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05 juin 2011

Ali Abdallah Saleh ou la stratégie du chaos

Ali Abdallah Saleh, le 13 mai à Sanaa


"Si le Président Saleh veut gouverner avec un bâton (sâmil) alors chacun sortira le sien". C'est ce qu'avait annoncé Hamid Al-Ahmar, dirigeant du parti "islamo-tribal", le Rassemblement yéménite pour la réforme et frère de Sadek Al-Ahmar, cheikh suprême de la confédération tribale des Hachid, lors d'un entretien télévisé en janvier 2011.
Le mouvement de contestation en cours au Yémen a cependant toujours réussi à préserver son caractère pacifique en dépit d'une forte répression qui s'est soldée par des centaines de morts et des milliers de blessés. L'opposition parlementaire rassemblée dans le Forum commun qui regroupe le Rassemblement yéménite pour la réforme, le Parti socialiste yéménite, des partis nassériens et zaydites a rejoint, avec un temps de retard, la jeunesse contestataire.

DÉFECTION

Après le massacre du 18 mars à Sanaa, avec plus de 50 manifestants tués par des francs-tireurs, le général Ali Muhsin Al-Ahmar, apparenté au président Saleh et un de ses principaux rivaux, a fait défection et ses troupes se sont déployées autour de la place du Changement à Sanaa afin d'empêcher de nouvelles attaques contre le campement de l'opposition.
Le refus du président Saleh de signer, le 22 mai, le plan de transition préparé par les pays du Conseil de coopération du Golfe a inauguré un nouveau cycle de violence : le bombardement de la résidence du cheikh Sadek Al-Ahmar à Sanaa, les combats subséquents entre ses forces tribales et des unités militaires fidèles au régime, la tuerie perpétrée par ces dernières dans le campement de l'opposition à Taez, la prise de la ville de Zinjibar par des combattants présumés jihadistes, les combats entre la Garde républicaine et des groupes tribaux dans plusieurs régions du pays…
Un groupe d'officiers yéménites a diffusé un communiqué le 29 mai pour enjoindre l'armée de ne pas se laisser entraîner dans une guerre fratricide alors même que les troupes fidèles à Ali Mohsen Al-Ahmar essuient en permanence des tirs visant à les inciter à la riposte.

SALEH SANS ALLIÉ POLITIQUE

C'est la première fois tout au long de ses 33 ans à la tête du pays que le président Saleh se retrouve sans allié politique, ne pouvant compter que sur les affidés d'un maillage clientéliste et sécuritaire bénéficiant des ressources de l'Etat et une force militaire contrôlée en grande partie par des membres de sa parentèle.
Son fils aîné Ahmad qui apparaissait comme le successeur désigné de son père est le chef de la Garde républicaine, un autre fils Khaled commande une division d'infanterie postée dans la région de Sanaa, ses neveux Ammar, Yahya et Tarek sont respectivement aux commandes de la Sûreté nationale, de la Sûreté centrale et de la Garde présidentielle, tandis que le demi-frère du Président, Mohammed Saleh al-Ahmar, est commandant des forces aériennes.
En 1994, le recours à la guerre semblait aussi hasardeux qu'aujourd'hui lorsque Saleh avait lancé les hostilités contre les troupes de l'ex-Yémen du Sud. Il pouvait cependant compter à l'époque sur son alliance avec le Rassemblement yéménite pour la réforme du cheikh Abdallah Al-Ahmar dont les contingents tribaux allaient lui prêter main forte ainsi que les troupes sudistes d'Ali Nasser Mohammed, réfugiées au Nord depuis 1986.
Il avait là encore joué sur les deux tableaux de la violence et de la négociation. Son adversaire d'alors, le Parti socialiste yéménite avait été affaibli par l'assassinat de plusieurs dizaines de ses militants. Mais en février 1994, le pacte d'Amman censé mettre un terme à la crise politique, était signé par des responsables de la majorité et de l'opposition avant que n'éclatent les premiers combats deux mois plus tard.

MANIFESTATIONS "SPONTANÉES" DE SOUTIEN À SALEH

En 2006, il avait annoncé qu'il ne souhaitait pas se présenter aux élections présidentielles puis fit marche arrière, "porté" par les manifestations "spontanées" de soutien à sa candidature. Ce fut donc pour répondre à l'appel du peuple" qu'il "se sacrifia" encore une fois pour le bien de la patrie ! Ce mélange de duplicité et de ruse tactique a permis à Saleh de "danser sur la tête des serpents" comme il l'a déclaré pour qualifier le fait de gouverner le Yémen.
Confronté dès sa prise de pouvoir en 1978 à une tentative de coup d'Etat tout près de réussir et à une guerre ratée contre le Yémen du Sud, la capacité de Saleh d'intégrer ses rivaux dans ses réseaux de clientèle, des tribus à l'armée en passant par les leaders de l'opposition, est une des raisons de sa survie politique.
Rares étaient les Yéménites qui auraient pu envisager que ce jeune officier, peu instruit et à l'arabe fautif, allait les gouverner pendant trois décennies et réaliser le rêve de l'unité yéménite. A ses débuts sa réputation était même sulfureuse. En tant que gouverneur militaire de la région de Taez il était suspecté d'avoir trempé dans certains trafics transitant par la mer Rouge mais aussi, plus grave, d'avoir participé au complot contre le très populaire président Ibrahim Al-Hamdi assassiné en 1977.

CLIENTÉLISME

Son mode de gouvernement basé sur le clientélisme a produit un système politique qui combine une extrême centralisation du pouvoir et un essaimage du contrôle politique et de la force répressive au niveau local. Au verrouillage des forces armées et de sécurité correspond aussi la prolifération de petits chefs et de leurs clientèles.
Sa connaissance détaillée de la carte tribale et sa haute main sur les ressources de l'Etat et les aides étrangères lui ont permis de distribuer les prébendes et d'impliquer une grande partie du personnel politique dans la mise en coupe réglée des richesses nationales : de la distribution des terres anciennement nationalisées de l'ex-Yémen du Sud aux opportunités économiques offertes par le commerce d'import-export.

OPTION SUICIDAIRE

Ses rivaux actuels, la famille tribale des Al-Ahmar et son parent Ali Mohsen ont été les bénéficiaires de ce système, ce qu'il ne se prive pas aujourd'hui de rappeler en les accusant d'être des "corrompus, saboteurs et alliés d'Al-Qaida". La stratégie du chaos qu'il semble avoir choisie pour briser la coalescence de ses oppositions, partis du Forum commun, mobilisation populaire conduite par la jeunesse, mouvement sudiste et rébellion zaydite, découle aussi d'un caractère impulsif et vindicatif qui transforme chaque différend politique en une atteinte à sa personne.
Au fur et à mesure que le mouvement de contestation populaire devenait de plus en plus massif et menaçait le cœur de son système clientéliste, la machine de répression s'est affolée. Elle multiplia les crimes collectifs et in fine s'attaqua à ses anciens alliés des tribus Hachid et du Rassemblement yéménite pour la réforme. Cette option suicidaire peut sembler être une tentative désespérée de sauver un régime qui s'est lancé dans sa dernière bataille, exposant au grand jour sa face criminelle.
La France a apporté un soutien sans faille au régime du Président Saleh et a en contrepartie obtenu de juteux contrats (gaz, pétrole, matériels de défense et de sécurité, etc.). Ce n'est certainement pas pour sa contribution à la francophonie ou au développement des relations culturelles entre les deux pays que la France a décerné, en 2010, le grade de chevalier de la légion d'honneur à Ammar, le neveu du Président Saleh qui est en première ligne dans la répression sauvage frappant les manifestants. Elle devrait aujourd'hui tenter de redorer son blason en apportant un soutien sans faille au mouvement démocratique yéménite.

Habib Abdulrab, écrivain yéménite, professeur des universités, INSA, Rouen
et Franck Mermier, chercheur au CNRS
Le Monde, 3 juin 2011

Nota de Jean Corcos :
Cet article, que j'ai découvert vendredi dernier sur le site du journal "Le Monde", avait été écrit avant le bombardement du palais présidentiel dans la capitale, au cours duquel - on le sait maintenant - le président yéménite fut sérieusement blessé, puisqu'il a été transféré en Arabie Saoudite pour y être soigné. "Stratégie du chaos", donc, mais aussi fin tragique pour celui qui n'a pas su fuir à temps un pouvoir qui lui échappait ...