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15 février 2013

Les actes antimusulmans et antisémites font l’objet d’un comptage régulier




  • Depuis 2002, pour les actes antisémites, et 2011, pour les actes antimusulmans, un recensement est assuré par le ministère de l’intérieur en partenariat avec chacune des deux communautés. 
  •  Mais le sentiment éprouvé par les communautés est parfois déconnecté des chiffres.

Il ne se passe guère de jour sans que les médias ne relatent un tag, une dégradation ou une insulte. Entre janvier et octobre, les actes antimusulmans recensés dans toute la France s’affichent en hausse de 42,2 % par rapport à l’année dernière. Sur les seuls six premiers mois de l’année, la progression atteint 37,1 % pour ceux touchant la communauté juive.
C’est parce que cette dernière estimait être victime d’une poussée d’actes antisémites en France que le ministère de l’intérieur a accepté en 2002 de les comptabiliser, en coopération avec le Service de protection de la communauté juive. « Chacun a son système de remontée d’information mais nous mettons ensuite en commun nos données, à partir d’une nomenclature définie ensemble »,  expliquent les services du ministère de l’intérieur. Pour les mêmes raisons, une convention semblable a été signée avec le Conseil français du culte musulman (CFCM) fin 2010, et en particulier avec son Observatoire de l’islamophobie.
Cette nomenclature distingue les « actions » antisémites ou antimusulmanes (homicides, violences, voies de fait, attentats ou tentatives d’attentat, incendie ou dégradation) des « menaces » (propos, gestes, inscriptions ou courrier). Ces faits peuvent concerner des personnes comme des biens (synagogues ou mosquées, cimetières, etc.) comme la religion en général, mais doivent toujours être pénalement répréhensibles. « Lorsque des autocollants proclament “L’islam dehors”, nous les comptabilisons »,  précise le ministère.

« L’écho de l’écho »

En vertu du droit de la presse, une caricature n’est pas considérée comme une « menace », mais elle le devient si elle est envoyée par courrier à un membre de la communauté concernée. Pour établir ces statistiques, la Place Beauvau recense donc les plaintes, mains courantes, et constats de gendarmerie ou de police lorsque personne n’a signalé l’incident.
Au-delà du constat d’une forte hausse en 2012, il est bien difficile de discerner des tendances, et plus encore d’établir des comparaisons. Globalement, et sauf pics liés souvent à l’actualité israélo-palestinienne, le ministère de l’intérieur insiste sur la baisse des actes antisémites depuis 2002, et met en avant son action en matière de sécurisation des synagogues et écoles juives notamment. Le triple meurtre commis en mars par Mohamed Merah devant l’école juive Ohr Torah à Toulouse a toutefois montré que cette protection n’était pas infaillible et que l’antisémitisme pouvait conduire à des sommets de violence.
Côté musulman, un pic d’actes (tracts et courrier, inscriptions, mais aussi occupation du chantier de la mosquée de Poitiers) a été constaté dans la foulée, puis à nouveau à la rentrée, sans doute en lien avec les violences internationales liées à la diffusion du film   L’Innocence des musulmans   attaquant le prophète Mohammed. « La visibilité médiatique de l’islam augmente et en réaction des actes sont commis : c’est ce qu’on pourrait appeler l’écho de l’écho »,  relève le ministère de l’intérieur, bien conscient des effets induits de ce comptage systématique et de la publicité qui lui est régulièrement donnée.

« Le sentiment de crainte s’auto-alimente »

Tout aussi sensible est le commentaire porté sur ces actes antisémites ou antimusulmans : quelles déclarations officielles ? Quelles mesures prises ? Le discours tenu le 1 er  novembre par le président de la République, en hommage aux victimes de Toulouse, l’a une nouvelle fois montré. Parce que François Hollande avait fait de « la garantie de la sécurité »  des juifs de France « une cause nationale »,  Abdallah Zekri, le président de l’Observatoire de l’islamophobie, a aussitôt, après une rencontre avec le premier ministre, demandé à son tour   « une déclaration solennelle »   au président de la République « associant également les musulmans à cette cause nationale ».  
Paradoxe, alors que ce décompte avait pour objectif de mobiliser les forces de l’ordre contre ces actes, certains, dans chaque communauté, lui reprochent de sous-estimer le phénomène. Ces chiffres sont « en dessous de la réalité »,  assure ainsi Abdallah Zekri, « car nombreux sont les musulmans qui ne souhaitent pas porter plainte, considérant à tort ou à raison qu’il n’y aura pas d’aboutissement ».  
 « Certaines personnes voilées à qui l’on avait refusé l’accès à un restaurant ou une salle de sport et venues porter plainte au commissariat nous ont dit s’être fait refouler »,  renchérit Marwan Muhammad, du Collectif contre l’islamophobie en France. Surtout, tous deux insistent sur un discours ambiant très négatif sur l’islam : « Un faisceau idéologique qui légitime ces actes »,  selon la formule de Marwan Muhammad. « Les différents débats – halal, minarets, burqa, laïcité, identité nationale, immigration, prières des rues – ont libéré la parole des extrémistes »,  appuie Abdallah Zekri.
Certains, aussi, au sein de la communauté juive estiment que ces chiffres « sont à prendre avec des pincettes »,  selon la formule du président de la Licra, Alain Jakubowicz. À ses yeux, ils ne permettent pas de mesurer les sentiments de la communauté juive. « On a dépassé le stade de la crainte pour atteindre le stade de la peur,  poursuit-il. Il suffit de se rendre dans certains quartiers pour s’en rendre compte. »  « Le sentiment de crainte s’auto-alimente,  confirme Richard Prasquier, le président du Crif. Mais le fait est là, même si on a du mal à quantifier. »  

Anne-Bénédicte Hoffner et Loup Besmond de Senneville

La Croix, 27 décembre 2012