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13 janvier 2017

Tourisme de l’extrême : des Occidentaux en quête d’aventures attirés par la Syrie en guerre (1/2)

Ruines du quartier de Baba Amr (Homs) 
à travers la caméra d’un touriste (MEE/Pablo Sigismondi)


BEYROUTH, Liban – Les artères de Beyrouth sont connues dans la région comme un défi à la raison. Des voitures recouvertes de poussière, des bus qui font la navette et des mobylettes à l’équilibre précaire s’affrontent dans une lutte quotidienne où il s’agit de réagir et non de réfléchir.
Des pick-up remplis d’ouvriers du bâtiment syriens foncent au milieu d’un tintamarre de klaxons et de bips qui résonnent dans la chaleur suffocante. Cependant, malgré le chaos qui en résulte, ces artères sont les principales voies de communication qui relient Beyrouth à Damas.
Mohammed est un chauffeur de taxi « spécial ». Middle East Eye l’a rencontré dans un café du quartier d’Hamra à Beyrouth. Son activité ? Conduire des Occidentaux à travers le pays, pour les emmener dans des endroits qui ne figurent pas dans le guide touristique Lonely Planet : « Je veux montrer aux Européens le Liban caché. À Baalbek, il y a des endroits que vous ne verriez pas en prenant le bus de [la gare routière] Charles Helou. »
Avant de devenir chauffeur, Mohammed était infirmier. Il s’est rendu compte qu’il gagnerait mieux sa vie et prendrait plus de plaisir au travail en emmenant des aventuriers dans des voyages atypiques.
Pour une journée à Baalbek, il prend 100 dollars pour la voiture, divisés entre quatre voyageurs : 25 dollars par personne pour visiter les champs de cannabis de la plaine de la Bekaa et rencontrer son cousin Mahdi, membre du Hezbollah, est une bonne affaire.
En fumant son narguilé, Mohammed raconte à MEE le jour où des touristes occidentaux l’ont persuadé de les amener en Syrie, à force de le faire culpabiliser. « Ils avaient demandé à aller à la frontière [libano-syrienne]. J’ai accepté. J’y avais déjà été et je pensais que nous reviendrions rapidement après l’avoir vue. »
La curiosité des touristes a rapidement mis Mohammed dans une situation délicate. « Nous sommes arrivés à la frontière et ils ont dit qu’ils allaient appeler un taxi pour les amener à Damas. » Depuis leur arrivée à Beyrouth, Mohammed avait sympathisé avec ces jeunes hommes. Il avait été leur chauffeur pour Baalbek et il trouvait cela irresponsable de les laisser entre les mains d’un nouveau chauffeur. Les garçons ne parlaient pas un mot d’arabe et, comme il n’arrivait pas à les faire revenir sur leur décision, il s’est dit qu’il devait les accompagner.  
Les taxis libanais ne pouvant pas passer la frontière, il décide alors de venir avec eux comme passager après avoir garé sa voiture dans un village et payé un chauffeur 100 dollars pour les emmener à Damas.
Mohammed tire une bouffée et relève sa lèvre supérieure gauche, expirant un nuage de fumée à la pomme et à la menthe au-dessus de sa tête, ce qui lui donne des airs d’Elvis Presley. « On ne s’est même pas rendu compte qu’on était en Syrie. On a passé la frontière libanaise mais les check-points syriens ressemblaient aux check-points libanais. Le téléphone du chauffeur a bipé et un message est apparu disant qu’on était en Syrie. C’est comme ça qu’on s’en est rendu compte. »

Des check-points et la prison

Entre la frontière libanaise et syrienne, il y avait une zone tampon avec un maillage serré de check-points. Plutôt que d’emprunter le chemin le plus direct pour rejoindre la frontière, le chauffeur est passé par la montagne, contournant le point de passage officiel de la frontière.
Le chauffeur avait déjà emprunté cet itinéraire et pensait attendre les touristes à Damas puis les ramener au Liban en empruntant le même itinéraire, passant outre le besoin de tampons d’entrée et de sortie sur le territoire syrien, des tampons qui leur auraient attiré des ennuis à leur retour dans leur pays. S’il avait su, Mohammed n’aurait pas accepté de venir.
En voyant Damas se profiler à l’horizon, Mohammed s’est rendu compte du danger de vouloir entrer dans la ville clandestinement. Il obligea le chauffeur à rebrousser chemin et à revenir au check-point syrien officiel. « J’étais vraiment en colère. Ce chauffeur avait exposé mes amis à un danger potentiel. »
Si Mohammed a paniqué, c’est parce qu’il a pensé à une loi récente du président syrien Bachar al-Assad selon laquelle les étrangers rentrant illégalement en Syrie encourent une peine de un à cinq ans de prison.
À leur retour au check-point officiel, sur la route venant de Damas, sans surprise, les gardes-frontières se sont montrés méfiants. Ils ont réprimandé Mohammed et le chauffeur en arabe : « Vous savez ce que je vais faire ? Je vais jeter vos amis en prison pour une semaine parce qu’ils essayent [de rentrer en Syrie] illégalement. » Le garde-frontière a emmené le chauffeur de location. Le groupe ne l’a jamais revu.
Heureusement pour les touristes, Mohammed était autorisé à téléphoner. « J’avais un ami pas loin. Il fait partie du Hezbollah et est venu m’aider. » L’ami de Mohammed est arrivé et a parlé au garde-frontière à l’écart pendant une heure et demi.
Lorsque les deux hommes sont revenus, ils avaient conclu que la seule solution était d’annuler les tampons d’entrée obtenus au point de passage de la frontière libanaise. Sous le coup de la colère, l’ami de Mohammed lui a dit qu’il ne voulait plus jamais le revoir. Il les a pris dans sa voiture et les a laissés à 20 kilomètres à l’intérieur de la Syrie. Les quatre passagers ont dû rentrer à pied au Liban. Mohammed et son ami ne se sont plus parlés depuis.
Après cette aventure cependant, Mohammed a appris les règles du tourisme extrême. Il prend maintenant 170 dollars l’excursion pour la journée à Damas. Récemment, il a emmené deux Italiens dans cette ville chargée d’histoire. Il a traversé la frontière sans difficulté, passant la journée dans la vieille ville à manger du kebab halabi (kebab à la mode d’Alep) et à se promener dans la Grande Mosquée des Omeyyades.
Ryan Fahey,
Site Middleeasteye.net, 20 novembre 2013
Traduit de l'anglais (original) par Pierre de Boissieu