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13 février 2012

Christianisme et islam


Il est toujours périlleux de travailler sur des statistiques religieuses car elles se heurtent souvent à des problèmes de fiabilité. De ce point de vue, l'enquête réalisée par le think-tank américain Pewforum est sérieuse: elle est fondée sur une compilation de résultats issus de 2400 instituts statistiques dans le monde qui travaillent en réseau. Tout est consultable et vérifiable.
Réfléchir en ce jour de Noël - toujours pas célébré en commun par ces deux milliards de chrétiens, en raison d'une différence de calendrier chez les orthodoxes - permet de saisir le poids réel, religieux, culturel, social et politique de cette religion dans le monde.
Et peut-être de relativiser l'idée reçue et l'impression - fausse - que l'islam serait la religion définitivement dominante et conquérante dans le monde. Il ne s'agit pas de nourrir la dialectique du choc inéluctable entre ces deux civilisations mais de voir précisément où sont les vrais enjeux.

Car ces chiffres sont très éclairants sur la comparaison christianisme-islam. Il apparaît en effet que la confrontation annoncée est déjà jouée, à la défaveur du christianisme, au Proche-Orient et dans le nord de l'Afrique. Même si le développement des évangéliques protestants est remarquable en Algérie et plus souterrainement en certains pays comme l'Iran. Souvent au prix d'un héroïsme inouï puisque les lois d'État, inspirées de près ou de loin par l'islam, interdisent au prix du bannissement et de la mort la conversion au christianisme.

Confrontation en Afrique
Il apparaît aussi que cette confrontation est en partie jouée en Europe occidentale où l'islam est durablement installé, à hauteur de 6% de la population européenne, et où il devrait croître de seulement 2% dans les 20 années qui viennent (selon une autre étude publiée par ce même institut en janvier dernier). En partie jouée parce que le rapport de forces entre la civilisation d'inspiration chrétienne européenne et le mode de vie musulman est déjà nettement visible et, somme toute, assez prévisible. Il ne pourra pas remettre en cause un équilibre général établi sur une double culture, chrétienne et issue des Lumières.
En revanche, c'est en Afrique subsaharienne et en partie en Asie que cette confrontation va se produire, sur une base essentiellement démographique. Mais là, rien n'est joué, tant le dynamisme des chrétiens évangéliques n'a pas fini de réserver des surprises.

Jean-Marie Guénois
Le Figaro, 23 décembre 2011

Nota de Jean Corcos :
J'ai mis le libellé "à contre courant" pour cet article du Figaro, car en vérité la propagande anti-musulmane nous abreuve d'articles apocalyptiques, annonçant tous une grande marée islamique devant tous nous submerger tous à terme : démographie, conversions ... cette religion, tellement plus dynamique que sa concurrente chrétienne, devrait nous balayer sauf - et même si cela n'est pas écrit implicitement - "choc des civilisations", inévitable et finalement salvateur.Or, si l'islam a clairement triomphé dans certaines régions du monde, cela n'est pas le cas ailleurs, et cet article le démontre !
 

28 mars 2010

L’équilibre démographique européen, par Roger Cukierman

Roger Cukierman

Introduction :
Dimanche 21 mars, l’ancien Président du CRIF, Roger Cukierman, était l’invité de notre station Judaïques FM. Parmi ces propos, un passage qui a fait du bruit puisqu’il a été repris sur le site du CRIF puis sur de nombreux blogs : celui relatif à l’équilibre démographique européen, et en particulier au poids de plus en plus important des populations musulmanes.
Je ne rebondirai pas sur le chiffre de « 25 à 30 millions » de Musulmans « pour la plupart récemment immigrés » : il me parait excessif, les estimations pour la France - qui comprend la plus forte communauté musulmane - se situant à 5 à 6 millions d’après les experts de la question (réécouter sur ma page
http://jean.corcos.free.fr, l’émission du 10 février 2008 avec Bernard Godard). Mais je me dis qu’il faudra, le plus rapidement possible, consacrer une pleine émission uniquement à ce sujet, les chiffres les plus fantaisistes commençant hélas à devenir vérité ... « d’Evangile » chez les Juifs !
Bonne lecture

J.C

Pour maintenir dans le temps une population il faut un taux de natalité de 2,1. Si deux couples n’ont qu’un enfant chacun. Si leurs enfants n’ont eux aussi qu’un enfant, en deux générations, la population est passée de 4 à 1, une division par 4.

Or le taux de natalité européen se situe en moyenne à seulement 1,4 : 1,8 pour la France, 1,6 pour la Grande Bretagne, 1,3 pour la Grèce et l’Allemagne, 1,2 pour l’Italie et l’Espagne.

Ces taux sont améliorés par l’immigration venue des autres continents. L’ensemble de l’Union européenne qui compte une population totale de plus de 400 M d’habitants comprendrait aujourd’hui de 25 à 30 millions de musulmans pour la plupart récemment immigrés. Ceux-ci ont un taux de natalité plus élevé que le reste de la population européenne. La proportion de musulmans est en conséquence plus élevée parmi les enfants que parmi les adultes européens.

La présence musulmane n’est pas limitée à l’UE. Il y aurait 25 M de musulmans en Russie, et 9 M aux USA alors qu’en 1970 on n’en comptait que 100.000. L’Afrique et l’Asie sont aujourd’hui largement islamisées. Globalement il semble qu’il y ait aujourd’hui dans le monde plus de musulmans que de chrétiens. On parle de 1,5 milliard de musulmans contre 1,3 milliard de chrétiens

Le président libyen Kadhafi a affirmé qu’Allah vaincrait les impies d’occident sans guerre et sans terrorisme par le seul phénomène démographique.

Il est clair que nos enfants et nos petits enfants vivront dans un environnement où la culture chrétienne aura perdu en influence au profit de la culture musulmane.

Si j’en juge par le passé, les Juifs ont vécu de nombreux siècles dans un monde musulman qui leur a permis de vivre leur religion relativement sereinement. Il y a eu certes en terre d’Islam des pogroms mais dans l’ensemble les Juifs étaient traités comme des « protégés » par les dirigeants du monde islamique. On ne peut en dire autant dans l’Europe chrétienne où les expulsions, pogroms, conversions forcées et massacres en tous genres n’ont pas manqué et ont culminé avec la Shoah.

Au présent, les relations des Juifs avec le monde chrétien depuis Jean XXIII et Jean Paul II ont complètement changé et sont devenues fraternelles. On ne peut pas en dire autant des relations entre le monde juif et la plupart des dirigeants politiques du monde musulman qui ont mal ou pas accepté la création d’un état juif en plein monde arabe.

La démographie n’est pas qu’une science humaine, c’est surtout un ensemble évolutif de données qui modifie l’environnement politique et social dans lequel nous vivons. Je pense bien sûr à l’équilibre démographique en Israël, comme à l’équilibre démographique en France.

Je n’en tire qu’un seul enseignement : ayons beaucoup d’enfants !

Roger Cukierman

(Judaïques FM 21 mars 2010)

02 mars 2009

Le Maroc dans la moulinette de la démographie historique, par Pierre Vermeren

Introduction :
L'historien Pierre Vermeren, dont les lecteurs fidèles connaissent bien la signature, est un spécialiste du Maroc où il a vécu et enseigné dix ans, et auquel il a consacré plusieurs ouvrages. Je vous invite à cliquer sur son nom en libellé pour en avoir les références, et à aller sur ma page http://jean.corcos.free.fr/ pour écouter mes deux dernières interviews.
Il ne pouvait donc pas laisser sans réaction un des chapitres d'un livre ("Le rendez-vous des civilisations" de Youssef Courbage et Emmanuel Todd), dont il a épinglé de façon rigoureuse les multiples approximations ... Pierre Vermeren m'a fait l'honneur de proposer la publication de son analyse critique, sur ce blog et en exclusivité.
Bonne lecture, donc, de cet article assez technique mais qui traite d'un sujet fondamental pour le monde musulman, celui de la démographie !
J.C

La note commandée par l’État du Maroc à deux chercheurs français sur le sens de sa transition démographique (Le Journal hebdomadaire n°296) est un modèle du genre de la manière dont certains intellectuels parisiens traitent les problèmes de notre temps, ce dont l’auteur de ces lignes ne saurait s’exonérer[1]. Cette belle dissertation témoigne d’un rare esprit de système, d’une excessive « modèlométrie », d’une confiance aveugle dans la statistique, et au final d’une aptitude à modéliser un cas particulier pour assener de séduisantes hypothèses.
Que des responsables s’attachent le service d’un intellectuel disponible sur un terrain qu’il ignore est une chose, que le dit intellectuel projette ses modèles préétablis sur le nouveau terrain en est une autre. En dépit de ses brillantes intuitions, l’étude d’E. Todd et Y. Courbage pèche par son éloignement des réalités marocaines. Trois péchés nuisent à leur démonstration : le farouche désir de lire le Maroc à l’aune des sociétés du Moyen-Orient (et pourquoi pas l’Espagne, distante de 40 km, au lieu de 6000 km ?), la confiance dans des statistiques aléatoires, qui biaisent l’étude, et enfin, la projection d’un modèle de transition démographique global érigé en alpha et oméga de l’évolution des sociétés. En outre, des erreurs factuelles sont à relever[2].
La transition démographique participe certes d’un processus global et général du passage à la modernité des sociétés à travers le monde. Mais c’est présomptueux d’y trouver la principale clef explicative de l’histoire des peuples. C’est parce qu’elle était le pays le plus peuplé d’Europe, que la France de Louis XIV et Napoléon a redessiné et conquis l’Europe. C’est la croissance démographique qui a permis l’expansion coloniale de l’Europe à la fin du XIXe siècle. Mais il s’agit d’une clef d’interprétation parmi d’autres. Les marxistes ont fait des rapports de production la clef de l’histoire du monde. Les orientalistes lisent l’histoire du monde musulman au prisme du seul Islam. Mais l’histoire des sociétés est un phénomène total qui ne se laisse pas enfermer dans une idéologie unique.

Le Maroc entre modèle arabe, berbérité et mondialisation
Le monde musulman n’est pas la principale région du monde frappée par la transition démographique et le passage à la modernité. Il est au coeur d’une évolution non moins rapide et spectaculaire en Asie de l’Est et du Sud. Si les phénomènes de modernisation y sont moins douloureusement ressentis, c’est que les lunettes de la démographie sont insuffisantes ! Les systèmes culturels et communautaires asiatiques sont le terreau de l’incroyable capacité de ces nations à se mobiliser. Le Japon et la Corée l’ont illustré de longue date.
Si l’anthropologie des modèles familiaux est une variable intéressante, nos deux auteurs conviennent que le Maroc, vieille société berbère, tardivement et incomplètement « arabisée » (au moins au plan linguistique), est éloigné de leurs modèles de références syrien ou iranien (les auteurs évoquent « une variable faible du modèle arabe » ; peut être est-elle une « variable haute du modèle ibérique » ?). Cette remarque invalide en partie l’assertion d’une « structure familiale protectrice et chaleureuse », que la vision hyper-culturaliste des auteurs oppose à la famille russe, « à la dimension répressive ou sadique » ... Il faut avoir lu bien peu de littérature marocaine pour oser de telles assertions.
On conviendra que « la diffusion du contrôle des naissances achève la mise à mal du principe de prédominance masculine », réalité de plus en plus universelle. Mais c’est parce que de puissantes résistances masculines se manifestent au Maghreb, que près d’une jeune femme sur quatre se refuse aujourd’hui au mariage et au commerce des sexes, préférant le célibat et l’abstinence à une soumission redoutée. E. Todd pourrait y voir une analogie avec les « bonnes soeurs » et « vieilles filles » françaises du siècle précédent !

Les illusions statistiques
Lorsque les auteurs s’attachent à décrypter les « discordances » entre la transition arabo-iranienne et le cas marocain, ils partent sur des bases d’autant plus discutables que les statistiques qu’ils alignent sont discordantes avec la réalité.
-L’analphabétisme marocain demeure plus élevé qu’ils ne le disent, notamment à cause des femmes rurales (la fourchette globale oscille autour de 50 % pour les plus de 18 ans).
-La scolarisation des fillettes n’est toujours pas identique à celle des garçons en zones rurales. On peut le déplorer, mais deux générations n’ont pas suffi pour faire comprendre aux paysans de culture orale immémoriale que la maîtrise de l’écrit est une révolution souhaitable.
-L’émigration marocaine est supérieure au chiffre officiel de 2004 (plutôt 5 millions de Résidents marocains à l’étranger que 3), ce qui a d’ailleurs contribué à l’effondrement de la natalité (car ce sont des jeunes gens de vingt ans qui partent).
-La démographie marocaine ne s’est pas infléchie brutalement sans de puissantes campagnes d’informations publiques, notamment grâce la radio. Hassan II n’avait pas les tabous de ses homologues arabes. À l’anti-natalisme d’État, il faut ajouter la misère qui accable les fellahs dans les années 70 et 80. De grandes vagues de sécheresse rappellent les crises meurtrières d’Ancien régime, même si ici, les paysans s’entassent dans les bidonvilles.
-Comme le notent les auteurs, le Maroc de la pauvreté rurale préserve ses petites filles du « foeticide » à la chinoise. Mais cela renvoie plus qu’ils ne le disent à des réalités culturelles (en Asie, seuls les garçons rendent le culte des ancêtres), mais aussi économiques. Au Maroc, les « petites bonnes » placées en ville sont une source de revenu pour la famille demeurée à la terre (à l’inverse de l’Asie, il n’y a au Maroc que des garçons dans les orphelinats).
-Les auteurs négligent l’impact psychologique et traumatique de l’expérience du bidonville, son inconfort absolu et l’entassement familial à 8, 10 ou 12 dans une baraque d’une ou deux pièces. Des millions de jeunes adultes sont nés dans ces familles au cours des années 1970 et 1980. Ils sont souvent demeurés analphabètes, d’autant que les filles devaient aller puiser l’eau, ramasser des fagots et garder le petit bétail. Pour elles, la reproduction inconsciente et douloureuse de ces structures familiales est inenvisageable.

Des miracles de la décroissance démographique
Si l’on admet ces préalables, la démonstration des deux auteurs n’en demeure pas moins intéressante. Personne n’a anticipé une transition démographique marocaine aussi rapide et radicale. Par sa brutalité, elle pose d’infinis problèmes. Ainsi, une frange importante de jeunes hommes, n’ayant aucun espoir d’intégration sociale et familiale, est disponible pour des aventures, comme l’ont prouvé les récents et douloureux évènements de Casablanca (la croissance soudaine du taux de suicides confirme ces faits).
Est-ce à dire que les conclusions tirées par Todd et Courbage sont pertinentes ? L’horizon marocain s’éclaircirait à échelle de 8 ou 10 ans, tant pour les femmes, que pour la scolarisation, le marché de l’emploi, et les aspirations démocratiques. Mais les inquiétudes relatives au vieillissement seraient infondées. Bref, tout ira bien après une période de transition aléatoire dans l’intermède.
Pour la résolution mécanique d’un certain nombre de grands problèmes sociaux, l’analyste se doit d’être optimiste. Mais annoncer qu’en 2030, il y aura au Maroc 8 % de femmes analphabètes et 4 % chez les hommes relève de l’incantation pure et simple. Sauf à engager des moyens considérables en termes de formation des adultes dont ne dispose pas le Maroc. Évoquer l’amélioration de l’école du fait de la décroissance des primo-entrants est séduisant. Mais vu l’état de l’école marocaine, et la paralysie des élites à engager une réforme structurelle qu’elles semblent ne pas désirer, il est à ce stade utopique d’anticiper des effets bénéfiques.
La même prudence est de mise pour le marché de l’emploi, dont on sait que les statistiques du chômage ne reflètent qu’une réalité très partielle. Quant au tandem formation-employabilité, est-il nécessaire de rappeler que tout ou presque reste à faire.
Les auteurs s’essayent aussi à la prospective du vieillissement, arguant que la structure familiale marocaine est protectrice, rendant inutile la constitution de caisses de retraite. Si un tiers des Marocains cotise aujourd’hui pour leur retraite, il est loisible de s’interroger sur le sort du plus grand nombre. Comment résisteront les solidarités familiales quand 3 puis 4 générations seront à la merci d’un ou deux salaires gagnés par une génération ?
Les Marocains s’honorent à juste titre de respecter leurs anciens. Mais qu’en sera-t-il quand l’espérance de vie aura atteint le niveau européen, soit 10 ans de plus qu’aujourd’hui, et pour des générations nombreuses ? Et comment ne pas prendre en compte la tendance de fond actuelle de la société marocaine qui porte ses jeunes vers l’individualisme et la sécularisation ? Les jeunes contraints de vivre chez leurs parents jusqu’à 30 ans accepteront-ils de les recueillir dix ans plus tard ? Qui peut répondre à ces questions ?

Un déterminisme politique ?Au regard des enjeux idéologiques et religieux de notre temps, faut-il avoir le regard braqué sur le prompteur démographique pour guetter l’ouverture démocratique, une révolte islamiste ou un excès d’autoritarisme ?
Le Maroc, comme ses voisins, est travaillé en profondeur par la crise du nationalisme, par la déconstruction de l’arabisme et sa recomposition dans une Oumma islamique imaginaire, par la montée en puissance de l’Asie, qui laisse sur place les pays de la région, par la sécularisation (dont la chute de la fécondité est une excellente illustration), par l’agressivité des djihadistes, par l’affrontement idéologique avec l’Occident et le soutien qu’il accorde à Israël. Et que dire de l’impérieux désir des Marocains de renouer avec leur histoire, leur identité et leur culture, qui prend le double visage du conservatisme religieux et de l’islamisme, dont on peut attendre des rapports sociaux et politiques basés sur le respect de l’autre, la justice, la morale et la confiance.
L’islamisme politique et militant puise ses gros bataillons dans les enfants perdus du baby-boom marocain en voie d’achèvement. Mais c’est d’idéologies et de frustrations dont il se nourrit. C’est pourquoi au mécanisme démographique de Todd, il faut opposer un volontarisme politique et une vision dynamique des rapports sociaux. Ce n’est pas la déprime démographique et le truquage des statistiques qui ont provoqué la mort de l’URSS, prédite par Todd il y a 30 ans. C’est l’inefficience complète d’un régime et d’un système basés sur la répression des libertés politiques, et la privation de toute liberté économique et intellectuelle.
Les divagations de Todd et Courbage sur le « féminisme autoritaire » de la Tunisie, rempart et antidote supposé contre l’islamisme, sont une pure vue de l’esprit pour qui connaît ce pays. Il n’est pas impossible que la Tunisie, en dépit de la liberté et de l’instruction inégalées de ses femmes au sein du monde arabe, connaisse elle aussi un puissant tropisme islamiste, dès lors que son Président absolu aura cessé de régner et de masquer les contestations internes.
Au-delà du déterminisme démographique, il faut renouer les fils de la réflexion et de la réforme politique et idéologique. C’est en répondant aux angoisses et aux demandes de sa population et de ses élites que le Maroc surmontera les troubles qui menacent toute société immobile. C’est d’ailleurs bien ce à quoi s’essaye le makhzen depuis quelques années. L’initiative politique revient à ceux qui le dirigent, mais aussi aux partis politiques, s’ils aspirent à entrer dans l’histoire pour faire mentir les prophètes et les idéologues.

Pierre Vermeren,
Maître de conférences en histoire du Maghreb à Paris I Panthéon-Sorbonne

[1] Cette note a été écrite dans le cadre d’une étude plus vaste, Youssef Courbage et Emmanuel Todd, Le rendez-vous des civilisations, République des idées, Le Seuil, Paris 2007.[2] -La crise du phosphate ne commence pas en 1975, période pendant laquelle le Maroc emprunte un argent à bas coût. C’est en 1978-79 que la situation se tend brutalement.
-La réforme de la Moudawana (2004) n’a eu aucun impact démographique, d’autant plus qu’elle ne fut pas anticipée et que sa mise en oeuvre sera longue.
-Si les Algériens ont été scolarisés en masse dans les années cinquante, c’est que les autorités coloniales et militaires françaises, dans une tentative désespérée, ont voulu rattraper le temps perdu en ouvrant des milliers de classes, pour regagner les coeurs.
-Quant aux assertions sur la question amazighe et le nombre de berbérophones, elles sont pour le moins discutables. Que valent des statistiques officielles sur une question aussi politiquement redoutée ?

16 décembre 2008

Chiites, la poussée démographique

Carte publiée dans "Le Monde des Religions", septembre-octobre 2008
Pour chaque pays sont donnés : le pourcentage de chiites parmi la population musulmane ; leur nombre estimée, en millions.
Cliquer sur la carte pour agrandir

La montée en puissance des Chiites au Moyen Orient et ailleurs dans le monde est une réalité, dont on a pris seulement conscience au cours des trois dernières années, avec une série d’évènements non souhaités mais s’enclenchant dans une réaction en chaîne :
- en Irak, le renversement de Saddam Hussein a libéré de l’oppression la « minorité » chiite qui était en fait la majorité de la population depuis plusieurs années. Un gouvernement à majorité chiite et réconcilié avec l’Iran est donc en place, au grand regret des pays arabes voisins qui tardent à renvoyer des Ambassadeurs à Bagdad ;
- au Liban, la « divine victoire » du Hezbollah au cours de la guerre de l’été 2006 lui a permis de remonter la pente après le départ des alliés syriens, puis de mener un « putsch » au printemps dernier, imposant un « gouvernement d’union nationale » et un Président de la République à sa façon ;
- en Iran, centre de commandement de la « révolution islamique » version chiite, la stratégie jusqu’au-boutiste de la « ligne Ahmadinejad » semble réussir, puisque les sanctions s’avèrent impuissantes à faire renoncer à la course à l’arme nucléaire, tandis que, recherchant une entente régionale pour faire face aux extrémistes sunnites (Talibans en Afghanistan, Al-Qaïda en Irak), la nouvelle administration américaine semble décidée à « négocier » avec Téhéran.

Or si tous ces évènements se sont déroulés, l’un après l’autre, c’est aussi en raison d’une poussée démographique lente et régulière qui a renforcé les communautés chiites partout dans le monde : représentant toujours les minorités écartées du pouvoir (sauf en Perse, depuis les Safavides au XVI ème siècle), ils ont toujours été l’incarnation de « l’islam des opprimés », donc de populations ayant à prendre une revanche sur l’Histoire ... Faire des enfants, beaucoup d’enfants, est toujours une arme stratégique pour les minorités les plus pauvres, et ils sont ainsi devenus la communauté musulmane la plus nombreuse au Liban.

Cette carte fait un point précis des rapports de force démographique au Moyen Orient et en Asie. Elle a été publié dans un dossier très riche consacré au clivage sunnites/chiites, et paru dans «Le Monde des Religions » (numéro 31 de septembre / octobre 2008). De précieuses lectures, en complément à un nouveau livre de référence qui devrait faire l’objet d’une interview avec un expert du Chiisme en 2009 !

J.C

03 décembre 2007

La mosaïque libanaise, ou l’impossible découpage

Carte tirée du site de la documentation française (lien ici)
(pour agrandir, cliquer sur l’image)

Un dessin vaut souvent mieux qu’un long discours ... et cette carte des confessions au Liban en est une belle illustration !

Comme vous le savez certainement, la population libanaise est constituée d’une véritable mosaïque de religions. Le Ministère de l’Intérieur y a dénombré 16 confessions différentes, et on peut trouver sur l’article de Wikipedia consacré à ce pays un état des inscrits sur les listes électorales pour l'année des 2000 : c’est que, au Liban - République confessionnelle dont le Président, le Premier Ministre et les Députés sont répartis selon des quotas communautaires -, les électeurs sont définis d’abord par catégorie religieuse. Là-dessus, les chiffres que vous lirez laissent songeurs : où sont passés les près de 6000 Juifs inscrits, alors que cette communauté n’a quasiment pas survécu aux multiples conflits israélo-arabes - et à une guerre civile de quinze ans ? Le pourcentage donné pour les Chiites est quasiment le même que pour les Sunnites (environ 25 %), alors que la première population est en forte expansion démographique - ou alors ces chiffres sont le reflet de la grande jeunesse des premiers, les moins de 18 ans ne votant pas ; de la même manière, les Chrétiens (dont une bonne partie de la jeunesse a émigré) représenteraient ainsi un pourcentage électoral relativement plus important que leur population.

Il n’y a pas eu de recensement au Liban depuis 1932, et à l’époque les Chrétiens représentaient 55 % de la population : ainsi s’explique leur prééminence dans les institutions nationales, avant et après l’indépendance (1943). Les accords de Taëf, signés en Arabie Saoudite en 1989, ont abouti à une redéfinition de la répartition des pouvoirs, au détriment des Chrétiens qui avaient - pour parler vite - été les perdants de la guerre civile, sanctionnée elle-même par l’occupation du pays par les Syriens. Aujourd’hui, et après bien des retournements, la communauté sunnite (ex-alliée de Damas et des Palestiniens), craint les Chiites soutenus à la fois par la Syrie et l’Iran, Chiites qui réclament à leur tour un « redécoupage du gâteau » tenant compte de leur nouveau poids démographique (probablement 40 % de la population totale) ... Mais même les chiffres sont sujets à polémiques (voir l’article particulier de Wikipedia consacré à la démographie du Liban), car encore une fois on ne dispose pas de recensement précis ; et, aux Libanais, s’ajoutent les 400.000 Palestiniens (en majorité nés dans le pays et dont les parents ou grands-parents ont fui Israël en 1948), plus des centaines de milliers de « travailleurs », en majorité introduits par la Syrie lorsqu’elle contrôlait le pays !

Après des décennies de conflits, ouverts ou larvés ; après les 150.000 morts de la guerre civile ; après avoir constaté que (surtout pendant la dernière guerre déclanchée par le Hezbollah contre Israël), certaines communautés ne se faisaient pas du tout la même idée que d’autres de l’avenir du pays - grosso-modo : les Chrétiens et les Sunnites visent un avenir paisible sous la protection de l’Occident ; les Chiites dominés par le Hezbollah souhaitent que le Liban reste un pays du « front » contre l'état juif - certains Libanais ont rêvé de transformer leur République en état fédéral ou confédéral. Cette carte, en peau de léopard, indique que ce serait bien difficile tant les populations sont imbriquées : ou alors il faudrait procéder à des déplacements massifs de population, à la manière de ce qu’a connu l’ex-Yougoslavie au sortir de sa propre guerre civile. Par ailleurs, il faut également prendre en compte la ville de Beyrouth et sa banlieue, où vivent la majorité des Libanais (environ 2,5 millions sur 4), poumon économique où sont représentés la quasi-totalité des confessions. 

J.C

18 juin 2006

Fernand Braudel, les Arabes israéliens, et un article important

C’est une information capitale pour l’avenir démographique d’Israël ; mais comme tout ce qui concerne les « temps longs », chers au grand historien Fernand Braudel, elle passe inaperçue par rapport aux feux de la rampe imposés par l’actualité, et elle reste donc transparente pour les observateurs à œillères idéologiques ...

Résumons ce que l’on sait déjà : la minorité arabe de l’état hébreu a un taux de natalité nettement supérieur à celui de la majorité juive ; donc même en cas de retrait total des territoires palestiniens (et le gouvernement israélien s’y dirige à grands pas, puisque 90 % de la Cisjordanie sera évacué en 2010 dans le cadre du « plan de convergence »), le caractère juif du pays risque d’être remis en question par la démographie. Partant de là, deux catégories d’observateurs opposées vont trouver de l’eau pour leur moulin et jouer aux prophètes de malheur : les antisionistes avoués ou honteux vous diront que décidément, Israël est condamné à n’être qu’une « parenthèse de l’Histoire » ; les Israéliens de l’opposition de droite (et singulièrement, Benjamin Netanyahou qui en a parlé régulièrement), diront - de manière plus ou moins directe - qu’il faudra contraindre au départ cette dangereuse cinquième colonne !

Ce sujet des Arabes israéliens avait été le thème d’une émission marquante avec Nissim Zvili, ancien ambassadeur à Paris (voir ici le compte-rendu). Et les auditeurs avaient pu, ainsi, entendre beaucoup de réalités mal connues (par exemple l’inflation des chiffres, due au comptage systématique de la population arabe de Jérusalem Est ; ou l’oubli de l’immigration de dizaines de milliers de Palestiniens jusqu’en 2000).

Mais voici des chiffres intéressants, tirés d’une étude tout à fait sérieuse publiée dans le journal « Haaretz » en date du 16 juin (lire l'article complet en anglais). Le journal libanais « l’Orient - Le Jour » a trouvé l’information importante, puisqu’il en donne un résumé, cette fois en langue française, et que je reproduis ci-dessous :

« Le taux de natalité des Arabes israéliens a enregistré une baisse continue depuis cinq ans, selon une étude publiée hier par le quotidien israélien Haaretz. Le nombre de naissances pour mille habitants a baissé de 11 % au sein de la population musulmane, qui représente plus de 80 % de la minorité arabe, passant de 37,5 à 33,2 pour mille entre 2000 et 2004, selon des données officielles reprises par cette étude. Dans la même période, le nombre de naissances augmentait légèrement au sein de la majorité juive, passant de 18,7 à 19,2 pour mille.Cette baisse de la natalité s’explique par une augmentation du niveau de vie de la minorité arabe, bien qu’il reste nettement inférieur à celui de la majorité juive. »

Intéressant, non ? Si on revient à la logique des « temps longs », on constate que ce taux de natalité était de 9 enfants par femme chez les Arabes israéliens dans les années 60 ... Moralité : les extrapolations ne sont valables qu’à paramètres constants - mais est-il nécessaire d’avoir fait des études d’ingénieur pour le comprendre ?

J.C