Notre radio

Notre radio

10 février 2013

Après l'assassinat de Chokri Belaïd : où va la Tunisie ?


Ainsi va l'actualité du monde musulman ... toujours bouillonnante, toujours inattendue ... et cela ne facilite pas ma programmation. Je me disais qu'il était temps de vous reparler de l'Egypte, d'avoir bien sûr un invité sur le Mali ; sans parler de la pile de livres en retard d'interviews, et du Moyen-Orient qu'il ne faut pas oublier ; bref, sincèrement, je ne pensais pas consacrer d'émission à la Tunisie, qui me semblait condamnée à un long pourrissement avec le report perpétuel des élections : mais cet assassinat et la très vigoureuse réaction populaire qu'il a provoquée remet ce petit pays en tête d'affiche ; et cela nécessitera bien sûr, un nouveau numéro spécial de "Rencontre".

Commençons par rappeler la situation avant ce coup de tonnerre ; il est facile de dire ensuite qu'il y avait des signes avant-coureurs, mais tout observateur sérieux aurait détecté les signes d'essoufflement d'Ennahda, avec une usure du pouvoir peut-être plus rapide que prévue. Il y a eu d'abord le début de crise politique avec ses alliés "laïcs" (le C.P.R  du Président Marzouki et les "Sociaux Démocrates" du parti Ettakatol), réclamant sans succès des ministères "régaliens" ; il y avait eu avant, après le regroupement de partis dispersés dans des grands "blocs", l'union électorale de principe entre les opposants du centre droit ("Nida Tounes" de l'ancien Premier Ministre Beji Caïd Essebsi), "Républicains" (du parti Al Joumhouria) et de la gauche modérée (le Front "Al Massar"), le "Front populaire" du leader assassiné se situant lui-même encore plus à gauche de ce rassemblement. Face à cela, les islamistes au pouvoir donnaient clairement l'impression de vouloir gagner du temps, n'en finissant pas de "rédiger la Constitution" qui n'était toujours pas sortie au bout de l'année impartie, trahissant ainsi le mandat pour lequel ils avaient été élus ; car on l'a trop oublié, cette Assemblée n'avait pas de mandat exécutif, mais pour seul objet d'écrire une constitution qui n'est toujours pas sortie. Suite à ce refus d'affronter le verdict des urnes, il était logique que l'on ait à un moment donné, soit disparition de facto du début de démocratie tunisienne, soit révolte populaire. Clairement, cet assassinat - voulu probablement pour effrayer les opposants - aura eu, au moins pour le moment, l'effet inverse.

La situation économique de la Tunisie, avec l'incapacité des nouveaux gouvernants à donner du travail à la même jeunesse qui avait renversé Ben Ali ; le naufrage du tourisme, que les reportages télévisés contribuaient certainement à  faire dégringoler ; les ravages causés à l'image du pays par les actes minoritaires mais insuportables des salafistes contre les minorités, le patrimoine pluriel du pays et les droits des femmes - que de fois ai-je mentionné sur ce blog les exactions antisémites ! - ; l'incapacité surtout, bien dans la tradition arabe, de dépasser les invocations à "l'union nationale" pour vraiment gérer une vraie démocratie, avec opposition et confrontation des idées ; tout ceci semble avoir rapidement plombé les islamistes locaux, qui se montrent pour le coup moins doués pour conserver un pouvoir que pour le conquérir ; et il est passionnant de voir, en même temps, les mêmes "Frères" au pouvoir en Egypte, confrontés à d'énormes difficultés. Comme le soulignait sur une radio Stéphane Lacroix, grand spécialiste de l'islam politique, il ne suffit pas de se réclamer de la Charia pour savoir gouverner : et de fait, ils manquent terriblement de références théoriques pour l'exercer. L'économie, vrai talon d'Achille des islamistes ? Jean-Pierre Lledo, qui fut mon invité il y a quelques mois, prévoyait leur chute après avoir déçu leurs électeurs, mais dans un délai très long : maintient-il son évaluation de 20 % seulement de démocrates dans l'ensemble du monde arabe ? Une moyenne peut-être, mais probablement pas applicable aujourd'hui à la Tunisie, si on en juge par la foule immense qui a suivi l'enterrement de Chokri Belaïd.

Ici, en France, le spectacle de ce qui ressemble à une nouvelle révolution deux ans après celle "du jasmin", a déjà définitivement entaché l'image des gouvernants actuels de Tunis, que l'on ne peut plus guère qualifier de "d'islamistes modérés": que l'on lise par exemple cette tribune de Martine Gozlan dans "Marianne" ; ou que l'on observe l'absence de précautions diplomatiques de Manuel Valls, parlant du nécessaire soutien de notre pays pour les "démocrates", et contre le "fascisme islamique" : qui se serait exprimé ainsi il y a un an se serait fait rouler dans la boue par les médias, et singulièrement de gauche !

Je terminerai enfin par une remarque, anecdotique, mais qui reflète bien la polarisation des uns et des autres sur le conflit israélo-palestinien : j'avais publié cette illustration sur ma page FaceBook, et manifesté bien sûr ma solidarité avec les démocrates tunisiens. Des amis m'ont aussitôt appris certains engagements militants passés du leader tunisien : "Soutien de causes aussi disparates soient-elles, il a fait partie d'un collectif de défense de l'ancien président irakien Saddam Hussein et était actif dans le comité de lutte contre la normalisation avec Israël", voilà ce que vous lirez en lien. Dont acte, et le fait d'être un martyr de la jeune démocratie tunisienne n'en rend pas automatiquement plaisant tout ce qu'il a soutenu. Mais dénoncer ce lâche assassinat va largement au delà des idées de la victime : je combats les idées de Marine Le Pen, je n'ai jamais été communiste, mais je serais horrifié par le meurtre politique de dirigeants du F.N ou du P.C.F. Au delà, on n'a pas tué Chokri Belaïd pour ces engagements là - que doivent largement partager, hélas, la majorité des Tunisiens ; on l'a fait pour punir un opposant courageux, et effrayer ceux qui auraient suivi son exemple. Et au final, et même si ce sera un long chemin, c'est dans une démocratie réelle et laissant tout le monde s'exprimer, que demain les vrais défenseurs de la normalisation avec Israël auront une petite chance de pouvoir s'exprimer !

Jean Corcos