que certains me serrent la main à la fin", souligne Michel Serfaty mais ajoute : 

Nous n'avons pas l'ambition de changer les mentalités, nous ne sommes pas des magiciens. Le travail que nous menons est un travail d'une génération. Mais il faut continuer dans cette voie pendant 40 ans encore". 

Culture antisémite
Il invite les mères juives et musulmanes à se rencontrer autour de la préparation d'un couscous, dans les maisons de quartiers pour "échanger" et casser les stéréotypes les plus tenaces des unes sur les autres et vice-versa. "Les mamans de confession musulmane sont essentielles pour lutter contre le ressentiment anti-juif. Car, elles-mêmes nous le disent, elles ont éduqué leurs enfants dans le mépris, voire la haine du juif. Elles le disent avec d'autant plus de naturel, que pour elles, la culture antisémite est normale, qu'elles ont grandi avec des préjugés. La présence des responsables religieux que nous sommes, les rassure et leur permet de s'interroger sur le regard porté sur l'autre. Et puis elles se rendent compte qu'elles se sont trompées et se demandent pourquoi on leur a menti."
Il se heurte souvent au débat inévitable sur le conflit israélo-palestinien. "A ceux qui souhaitent en faire un obstacle à l'amitié entre juifs et musulmans, je leur répète inlassablement que je ne suis ni Israélien, ni un soldat de Tsahal. Ce conflit ne nous concerne pas, il ne fait pas partie de nos préoccupations quotidiennes. Nous ne devons pas importer le conflit en France."
Une communauté juive "repliée sur elle-même"
Hyperactif, Michel Serfaty ne se contente pas de prêcher les valeurs de paix dans les cités. Alors que les actes antisémites n'ont cessé d'augmenter, il organise des tournois de foot entre juifs, musulmans, unionistes et protestants, des conférences, des ateliers sur la discrimination et les préjugés racistes et antisémites, des visites de synagogues, de mosquées, des expositions, des projections de films, tout en assurant ses offices à la synagogue, ses cours lorsqu'il était professeur à l'université de Nancy 2 et ses fonctions au sein du Consistoire.
Depuis deux ans, il a troqué son imposant bus, tombé en rade, contre un minibus. L'imam Mohamed Azizi n'a pas continué l'aventure, mais suit de près les actions de son ami. Pour le remplacer, Michel Serfaty a recruté des jeunes issus de quartiers sensibles, le plus souvent des jeunes musulmans, qui, en plus de recevoir une formation sur les civilisations judéo-musulmanes, d'être une force de frappe plus audible dans les cités, peuvent à leur tour contribuer à apaiser les tensions, une fois de retour chez eux. Il a bien essayé de recruter des jeunes juifs, mais aucun n'a souhaité participé à son action. "Je suis revenu de mes illusions." Les réticences de sa propre communauté, "repliée sur elle-même" et de certaines mairies à son action ne l'ont pas affaibli. Infatigable, il cherche à faire signer par le plus grand nombre possible de personnalités politiques et de dignitaires religieux son "Pacte de Fraternité" destiné encore et toujours à la promotion du dialogue et la lutte contre le racisme et l'antisémitisme. 
"Nous sommes dans une dynamique qui ne va pas s'arrêter. L'islam de France est à la recherche d'un nouveau profil. Il existe un islam éclairé et intelligent. Peu à peu, c'est une majorité d'imams qui acceptent dans leur mode de vie la liberté de culte, de religion, d'expression et la critique textuelle. Il n'y a pas de doute que la haine du juif dans certains quartiers diminuera, mais elle ne peut pas disparaître du jour au lendemain, par miracle. Il est hors de question de baisser les bras. Je ne peux pas m'offrir le luxe d'être pessimiste."

Sarah Diffalah 
L'Obs, le 31 janvier 2015