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05 septembre 2011

Turquie: victoire décisive d'Erdogan sur l'armée


Introduction :
Après le rapport de la Commission d'enquête de l'ONU sur l'arraisonnement sanglant du "Mavi Marmara" - rapport équilibré, et donnant raison à Israël sur certains points, comme la légalité internationale du blocus de Gaza - on pouvait s'attendre à un accès de mauvaise humeur d'Ankara : il a été encore plus brutal qu'on ne l'attendait, avec l'expulsion de l'ambassadeur de l'état hébreu ... Erdogan se comporte en leader incontesté du pays, sans craindre par exemple une réaction de l'armée turque, qui avait noué des liens anciens et féconds avec Israël : et cet article de Jacques Benillouche, publié il y a quelques semaines, démontre bien pourquoi !
J.C 

Des représentants du gouvernement turc et des hauts gradés de l'armée vont se rencontrer lundi 1er août au sein du Conseil militaire suprême pour procéder à quelques nominations. L'atmosphère devrait être particulière après une vague de démissions à la tête de l'armée turque qui marque un bouleversement des équilibres politiques dans le pays.
Le rapport de force entre lepouvoir civil et l'armée semble avoir définitivement basculé en faveur du premier et notamment du premier ministre Reccep Tayyip Erdogan. Ce dernier est incontestable après avoir remporté des élections démocratiques pour la troisième fois consécutive le 12 juin.
Pour autant, les démissions à la tête de l'armée ont été une véritable surprise. Le chef des forces armées turques, le général Isik Kosaner ainsi que les commandants des trois armes (armée de terre, armée de l'air et marine), ont pris cette décision après l'incarcération de 250 officiers supérieurs dont plusieurs généraux (173 militaires d’active et 77 du cadre de réserve) qui seraient impliqués dans des complots contre le gouvernement.
Le chef d’Etat-Major nommé il y a un an s’estime incapable, dans son message d'adieu à ses «frères d'armes», de protéger les droits des militaires détenus dans des procédures judiciaires imparfaites. Plus de 40 généraux d’active qui participaient à un exercice militaire, l'opération Sledgehammer, ont été arrêtés sous suspicion de complot contre l’AKP, le parti islamiste au pouvoir.

L'affaiblissement de l'armée pro-occidentale

Au cours des dernières années, l’armée pro-occidentale a vu peu à peu son poids politique diminuer. Elle a mal accepté le changement de stratégie vis-à-vis d’Israël, amorcé par lepremier ministre Recep Tayyip Erdogan qui a décidé de se rapprocher de la Syrie, du Hamas palestinien et de l'Iran pour se présenter comme le nouveau leader du monde arabe en lieu et place de l'Egyptien Hosni Moubarak. Pour cela, il devait redonner à la Turquie un statut de puissance régionale en soutenant les palestiniens et les adversaires proclamés des occidentaux, tout en profitant de l'affaiblissement économique de l'éternel rival grec. L’Europe et les Etats-Unis n’avaient pas réagi, confiants dans le poids institutionnel de l’armée turque, garante des institutions, de la laïcité du pays et de son ancrage occidental. Une dizaine de coups d’Etat militaires ont d'ailleurs rythmé
l'histoire turque chaque fois que l’armée a voulu empêcher que le pouvoir civil n'abandonne les préceptes édictés par Kemal Atatürk, le créateur de la Turquie moderne.
Mais l'armée n'a cessé de perdre sa légitimité au cours des dernières années face à un gouvernement issu des urnes et qui est à l'origine du miracle économique turque. Même les révolutions arabes et les choix stratégiques douteux d'Erdogan de se rapprocher de la Syrie de Bachar el-Assad et l'Iran de Mahmoud Ahmadinejad n'ont pas affaibli l'image et le poids de l'AKP. 

Un réseau putschiste arrêté

D'autant plus que des bruits sérieux avaient circulé dès 2009 sur l’existence d’un complot préparé par un colonel pour favoriser un putsch militaire tendant à renverser le gouvernement. Un document révélé par le quotidien Taraf faisait état d’un «Plan d’action pour combattre le fondamentalisme religieux» établi par le réseau putschiste turc Ergenekon. Ce réseau était composé de militants d'extrême-droite, d'officiers de l'armée et de la gendarmerie. 300 personnes avaient été arrêtées de juin 2007 à novembre 2009, malgré les dénégations molles du chef de l’armée qui feignait d’ignorer que les actions permettant de renverser le gouvernement légitime étaient détaillées par le menu. Pour autant et  jusqu'à aujourd'hui, le pouvoir politique turc ne s’était jamais attaqué de front à l’armée. Elle n’avait pas réagi lorsque la Constitution, votée après le coup d’Etat de 1980, avait été modifiée. Le pouvoir avait profité de cette révision pour rogner sur les prérogatives des militaires et pour islamiser en douceur la Turquie. 

Erdogan les mains libres pour une nouvelle constitution

L’opposition s’interroge d'ailleurs aujourd'hui sur les véritables raisons qui poussent Erdogan à s’en prendre à des «généraux en pyjama» alors que le camp des laïcs est totalement affaibli. En tout cas, Erdogan a maintenant les mains libres pour mettre en place une nouvelle constitution et semble lui même enivré par un pouvoir presque sans opposition. Israël suit les évènements avec intérêt et craint une Turquie islamique forte qui prêterait main forte à un Iran nucléaire. L'alliance étroite, notamment militaire, entre Jérusalem et Ankara appartient au passé. Après l’incident de la flottille pour Gaza, Benjamin Netanyahou n’avait pas envoyé à Ankara son ministre des affaires étrangères mais son ministre de la défense Ehoud Baraka pour recoller les morceaux et pour assurer la poursuite de la coopération militaire. La brouille ne s’était pas estompée pour autant.
La victoire du pouvoir civil sur le pouvoir militaire est «un développement inquiétant» aux dires de l’ancien chef d’Etat-major israélien de l’armée de l’air. C'est peut-être aussi le signe de l'arrivée de la société turque et de sa démocratie à une certaine maturité. D’autres dirigeants israéliens se sont d'ailleurs montrés plus résignés: «il se pourrait que la réalité ait déjà changé et que les liens stratégiques que nous pensions continuer avec la Turquie soient simplement terminés». La vraie question est de savoir si Reccep Tayyip Erdogan va mener la Turquie vers une démocratie apaisée et stable ou profiter de son pouvoir pour faire basculer le pays dans un régime islamiste pur et dur.

Jacques Benillouche
Slate.fr, 1er août 2011