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17 mars 2010

Sayed Tantawi, le « Fils de la Lumière » qui s’éteint

Rencontre Peres - Tantawi

Le peuple égyptien et le monde musulman en général viennent de perdre un grand homme.

Le cheikh Mohammed Sayed Tantawi, recteur de l’Université cairote Al-Azhar et plus haute autorité morale de l’islam sunnite, est mort brutalement des suites d’une crise car­diaque le 10 mars 2010 à l’aé­ro­port in­ter­na­tio­nal du Roi Kha­led, dans la ca­pi­tale saou­dienne, Riyad où il était en vi­site pour as­sis­ter à la cé­ré­mo­nie de re­mise de prix or­ga­ni­sée par le Roi (1).

Cheikh Mo­ham­med Sayed Tan­tawi, connu pour ses prises de po­si­tion en fa­veur des droits de la Femme, a reçu en 1996 un doc­to­rat en in­ter­pré­ta­tion du Coran et la Sunna, les en­sei­gne­ments du Pro­phète Ma­ho­met. Il en­sei­gna la re­li­gion jusqu’en 1986, date à la­quelle il a été nommé Mufti d’Égypte. Nommé en mars 1996 par le président égyptien Hosni Moubarak à la tête de la prestigieuse Université Al-Azhar, cheikh Tantawi était une figure révérée des 1,4 milliards de musulmans de la planète. Ses fatwas (décrets religieux) avaient un poids considérable, particulièrement en Egypte.

Tantawi était considéré comme ayant des vues libérales sur des questions comme les droits de la Femme, mais critiqué par les extrémistes pour son alignement sur les positions d’un Islam novateur.

En janvier 2000, en plein débat sur le divorce en Égypte, il avait décrété que rien dans l’Islam n’empêchait les femmes de divorcer aussi facilement que les Hommes. « Les hommes ne sont pas faits d’or et les femmes d’argent », avait dit-il alors déclaré devant le parlement. Tantawi a dénoncé notamment l'excision comme une pratique non musulmane, il s'est prononcé contre le niqab, le voile intégral, qu'il a banni des établissements pour jeunes filles gérés par Al Azhar. Le 5 octobre 2009, l'imam de la prestigieuse mosquée cairote d'Al-Azhar a ordonné à une collégienne d'ôter son niqab, se disant déterminer à interdire le port du voile intégral dans les lycées sous son autorité. L'adolescente a dû ôter le voile cachant son visage. L'imam a réagi en demandant à la collégienne de ne plus jamais porter le niqab (2).

Lors du débat sur le voile en France, il a introduit une distinction quant au respect des préceptes coraniques, selon que le croyant vit dans un pays musulman ou dans un autre pays, à savoir que le Musulman est tenu de se plier aux lois du territoire où il vit. Il a ainsi contredit ceux qui accusaient l'État français d'abus de pouvoir dans l'affaire du voile, en opposition avec certains oulémas d'Al-Azhar ainsi qu'avec le cheikh d’origine égyptienne Youssef Qaradaoui pour qui, c'est une obligation religieuse non négociable. Nicolas Sarkozy est allé consulter en Egypte Mohammed Sayed Tantawi, considéré comme la plus haute autorité sunnite, au sujet de sa politique relative à l'Islam. Le cheikh Tantawi a assuré que "La France a le droit d'interdire le voile".

Dans les éminentes responsabilités qu’il a assumées comme Grand Mufti d’Égypte puis Grand Cheikh de l’Université d’Al-Azhar et Grand Imam de la Mosquée d’Al-Azhar, Mohammed Sayyed Tantawi a œuvré inlassablement en faveur de la compréhension entre les peuples et les religions. Homme de paix et de tolérance, il incarnait un Islam de dialogue et d’ouverture.

Il était également considéré comme le chef du camp d’un Islam non violent. Après l’attentat de Louksor, le cheikh Tantawi avait pris une position particulièrement ferme, traitant les auteurs de l’attentat de salauds, en précisant : « Le fanatisme est le résultat d’une méconnaissance de l’Islam. Il est le fait d’esprits étroits et le résultat d’un mauvais enseignement de l’islam. Le rôle d’Al-Azhar est de ramener les égarés à la vérité et de mettre fin aux conflits entre sectes qui sont très dangereux pour les musulmans. Nous sommes contre tous les fanatismes, contre toutes les discriminations et contre toutes les violences. »

Ses enseignements, très appréciés des modérés du monde musulman, ont déclenché nombre de polémiques. Il s’était mis les fondamentalistes à dos en soutenant la transplantation d’organes, en dénonçant l’excision et en réclamant une plus grande présence des femmes aux postes à responsabilité.

Partisan du processus de paix avec Israël, il avait aussi suscité la colère de nombreux Égyptiens, en rencontrant en 1997 le Grand Rabbin d’Israël, Yisraël Lau. Cheikh Tantawi avait alors été accusé de vouloir normaliser les relations avec l’État hébreu, ce que la population égyptienne n’apprécie guère, bien que Le Caire ait signé la paix avec Israël en 1979, un des deux seuls pays arabes à l’avoir fait. En 2008, il avait fait l’objet d’appels à la démission pour avoir serré la main du président israélien Shimon Pères à l’ONU au cours d’une conférence oecuménique. La photo de l’accolade « Tantawi- Peres » était présentée comme une trahison.

Nous étions les seuls, il a deux ans, à avoir exprimer notre solidarité avec le Cheikh égyptien Tantawi objet de condamnations systématiques des intégristes (3). Nous avons d’ailleurs révélé que la presse arabe était aussi complice dans cette agitation malsaine contre le Cheikh égyptien Tantawi, le grand imam du Caire. Les adeptes de la haine et de la violence tout azimut ont fait de Tantawi leur cible privilégié. Docteur en théologie diplômé d’Al-Azhar, où il avait enseigné avant d’être nommé grand mufti d’Egypte en 1986, cet homme du dialogue entre religions était un artisan du rapprochement interreligieux et de tout dialogue à l'égard de nos frères Juifs. Tantawi a du faire face durant son long parcours à des individus absolument immoraux, et à des antisémites enragés qui portent une pure réplique de la propagande nazie. Ces ringards illettrés parlent toujours de « trahison » pour une simple accolade, alors qu’eux même ils trahissent le message de la tolérance de l’Islam et ils trahissent encore plus la grandeur et la richesse de ce grand pays qui est l’Egypte.

Suite à sa disparition, la France a présenté ses condoléances aux autorités égyptiennes et au peuple égyptien et s’est associée au deuil de tous les musulmans modérés pour qui Cheikh Tantawi était une référence morale et religieuse. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, l’avait rencontré au Caire, le 30 décembre 2003. La disparition du Cheikh Tantaoui, le symbole de l’ouverture musulmane égyptienne, est une perte immense pour le camp des modérés. Le monde musulman perd en lui une personnalité de premier plan au service du dialogue interculturel et interreligieux. Israël particulièrement, n’avait pas de chance car il avait besoin de cette ouverture. Cet homme avait engagé la réforme de l’Islam, l’amitié avec Israël et d’autres doctrines impopulaires.

Aujourd’hui, dans la majorité des pays musulmans, il est rare de tomber sur des figures musulmanes éclairées et réformistes comme Tantawi. De plus en plus, nous sommes en face à d’authentiques fanatiques qui, dans le meilleurs des cas, pratiquent l’éternel double langage. Ces faux prêcheurs, ignares incultes, pleins de rage et de haine qui vivent à nos dépends (pour ne pas dire à nos crochets) ont des liens terrifiants avec les idéologies antisémites (Protocole des Sages de Sion, « Mein Kampf » et autres).

Le vide politique et le renoncement à « l'Ijtihad » (recherche et interprétation) ont laissé la voie ouverte à toutes les interprétations et les diverses lectures, dont certaines, sciemment ou non ont déformé le véritable message de l’islam. Au lieu de revenir faire « mea culpa » de l'intérieur et faire des recherches pour connaître le message civilisationnel de cette religion, des personnalités islamiques incultes et manipulés se sont versés dans une voie criminelle au nom de pseudo « Jihad ». Ils ont offensé et déformé l'image des Musulmans dans le monde.
Cette voie est prônée par les radicaux héritiers de Sayyid Qutb et de Hassan al Banna. Mais aussi par leurs disciples en Europe comme Anjem Choudary, ou Youssef Qaradoui, qui prêchent la même doctrine et insistent sur le fait que le Jihad est un devoir commandé par le Coran. La haine et le révisionnisme sont aujourd’hui prônés par des milliers d’islamistes radicaux qui appellent directement à la «guerre des civilisations» et au conflit généralisé et direct. Chaque disparition d’un éminent érudit musulman, comme cheikh Tantawi, nous rappelle que l’Islam d’aujourd’hui souffre véritablement d'une « maladie » pour emprunter l'expression du penseur franco-tunisien Abdelwahab Meddeb (Abdelwahab Meddeb, « La maladie de l'islam », Seuil, 2002.). Lorsque les esprits lumineux manquent, l’Islam devient plus réactionnaire par manque de savants et théologiens réformateurs qui font cruellement défauts. Et c’est ainsi que le chemin vers la modernité et vers la reconnaissance de l’individu sera plus difficile.

Aujourd’hui, nous sommes tous tristement familier avec le discours islamiste intransigeant. Les appels des imams au djihad dans les mosquées ne sont plus forcément mises en cause par certains gouvernements arabes. Pourtant, les populations musulmanes ont besoin de mesures urgentes condamnant le programme de l´islam politique, qui déforme le sens des Écritures pour légitimer la violence. Les attentats de Bombay et de Lahore, les exécutions publiques et l´assassinat de plus d´un millier de civils dans la vallée de Swat par les terroristes talibans, constituent d´horribles exemples des atrocités commises par les groupes d´activistes de l´islam politique. C´est la responsabilité morale des musulmans de prendre part au développement social, politique et économique de leurs pays et sociétés dans lesquelles ils vivent. Les sociétés musulmanes feraient bien de suivre l´exemple du Cheikh d'Al-Azhar, Mohamed Sayed Tantawi, considéré comme référence moderniste de l’islam sunnite progressiste. Tant que l'Islam et les pays qui se servent du Coran comme force de loi politique n'auront pas effectué le même chemin de la réforme prôné par ce Grand Cheikh, alors rien ne pourra réellement nous faire croire que nous sommes en face d'un Islam de tolérance et d'ouverture comme ce fut le cas à Cordoue ; et nous serons alors enclin à se méfier de cet Islam d'intolérance persécuteur, massacreur de Juifs en Arabie ou féroce envers les chrétiens dans les Balkans. Nous avons désespérément besoin d´hommes visionnaires dans le monde arabe, car l’islamisme radical est une menace pour les régimes arabes et pour les Juifs en particulier. Le terrorisme islamique est devenu une menace planétaire… Certes, tous les musulmans ne sont pas islamistes mais aujourd’hui la grande majorité des terroristes sont islamistes ! Assisterons-nous un jour à la victoire des « Fils de la Lumière » de l’Islam sur les « Fils de l’Obscurité » de l’intégrisme terroriste ?

Le Cheikh Mo­ham­med Sayyed Tan­taoui, a été en­ter­ré tard mer­cre­di au ci­me­tière d’Al-​Ba­qee, dans la ville sainte de Mé­dine, où se trouve le mausolée du Prophète. Sa mort en terre d’Arabie Saoudite et son inhumation dans le mausolée de Mahomet a une signification particulaire dans l’islam. Elle prouve, en autres, que cet homme n’a jamais trahit l’Islam en acceptant le dialogue avec Israël et offrant une accolade au président de l’état juif. Ce n’est pas offert à chaque Musulman de mourir en Arabie et de reposer à coté du Prophète de l’islam. C’est même un honneur inaccessible pour la majorité des fidèles. Les Musulmans qui visiteront prochainement le mausolée de leur Prophète, dans la sainte ville de Médine, pourront se souvenir à chaque fois qu’il y a désormais un grand savant musulman, fils de lumière et ami d’Israël qui repose à coté de Mahomet.

Espérons simplement que son successeur sera aussi brillant et intelligent que lui. Et que son âme repose en paix. Et nul doute que son héritage soit suivi par de nombreuses disciples !
Ftouh Souhail
Tunis

(1) Né en 1928 dans le village de Salim, dans la province de Sohaj (290 km au sud du Caire), Cheikh Tantawi, diabétique et souffrant d'une maladie cardiaque, avait subi en 2006 une opération de la valve mitrale.
(2) Une grande majorité d'Egyptiennes musulmanes portent le hijab, un foulard cachant les cheveux et le cou mais laissant le visage à découvert. Le nombre d'Egyptiennes arborant le niqab est toutefois en augmentation depuis quelques années. Le niqab, voile intégral complété par une étoffe ne laissant apparaître qu'une fente pour les yeux, s'est répandue dans les pays arabes sous l'influence de l'islam wahhabite en provenance d'Arabie saoudite.