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28 août 2007

Impressions de Tunisie : trois articles à lire dans la revue « l’Arche »

Introduction :
Comme je vous l’avais annoncé de retour de Tunisie, j’ai eu le plaisir de voir publié dans l’excellente revue « l’Arche », « le mensuel du judaïsme français », un article sous ma signature consacré au colloque auquel j’avais été invité. Dans le même numéro du mois de juin (que vous pouvez encore trouver dans la plupart des librairies juives, ou sur commande en contactant le journal à l’adresse info@arche-mag.com), deux autres articles de deux « compagnons de voyage » dans mon pays natal : « Islams (impressions de Tunis) » par Raphaël Drai, qui apparaît un peu comme un contre point, moins optimiste, à mon propre papier ; et « Cette année à la Ghriba », un reportage assez enthousiaste de ma consœur Sarah Elkaïm de la radio RCJ sur le pèlerinage qui se déroulait à la même époque.
Voici le texte intégral de mon propre article.

J.C

Dialogue interreligieux à Tunis

J’ai eu la chance d’être invité, comme conférencier, à participer en terre d’islam à une manifestation universitaire de haute tenue. La « Chaire Ben Ali pour le dialogue des Religions et des Civilisations » a, en effet, organisé du 7 au 10 mai dans la station touristique de Gammarth près de Tunis, un colloque international sur le thème « La Raison et la Foi pour un monde solidaire ».
Producteur depuis dix ans sur « Judaïques FM » de la seule émission de la fréquence juive exclusivement consacrée à la connaissance du monde musulman (« Rencontre », un dimanche sur deux à 9h30), j’ai présenté une communication sur cette émission, dont les auditeurs fidèles de la fréquence juive savent qu’elle essaye de garder le ton juste en parlant de sujets brûlants.

Les organisateurs du colloque voulaient démontrer que la dialectique « Foi - Raison » a traversé chacune des grandes religions monothéistes, et que se s’y sont frottés trois théologiens célèbres : Averroès pour l’islam, Maïmonide pour le judaïsme, et Saint Thomas d’Aquin pour l’église catholique. L’introduction du programme ne faisait aucune allusion au fameux discours du Pape Benoît XVI à Ratisbonne, qui provoqua la colère des musulmans par des manifestations violentes ; mais on ne pouvait s’empêcher d’y penser.
Deux intervenants de poids allaient pourtant évoquer le discours du Pape. Le célèbre islamologue Bruno Etienne, plutôt optimiste en l’occurrence, a présenté la réaction « théorique » de l’islam venue sous la forme d’une réponse commune au Pape de plusieurs Oulémas, s’appuyant sur des analyses de textes de théologiens de référence (Ibn Hazm, Ibn Tufayl). Plus sévère, Mohamed Arkoun a dit qu’après le discours du Pape « les foules arabes ont crié dans les rues, au lieu de chercher la vérité dans les bibliothèques ». « Oui, le Pape a eu raison », devait dire Mohamed Arkoun, vivement accroché ensuite lors du débat.

Mais revenons à Averroès (Ibn Rushd), le théologien musulman andalou qui a tenté magistralement la synthèse entre Foi et Raison. Plusieurs intervenant, notamment tunisiens, ont exposé son approche, théorisée notamment dans son « Fasl al-maqal » (Traité décisif) : « il n'y a pas de contradiction entre la philosophie et la loi divine ; celle-ci, au contraire, appelle à étudier rationnellement les choses ; d'autre part, « le vrai ne peut contredire le vrai » ; on peut donc se proposer légitimement d'unir le rationnel et le traditionnel. Une approche en contradiction avec la fameuse « pensée clôturante » du théologien Al-Ghazali, son aîné (1058 -1111), qui s’était orienté vers un mysticisme profond, refusant toute vérité aux philosophes. Or à partir d’Al-Ghazali, les « portes de l’interprétation » du Coran furent fermées dans la majorité du monde musulman.

Averroès, donc, comme modèle de rigueur scientifique, de dévotion à la connaissance et à la pluralité des opinions, est un bâtisseur de civilisation qui manque beaucoup (plusieurs conférenciers arabes de divers nationalités en ont convenu) dans la pensée en crise du monde musulman contemporain. Mais le théologien andalou fut aussi l’occasion d’un « accrochage » révélateur lors du débat. Un conférencier marocain reprocha à un autre conférencier, tunisien celui-là, d’avoir « chargé » les Almohades en rappelant qu’ils avaient voulu convertir de force les Juifs, contraignant en particulier la famille de Maïmonide à fuir vers le Maroc puis vers l’Égypte. « Rien ne le prouve », dit l’un, « si, c’est un fait historique démontré », répondit l’autre ... Une belle illustration (et ce ne fut pas la seule), de l’ouverture d’esprit singulière des Tunisiens, par contraste avec d’autres interventions.

Contraste manifeste entre la plupart des intervenants du pays hôte et la grande majorité des conférenciers des autres pays arabes. Les premiers semblaient parler de leur propre religion en universitaires détachés, établissant une distinction entre la matière traitée et leurs propres convictions religieuses. Les Tunisiens n’ont pas eu peur de traiter de sujets sans rapport direct avec l’islam, qu’il s’agisse du passé des minorités (le professeur Taher Ghalia, conservateur du magnifique musée du Bardo à propos de la synagogue de Naro Hammam-Lif et de ses étranges mosaïques datant de la période byzantine), des rapports entre science, religion et enseignement (la jeune Leïla Ghrissa à propos de la théorie de l’évolution, et des réactions des élèves en Tunisie comme aux États-Unis), voire de l’analyse du choc en retour du religieux, avec un appel aux trois traditions monothéistes à bâtir, ensemble, un « humanisme judéo-islamo-chrétien » (mon ami Mezri Haddad).

Par contraste, encore, et alors que le colloque se voulait strictement apolitique, un conférencier égyptien allait mettre lourdement les pieds dans le plat, évoquant en conclusion - totalement décalée - de son exposé « la réalité du monde, avec les territoires occupés, les oppresseurs et les opprimés ». Toujours en verve, il devait aussi, après l’intervention d’Ofer Bronstein intitulée « Relations Euromed, alliance des civilisations et économies solidaires », l’interpeller sur « le sionisme, ce particularisme étroit opposé à la mondialisation » ; encore plus fort (je ne l’ai pas entendu, mais cela me fut rapporté), un autre conférencier venu de Syrie a même dit que « Ben Laden était le petit-fils de Lord Balfour ».

Est-il besoin de dire que, dans leurs conférences comme dans leurs interventions, la dizaine d’invités juifs (sur environ 75 participants) sont restés totalement fidèles, à la fois à la thématique du colloque et à l’idéal d’ouverture qui le guidait ? Certaines conférences, comme la mienne, étaient axées sur les exemples passés et présents de coopération inter communautaires : j’ai eu le bonheur de lire mon exposé sous la présidence de séance bienveillante d’un père chrétien libanais. On aura pu entendre Ofer Bronstein parler des chantiers de la mondialisation ; Gabriel Kabla évoquer l’urgence de la solidarité, dans un monde où l’indifférence et la non-assistance sont la règle ; et Sonia Fellous évoquer une coopération judéo-chrétienne au XVème siècle pour la traduction d’une Bible enluminée ...
L’évocation de Maimonide (« Rambam »), la seule figure du judaïsme à avoir, semble-t-il, durablement marqué le monde musulman, donna lieu à des conférences à la fois brillantes, et émouvantes. Robert Bismuth a évoqué l’immensité de son œuvre, sa polyvalence, et son rayonnement ; Paul Fenton rappela que l’auteur du « Michné Thora » a tenté de justifier rationnellement les 613 préceptes, positifs et négatifs, du judaïsme ; Tony Lévy fit un brillant exposé sur un legs peu connu du Rambam : le calcul de l’apparition du croissant lunaire, déterminant pour le calendrier liturgique ; et le Grand Rabbin de Provence, Charles Bismuth, rendit le plus vibrant des hommages à l’auteur du « Guide des Égarés », écrit en arabe en des termes qui parlent encore aux hommes de toutes les origines et religions.

Jean Corcos
L’Arche, juin 2007