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07 avril 2013

La semaine du Maroc !



Les lecteurs fidèles de mon blog savent que j'essaie, pas aussi souvent que je le voudrais, d'agrémenter les centaines d'articles publiés par des petits "dossiers" par pays. Il y a quelques années, je vous avais proposé des mois particulièrement riches ... et j'espère le refaire à l'avenir.

Plus modestement, je préfère pour le moment vous proposer des séries plus brèves : et voici donc, à partir de demain, "La semaine du Maroc".

Mais en vérité, vous pouvez - si vous aimez comme moi ce beau pays - commencer par découvrir ou redécouvrir les dizaines d'articles associés et déjà publiés : 38 exactement depuis 2005, il suffit de cliquer ci-dessous sur les libellés par année !

Bon surf donc et ... à demain !

J.C

13 septembre 2009

La crise des transports

Scène de rue, Fez juillet 2009
(photo Jean Corcos)
Le sourire du mois
- septembre 2009

Une photo sympa - cliquer pour agrandir - ramenée de mon dernier voyage au Maroc. Je l'ai faite à l’entrée de la vieille ville de Fez, mais elle aurait pu être prise ailleurs ... les bus bondés sont une réalité dans le pays, et ils voyagent souvent portes ouvertes faute de loger tous les passagers, clandestins ou pas. 

Espérons simplement que les chauffeurs ne freinent pas trop brutalement !

J.C

16 août 2009

Un chanteur marocain en Israël !


Encore le Maroc à l’honneur, mais cette fois-ci pour un clip assez exceptionnel, et que je dois à un ami de mon réseau sur FaceBook qui me l’a signalé. Des Juifs et des Arabes chantant ou jouant dans le même orchestre ensemble, rien que de plus banal lors de soirées à Paris ou ailleurs ; c’est un peu plus rare au Maghreb où les communautés juives ont presque disparu, mais cela peut arriver à l’occasion de concerts (mon article de jeudi dernier). Des artistes israéliens en Afrique du Nord, c’est encore plus rare, mais cela arrive et j’ai ainsi pu entendre Zehava Ben lors d’un mariage à Marrakech (voir en lien).

Mais des chanteurs maghrébins en Israël, cela a été hélas encore plus rare ! Exception notable, le Maroc à nouveau, en tout cas pendant le bref intermède heureux où les deux pays avaient des relations diplomatiques « low profile », à la fin des années 1990 ...
On pourra ainsi voir dans ce clip Abdel Rahim Souiri jouer là bas, après avoir été présenté en hébreu !

J.C

12 août 2009

Duo musical marocain et judéo musulman

Un clip bien émouvant que celui-ci, car il nous fait « revivre » une grande figure de la musique traditionnelle juive du Maroc, celle de Samy El Maghribi.

Ci-dessous le (trop) bref article que lui consacre Wikipedia :
« Venant de Safi, sa famille s’installe à Rabat à partir de 1926.Il commence à se familiariser avec la musique arabo-andalouse et en autodidacte apprend à jouer du oud. Il se perfectionne par la suite en fréquentant le Conservatoire de musique de Casablanca et les cercles des maîtres de musique andalouse. A 20 ans, il décide de quitter son poste de directeur commercial pour se consacrer uniquement à la musique. Il décède le 9 mars 2008 à Montréal. »

Les Juifs marocains, partout dans le Monde, ont conservé la nostalgie de ce grand musicien - dont les airs sont encore joués dans des mariages musulmans de son pays natal. A noter aussi la disparition, celle-là très récente, d’un autre « maître » de la musique juive traditionnelle du Maroc, Joe Amar, réputé pour ses interprétations uniques des « Pyoutim », prières chantées dans le rite séfarade : mon collègue de la radio Maurice Azoulay lui rendra hommage, dans une prochaine soirée spéciale sur Judaïques FM.
Mais revenons au clip ci-dessous : il réunit dans un décor marocain somptueux, deux grands musiciens donc, un Juif, Samy El Maghribi (nœud papillon blanc), et son compatriote musulman (fez rouge), Hadj Ahmed Piro ... bonne écoute !

J.C
 

12 juillet 2009

Et Zehava Ben chanta sous les étoiles de Marrakech !

Zehava Ben à Marrakech
(photo Jean Corcos)

Amis lecteurs fidèles ou de passage, vous serez surpris sans doutes par cette photo de mauvaise qualité, prise difficilement avec mon portable au milieu d’une petite foule ... oui, il s’agit d’une chanteuse israélienne, assez connue - quoiqu’un peu passée de mode aujourd’hui -, puisque c’est ... Zehava Ben ! Mais le plus surprenant, c’est où cette photo fut prise : au plus profond d’un pays arabe, au Maroc à la fin du mois dernier !

Quelques mots d’explication : j’ai eu la chance d’être invité là-bas à un mariage juif, des circonstances très émouvantes donc qui m’ont permis de découvrir à la fois un nouveau pays et une des deux dernières - avec la Tunisie - communautés juives du monde arabe. Un mariage dans toute les traditions, à la fois religieuses et propres aux traditions orientales, qui s’est étalé à mesure des cérémonies pendant plus d’une semaine et qui (comme je ne suis guère pratiquant) m’aura permis de vivre ... deux « Shabbat pleins », et cela, ironie du sort, lors d’un voyage au Maghreb ! Il faut dire que les Juifs du Maroc ont su conserver à la fois une fidélité très vivace à leur religion et à leur patrimoine millénaire. Réunis pour cette occasion, des membres des deux familles avaient pris l’avion, venant bien sûr de France mais aussi d’Israël - cela fait longtemps que le Maroc n’impose aucune restriction aux visiteurs de ce pays, même s’il n’y a ni relations diplomatiques, ni liaisons aériennes -, du Canada et d’autres pays d’Europe.

La cérémonie dite du « henné » fait partie des traditions communes au Juifs et Musulmans originaires d’Afrique du Nord, et elle n’a rien de religieux : un moment purement oriental, avec danses et musiques. Les futurs épousés (la cérémonie du mariage a lieu quelques jours après en général) sont vêtus de tenues traditionnelles et la musique est orientale: folklorique et contemporaine, en arabe et en hébreu. Le « clou » de la soirée est l’application d’une teinture sur la paume d’une main, celle des fiancés bien sûr, mais aussi de membres de leur famille et en particulier des jeunes filles non encore mariés ... car « ça porte chance » ! Et la confection artisanale de cette teinture est faite le soir même, à partir d’une poudre extraite de l’arbuste épineux du même nom.

Mais revenons à « ce » henné dont je conserverai longtemps un souvenir merveilleux. Il se déroula dans un décor digne des mille et nuits, dans des jardins à Marrakech : accueil par les trompettes et tambourins de musiciens en grande tenue, orchestre oriental ... tout cela n’avait rien d’étonnant, sauf lorsque fut annoncé un deuxième orchestre : celui-là venu d’Israël et accompagnant la vedette Zehava Ben ! J’ai déjà évoqué cette chanteuse et mis en ligne sur le blog un clip musical, « inta omri » (cliquer sur ce lien). Elle-même d’origine marocaine, elle a repris dans son répertoire des grands classiques de la musique arabe, dont le fameux «inta omri ». Parmi eux, un air qui servit de « jingle » lors des premières années de mon émission, avant d’être remplacé par l’air du film « Lawrence d’Arabie ». Toutes ces chansons, donc, mais aussi de nombreux « standards » en hébreu furent chantés et repris en chœur par les convives, tranquillement, alors que de nombreux Musulmans invités ou serveurs étaient dans l’assistance : un moment de pure magie !

Mais je devais aussi découvrir que, dans ce pays accueillant et où les visiteurs sont définitivement bienvenus - contrairement à l’Algérie voisine qui subit depuis des décennies un régime xénophobe et anti-juif -, de tels « évènements » n’ont rien d’exceptionnel : à l’occasion d’autres fêtes - mariages, bar-mitzvot - il est courant d’entendre des orchestres venus d’ailleurs jouer des airs en hébreu. Comme il est courant de croiser des touristes israéliens, visitant le pays sans angoisse particulière et jusqu’aux régions les plus reculées ...
Nous prenant sans doutes pour des touristes venus de là-bas, nous avons même été interpellés par quelques mots en hébreu à la sortie d’un restaurant de Casablanca !

Etonnant pays, et beaux souvenirs, alors même que l’ambiance reste bien lourde au Moyen-Orient et par ricochet presque partout en terre musulmane ... le Maroc mérite bien un « dossier spécial », que j’espère mettre en ligne un jour sur le blog.

J.C

29 mars 2009

Armand Cherbit, ou l'Art de la mosaïque



Une toile sur la Toile
- mars 2009

J’ai déjà évoqué sur le blog l’œuvre d’Armand Cherbit. Il mérite, largement, de voir son travail honoré ici dans la rubrique « Une toile sur la Toile » où j’essaye de vous faire partager des émotions autant orientalistes qu’esthétiques !

Juif marocain, né à Fez, il a eu les honneurs de la presse peu de temps après sa Bar Mitzvah, juste avant la Guerre : c’était pour un de ses tous premiers tableaux représentant le quartier arabe de sa ville natale, et j’ai eu le plaisir de voir cette toile. Il a ensuite fait des études d’ingénieur bien sérieuses car l’art fait exceptionnellement vivre, et voici un autre motif de sympathie : comme mon ami Emile Moatti, polytechnicien à la retraite, comme moi-même, voici quelqu’un qui ne s’est pas contenté d’une vie partagée entre travail et loisirs ; et il a fait preuve, à un âge mur d’un talent et d’une puissance de travail absolument éblouissants - ses œuvres ont été récompensées par plusieurs prix et médailles depuis une trentaine d’années, citons parmi les plus prestigieuses la médaille d'or du salon des artistes français en 1977 et en 2000, et la médaille d'or de la ville de Paris en 2004 !

L’art de la mosaïque appartient malheureusement à un univers presque englouti : depuis les civilisations gréco-romaines, puis byzantine, on n’a guère trouvé - du moins en Méditerranée occidentale - d’artistes (et de mécènes), prêts à réaliser les magnifiques fresques que l’on peut admirer, par exemple au Musée du Bardo en Tunisie. Fait peu connu (et je l’ai appris à l’occasion de mon dernier voyage là-bas, à l’occasion d’une présentation faite par le conservateur de ce Musée), quelques synagogues des premiers siècles de l’ère chrétienne ont été ornées de mosaïques comme celle de Hammam Lif. Idem, bien sûr, pour les célèbre fresques de la synagogue de Doura Europos en Syrie.

Je serais bien présomptueux en tentant ici et en quelques lignes, de rendre compte du travail fabuleux requis pour réaliser des œuvres telles que celles reproduites ici : leur auteur m’a dit que chacune demandait plus d’une année de travail, en comptant aussi la collecte des « matières premières » : petits cailloux ramassés au bord de rivières, galets et coquillages, pâte de verre, terre séchée, morceaux de granit ... le mosaïste est d’abord à la fois un historien et un artisan, préparant sur une feuille de papier la maquette de son œuvre à venir, puis réunissant toutes les pièces d’un immense puzzle, découpant, polissant et coloriant les mille morceaux constituant un ensemble presque vivant.

Esprit ouvert, Armand Cherbit a réalisé en parallèle des mosaïques reproduisant des paysages de Provence, des figures d’art sacré byzantin ou des reproductions monumentales de Jérusalem. J’ai sélectionné pour le blog des travaux démontrant l'éclectisme et l'universalité de son inspiration : une splendide évocation de Venise, où le choix des matériaux rend compte de façon magistrale des jeux de lumière ; une grande fresque - de 2,5 mètres de large ! - faisant revivre la place de Grève à Paris, reconstituée après une minutieuse étude historique ; et ce portrait, très émouvant, représentant ses parents, en costume traditionnel de Fez ...

Une autre oeuvre d'Armand Cherbit est exposée dans le cadre du "salon de printemps" à la Mairie du Vème arrondissement de Paris, jusqu'au 4 avril : ne manquez pas de le rencontrer à cette occasion !

J.C

02 mars 2009

Le Maroc dans la moulinette de la démographie historique, par Pierre Vermeren

Introduction :
L'historien Pierre Vermeren, dont les lecteurs fidèles connaissent bien la signature, est un spécialiste du Maroc où il a vécu et enseigné dix ans, et auquel il a consacré plusieurs ouvrages. Je vous invite à cliquer sur son nom en libellé pour en avoir les références, et à aller sur ma page http://jean.corcos.free.fr/ pour écouter mes deux dernières interviews.
Il ne pouvait donc pas laisser sans réaction un des chapitres d'un livre ("Le rendez-vous des civilisations" de Youssef Courbage et Emmanuel Todd), dont il a épinglé de façon rigoureuse les multiples approximations ... Pierre Vermeren m'a fait l'honneur de proposer la publication de son analyse critique, sur ce blog et en exclusivité.
Bonne lecture, donc, de cet article assez technique mais qui traite d'un sujet fondamental pour le monde musulman, celui de la démographie !
J.C

La note commandée par l’État du Maroc à deux chercheurs français sur le sens de sa transition démographique (Le Journal hebdomadaire n°296) est un modèle du genre de la manière dont certains intellectuels parisiens traitent les problèmes de notre temps, ce dont l’auteur de ces lignes ne saurait s’exonérer[1]. Cette belle dissertation témoigne d’un rare esprit de système, d’une excessive « modèlométrie », d’une confiance aveugle dans la statistique, et au final d’une aptitude à modéliser un cas particulier pour assener de séduisantes hypothèses.
Que des responsables s’attachent le service d’un intellectuel disponible sur un terrain qu’il ignore est une chose, que le dit intellectuel projette ses modèles préétablis sur le nouveau terrain en est une autre. En dépit de ses brillantes intuitions, l’étude d’E. Todd et Y. Courbage pèche par son éloignement des réalités marocaines. Trois péchés nuisent à leur démonstration : le farouche désir de lire le Maroc à l’aune des sociétés du Moyen-Orient (et pourquoi pas l’Espagne, distante de 40 km, au lieu de 6000 km ?), la confiance dans des statistiques aléatoires, qui biaisent l’étude, et enfin, la projection d’un modèle de transition démographique global érigé en alpha et oméga de l’évolution des sociétés. En outre, des erreurs factuelles sont à relever[2].
La transition démographique participe certes d’un processus global et général du passage à la modernité des sociétés à travers le monde. Mais c’est présomptueux d’y trouver la principale clef explicative de l’histoire des peuples. C’est parce qu’elle était le pays le plus peuplé d’Europe, que la France de Louis XIV et Napoléon a redessiné et conquis l’Europe. C’est la croissance démographique qui a permis l’expansion coloniale de l’Europe à la fin du XIXe siècle. Mais il s’agit d’une clef d’interprétation parmi d’autres. Les marxistes ont fait des rapports de production la clef de l’histoire du monde. Les orientalistes lisent l’histoire du monde musulman au prisme du seul Islam. Mais l’histoire des sociétés est un phénomène total qui ne se laisse pas enfermer dans une idéologie unique.

Le Maroc entre modèle arabe, berbérité et mondialisation
Le monde musulman n’est pas la principale région du monde frappée par la transition démographique et le passage à la modernité. Il est au coeur d’une évolution non moins rapide et spectaculaire en Asie de l’Est et du Sud. Si les phénomènes de modernisation y sont moins douloureusement ressentis, c’est que les lunettes de la démographie sont insuffisantes ! Les systèmes culturels et communautaires asiatiques sont le terreau de l’incroyable capacité de ces nations à se mobiliser. Le Japon et la Corée l’ont illustré de longue date.
Si l’anthropologie des modèles familiaux est une variable intéressante, nos deux auteurs conviennent que le Maroc, vieille société berbère, tardivement et incomplètement « arabisée » (au moins au plan linguistique), est éloigné de leurs modèles de références syrien ou iranien (les auteurs évoquent « une variable faible du modèle arabe » ; peut être est-elle une « variable haute du modèle ibérique » ?). Cette remarque invalide en partie l’assertion d’une « structure familiale protectrice et chaleureuse », que la vision hyper-culturaliste des auteurs oppose à la famille russe, « à la dimension répressive ou sadique » ... Il faut avoir lu bien peu de littérature marocaine pour oser de telles assertions.
On conviendra que « la diffusion du contrôle des naissances achève la mise à mal du principe de prédominance masculine », réalité de plus en plus universelle. Mais c’est parce que de puissantes résistances masculines se manifestent au Maghreb, que près d’une jeune femme sur quatre se refuse aujourd’hui au mariage et au commerce des sexes, préférant le célibat et l’abstinence à une soumission redoutée. E. Todd pourrait y voir une analogie avec les « bonnes soeurs » et « vieilles filles » françaises du siècle précédent !

Les illusions statistiques
Lorsque les auteurs s’attachent à décrypter les « discordances » entre la transition arabo-iranienne et le cas marocain, ils partent sur des bases d’autant plus discutables que les statistiques qu’ils alignent sont discordantes avec la réalité.
-L’analphabétisme marocain demeure plus élevé qu’ils ne le disent, notamment à cause des femmes rurales (la fourchette globale oscille autour de 50 % pour les plus de 18 ans).
-La scolarisation des fillettes n’est toujours pas identique à celle des garçons en zones rurales. On peut le déplorer, mais deux générations n’ont pas suffi pour faire comprendre aux paysans de culture orale immémoriale que la maîtrise de l’écrit est une révolution souhaitable.
-L’émigration marocaine est supérieure au chiffre officiel de 2004 (plutôt 5 millions de Résidents marocains à l’étranger que 3), ce qui a d’ailleurs contribué à l’effondrement de la natalité (car ce sont des jeunes gens de vingt ans qui partent).
-La démographie marocaine ne s’est pas infléchie brutalement sans de puissantes campagnes d’informations publiques, notamment grâce la radio. Hassan II n’avait pas les tabous de ses homologues arabes. À l’anti-natalisme d’État, il faut ajouter la misère qui accable les fellahs dans les années 70 et 80. De grandes vagues de sécheresse rappellent les crises meurtrières d’Ancien régime, même si ici, les paysans s’entassent dans les bidonvilles.
-Comme le notent les auteurs, le Maroc de la pauvreté rurale préserve ses petites filles du « foeticide » à la chinoise. Mais cela renvoie plus qu’ils ne le disent à des réalités culturelles (en Asie, seuls les garçons rendent le culte des ancêtres), mais aussi économiques. Au Maroc, les « petites bonnes » placées en ville sont une source de revenu pour la famille demeurée à la terre (à l’inverse de l’Asie, il n’y a au Maroc que des garçons dans les orphelinats).
-Les auteurs négligent l’impact psychologique et traumatique de l’expérience du bidonville, son inconfort absolu et l’entassement familial à 8, 10 ou 12 dans une baraque d’une ou deux pièces. Des millions de jeunes adultes sont nés dans ces familles au cours des années 1970 et 1980. Ils sont souvent demeurés analphabètes, d’autant que les filles devaient aller puiser l’eau, ramasser des fagots et garder le petit bétail. Pour elles, la reproduction inconsciente et douloureuse de ces structures familiales est inenvisageable.

Des miracles de la décroissance démographique
Si l’on admet ces préalables, la démonstration des deux auteurs n’en demeure pas moins intéressante. Personne n’a anticipé une transition démographique marocaine aussi rapide et radicale. Par sa brutalité, elle pose d’infinis problèmes. Ainsi, une frange importante de jeunes hommes, n’ayant aucun espoir d’intégration sociale et familiale, est disponible pour des aventures, comme l’ont prouvé les récents et douloureux évènements de Casablanca (la croissance soudaine du taux de suicides confirme ces faits).
Est-ce à dire que les conclusions tirées par Todd et Courbage sont pertinentes ? L’horizon marocain s’éclaircirait à échelle de 8 ou 10 ans, tant pour les femmes, que pour la scolarisation, le marché de l’emploi, et les aspirations démocratiques. Mais les inquiétudes relatives au vieillissement seraient infondées. Bref, tout ira bien après une période de transition aléatoire dans l’intermède.
Pour la résolution mécanique d’un certain nombre de grands problèmes sociaux, l’analyste se doit d’être optimiste. Mais annoncer qu’en 2030, il y aura au Maroc 8 % de femmes analphabètes et 4 % chez les hommes relève de l’incantation pure et simple. Sauf à engager des moyens considérables en termes de formation des adultes dont ne dispose pas le Maroc. Évoquer l’amélioration de l’école du fait de la décroissance des primo-entrants est séduisant. Mais vu l’état de l’école marocaine, et la paralysie des élites à engager une réforme structurelle qu’elles semblent ne pas désirer, il est à ce stade utopique d’anticiper des effets bénéfiques.
La même prudence est de mise pour le marché de l’emploi, dont on sait que les statistiques du chômage ne reflètent qu’une réalité très partielle. Quant au tandem formation-employabilité, est-il nécessaire de rappeler que tout ou presque reste à faire.
Les auteurs s’essayent aussi à la prospective du vieillissement, arguant que la structure familiale marocaine est protectrice, rendant inutile la constitution de caisses de retraite. Si un tiers des Marocains cotise aujourd’hui pour leur retraite, il est loisible de s’interroger sur le sort du plus grand nombre. Comment résisteront les solidarités familiales quand 3 puis 4 générations seront à la merci d’un ou deux salaires gagnés par une génération ?
Les Marocains s’honorent à juste titre de respecter leurs anciens. Mais qu’en sera-t-il quand l’espérance de vie aura atteint le niveau européen, soit 10 ans de plus qu’aujourd’hui, et pour des générations nombreuses ? Et comment ne pas prendre en compte la tendance de fond actuelle de la société marocaine qui porte ses jeunes vers l’individualisme et la sécularisation ? Les jeunes contraints de vivre chez leurs parents jusqu’à 30 ans accepteront-ils de les recueillir dix ans plus tard ? Qui peut répondre à ces questions ?

Un déterminisme politique ?Au regard des enjeux idéologiques et religieux de notre temps, faut-il avoir le regard braqué sur le prompteur démographique pour guetter l’ouverture démocratique, une révolte islamiste ou un excès d’autoritarisme ?
Le Maroc, comme ses voisins, est travaillé en profondeur par la crise du nationalisme, par la déconstruction de l’arabisme et sa recomposition dans une Oumma islamique imaginaire, par la montée en puissance de l’Asie, qui laisse sur place les pays de la région, par la sécularisation (dont la chute de la fécondité est une excellente illustration), par l’agressivité des djihadistes, par l’affrontement idéologique avec l’Occident et le soutien qu’il accorde à Israël. Et que dire de l’impérieux désir des Marocains de renouer avec leur histoire, leur identité et leur culture, qui prend le double visage du conservatisme religieux et de l’islamisme, dont on peut attendre des rapports sociaux et politiques basés sur le respect de l’autre, la justice, la morale et la confiance.
L’islamisme politique et militant puise ses gros bataillons dans les enfants perdus du baby-boom marocain en voie d’achèvement. Mais c’est d’idéologies et de frustrations dont il se nourrit. C’est pourquoi au mécanisme démographique de Todd, il faut opposer un volontarisme politique et une vision dynamique des rapports sociaux. Ce n’est pas la déprime démographique et le truquage des statistiques qui ont provoqué la mort de l’URSS, prédite par Todd il y a 30 ans. C’est l’inefficience complète d’un régime et d’un système basés sur la répression des libertés politiques, et la privation de toute liberté économique et intellectuelle.
Les divagations de Todd et Courbage sur le « féminisme autoritaire » de la Tunisie, rempart et antidote supposé contre l’islamisme, sont une pure vue de l’esprit pour qui connaît ce pays. Il n’est pas impossible que la Tunisie, en dépit de la liberté et de l’instruction inégalées de ses femmes au sein du monde arabe, connaisse elle aussi un puissant tropisme islamiste, dès lors que son Président absolu aura cessé de régner et de masquer les contestations internes.
Au-delà du déterminisme démographique, il faut renouer les fils de la réflexion et de la réforme politique et idéologique. C’est en répondant aux angoisses et aux demandes de sa population et de ses élites que le Maroc surmontera les troubles qui menacent toute société immobile. C’est d’ailleurs bien ce à quoi s’essaye le makhzen depuis quelques années. L’initiative politique revient à ceux qui le dirigent, mais aussi aux partis politiques, s’ils aspirent à entrer dans l’histoire pour faire mentir les prophètes et les idéologues.

Pierre Vermeren,
Maître de conférences en histoire du Maghreb à Paris I Panthéon-Sorbonne

[1] Cette note a été écrite dans le cadre d’une étude plus vaste, Youssef Courbage et Emmanuel Todd, Le rendez-vous des civilisations, République des idées, Le Seuil, Paris 2007.[2] -La crise du phosphate ne commence pas en 1975, période pendant laquelle le Maroc emprunte un argent à bas coût. C’est en 1978-79 que la situation se tend brutalement.
-La réforme de la Moudawana (2004) n’a eu aucun impact démographique, d’autant plus qu’elle ne fut pas anticipée et que sa mise en oeuvre sera longue.
-Si les Algériens ont été scolarisés en masse dans les années cinquante, c’est que les autorités coloniales et militaires françaises, dans une tentative désespérée, ont voulu rattraper le temps perdu en ouvrant des milliers de classes, pour regagner les coeurs.
-Quant aux assertions sur la question amazighe et le nombre de berbérophones, elles sont pour le moins discutables. Que valent des statistiques officielles sur une question aussi politiquement redoutée ?