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21 mai 2010

Morale et religions : une réflexion d’Hervé-élie Bokobza suite à la fatwa d'un érudit musulman contre le terrorisme

L'érudit musulman Muhammad Tahir-ul-Qadri présentant sa fatwa
(photo AFP)

Le journal « Le Monde » a publié le 2 mars sur son site internet l’article suivant, que je reproduis intégralement :

« Un éminent érudit musulman d'origine pakistanaise, Muhammad Tahir-ul-Qadri, a condamné mardi les terroristes, considérés comme des ennemis de l'islam, dans une fatwa (avis juridique donné par un spécialiste de loi islamique) rendue publique à Londres.
Il souligne que les actes de terrorisme ne pouvaient avoir aucune justification au nom de l'islam, condamnant notamment les attentats d'Al-Qaida, dans cette fatwa de quelque six cents pages présentée au cours d'une conférence de presse à Londres, en présence notamment de députés et de représentants d'associations caritatives.

Les kamikazes "ne peuvent pas prétendre que leur suicide sont des actes commis par des martyrs qui deviendront des héros de l'oumma [la communauté musulmane], non, ils deviendront des héros du feu de l'enfer", a déclaré le Dr Tahir-ul-Qadri. "Il n'y a aucune place pour le martyre, et leurs actes ne seront jamais, jamais, considérés comme le djihad ['guerre sainte']", a-t-il ajouté.
Cette fatwa "peut être considérée comme l'argumentaire théologique le plus complet contre le terrorisme islamiste à ce jour", selon la fondation londonienne Quilliam, qui combat l'extrémisme musulman. Si d'autres responsables musulmans avaient par le passé déjà condamné le terrorisme, M. Qadri, qui s'est exprimé en anglais et en arabe, a souligné que cette fatwa écartait complètement tout type d'excuse pour justifier la violence. Il a souligné que l'islam était une religion de paix, appelant d'autres responsables religieux à rejoindre sa position.
Muhammad Tahir-ul-Qadri est à la tête du mouvement Minhaj-ul-Quran, une organisation de tradition soufie, qui combat l'extrémisme religieux dans des centres situés dans des dizaines de pays. »

Ayant repris cet article en lien sur ma page facebook, j’ai eu le plaisir de susciter un débat passionné, avec plus de 40 messages et des interventions remarquées de mon ami Hervé-élie Bokobza, qui a été plusieurs fois mon invité à Judaïques FM (cliquer sur son nom en libellé). Avec son aimable autorisation, je publie ci-dessous l’article que lui ont inspiré ces échanges.
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Un débat au sujet de la morale et de la religion s'est engagé sur le mur de mon ami Jean Corcos, je publie ici, ma réaction suite au propos d'un internaute L'internaute écrit: « Permettez moi de me détacher de certains avis majoritaires dans ce débat. Le droit est il toujours moral? S'il l'est, c'est sur une morale humaine et la morale humaine change selon les époques, comme une mode. Souvenez vous que l'adultère en France était passible de prison ! Et aujourd'hui ...La morale universelle est basée sur une religion (donc d'origine divine - et donnée à l'homme). Faire un amalgame de toutes les religions pour les effacer devant « le droit » est assez maladroit. Le judaïsme n'appelle pas au djihad et n'a pas perpétré au nom de D. des pogroms ni converti de force ou tué les autres croyants. »
Réponse :
Excusez-moi de ne pas partager votre point de vue, qui me semble contradictoire. Au départ vous écrivez que la morale humaine change selon les époques soit, ainsi à votre avis la morale universelle doit être basée sur une religion.
Or, si d'une part, la religion devient garante de la morale, à partir de quel critère situer que celle-ci relève bien du cadre moral où bien qu'elle s'en distance ? Et si, d'autre part, je définis des critères moraux à ne pas dépasser, je ne peux plus considérer la religion comme fondement de la morale. En effet : selon vous le Judaïsme n'appelle pas à la guerre. C'est donc une chance, mais est-ce à dire que si vous aviez compris que le Judaïsme appelait bien à la guerre, qu'il faudrait alors tuer au nom de Dieu ? Selon vous est-ce que cela serait aussi conforme à la morale, universelle ?
Il faut donc situer qu'est-ce que nous entendons par morale. C'est pourquoi je me distance de vos propos, à mon avis, la morale n'est morale que parce qu'elle est humaine justement, et qu'elle relève par conséquent du bon sens, et pas d'une loi « révélée », (sujet longuement développé dans mon livre "l'autre, l'image de l'étranger dans le Judaïsme" chapitre Foi et raison, notamment à partir de la pensée de Maimonide (cf. chapitre VI du Traité des Huit chapitres). Ainsi ma conscience ne doit pas être dictée selon des principes immuables, d'une « parole » dite « divine », qui n'est en réalité basée que sur ma propre perception, mais à partir de ma propre conscience ; quand bien même ma perception serait erroné », elle a au moins l'intérêt de ne pas rester figée à des principes qui me dépassent, et qui souvent m'aliènent.
Certes la morale est en mouvement, ce qui nous semble juste aujourd'hui ne l'était pas hier et vis versa, cependant, à mon avis, la morale doit avant tout reposer sur des principes, au-delà d'un contenu défini. Les ingrédients de la morale n'ont d'autre raison que d'aboutir à ces principes, c'est pourquoi tout contenu d'une morale ne peut être que conjoncturel. Un homme agit moralement quand sa raison n'est dictée par rien d'autre que par sa propre conscience, de sorte qu'aucun Dieu ne peut le contraindre d'agir en dehors de celle-ci, c'est elle qui lui permet de percevoir justement qu'un Dieu ne peut être celui qui demande de tuer en Son nom.
Un texte de Maimonide résume à mon sens ce que je dis ici: « L’homme qui les pratique (les lois de la Torah) obtient par elles la vie » (Lév 18. 5) : « Tu en retires que les lois de la Torah ne sont pas une vengeance, mais sont miséricorde, générosité et paix pour le monde. Quant à ces hérétiques qui prétendent qu’il est interdit de transgresser le Shabbat même en cas de danger pour la vie, le verset dit à leur sujet : « Et moi aussi je leur ai donné des préceptes qui ne sont pas bons, et des jugements par lesquels ils ne pourront vivre » (Ez 20, 25) » (Mishneh Torah, lois de Shabbat 2, 3).
Maimonide pose donc en principe que les critères qui fondent que la loi divine est une loi de miséricorde et de paix, relèvent uniquement du regard que porte l'homme, à partir de sa propre conscience, du texte religieux. Les uns diront que la vie humaine à priorité devant l'observance du Shabbat, et les autres que la vie est secondaire ; ils s'appuient tous sur un même texte, c'est donc que la morale doit se placer nécessairement au-dessus des religions pour faire que celle-ci soient réellement des religions d'amour. Ce que je dis n'est pas valable uniquement pour le Judaïsme mais aussi pour l'Islam, le Christianisme etc.

Hervé-élie Bokobza