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26 novembre 2012

Israël - Hamas : six questions pour un troisième round



1. Pourquoi parler d'un "troisième round" ?

Parce que cette semaine de violence entre Israël et le territoire de Gaza, dirigé par le Hamas, est effectivement le troisième round d'un vrai combat ayant commencé il y a plus de dix ans ... plus précisément, au moment de la seconde Intifada, lorsqu'une offensive terroriste de grande ampleur fit des centaines de tués en Israël même : ce fut l'opération "Rempart défensif" à partir du printemps 2002, qui brisa militairement les différentes factions palestiniennes ; et ce, essentiellement en Cisjordanie - puisque "Gaza city" ne fut jamais réinvestie, même avant l'évacuation de ce territoire à l'été 2005. D'une certaine manière, ce fut l'assassinat du fondateur du mouvement islamiste, Cheikh Ahmed Yassine le 22 mars 2004 - la direction du Hamas déclara alors qu'Ariel Sharon avait « ouvert les portes de l'enfer », déclaration creuse et sans impact sur la suite - qui mit un terme au premier round ; round gagné sur le plan sécuritaire interne par la fin des attentats suicides, et perdu sur le plan politique puisque le Hamas s'installa aux commandes du Territoire à partir de 2006 (élections) et surtout de 2007 (élimination violente de l'Autorité Palestinienne à Gaza).
Le deuxième round fut l'Opération "Plomb durci" entre fin 2008 et le 18 janvier 2009 , qui ressembla étrangement à l'épisode que nous venons de vivre - opération militaire de Tsahal pour mettre un terme aux bombardements des islamistes - et s'acheva, à nouveau par une sorte de match nul : le Hamas resta au pouvoir (l'offensive terrestre ne fut cependant pas menée jusqu'au bout avec cet objectif), mais Israël obtint quelques années de calme relatif pour le Sud du pays. Mais cela, aussi, avec un "coût politique" très lourd, les Islamistes - soutenus par un réseau efficace de lobbyistes dans les médias et les ONG -, ayant su tirer un parti politique maximum des pertes civiles, aussi involontaires que malheureusement importantes dans la population de Gaza. Coût politique, aussi, parce que cette guerre mit un terme aux négociations menées par le tandem Olmert - Livni avec l'Autorité Palestinienne, et au final contribua a faire revenir la Droite au pouvoir aux élections suivantes.

2. Que penser de la "théorie du calcul électoral" lancée à propos de cette guerre ?

Qu'elle est aussi stupide qu'abjecte. Stupide, car comme on l'a vu les Israéliens sanctionnent leurs gouvernants quand ils jugent qu'ils ont mal mené un conflit, et ce depuis la première arrivée du Likoud au pouvoir après la guerre du Kippour, jusqu'à l'épisode précédent sur Gaza, comme on vient de le rappeler. Et abjecte, comme l'écrivait Bernard-Henri Levy dans son bloc-note du "Point", le 22 novembre dernier : "Et je ne parle pas de ces experts ès conspiration qui, confortablement installés dans leur fauteuil d’éditorialiste ou de stratège en chambre, ne veulent voir dans cette histoire que la main démoniaque d’un Netanyahou trop heureux d’une nouvelle guerre qui va faciliter sa réélection. Je n’entrerai pas dans des comptes d’apothicaire remontrant à ces ignorants que tous les sondages, avant la crise, donnaient Netanyahou déjà largement gagnant."

3. Mais justement, que pensent les Israéliens après cette semaine d'affrontements ?

Nous disposons de deux enquêtes dopinion, respectivement publiées par la chaîne 2 de télévision israélienne et par le quotidien Maariv. Selon le premier sondage, 64% des Israéliens estiment que la pérennité du cessez-le-feu ne sera que « de courte durée » alors que 24% estiment quil ne « tiendra pas du tout ».  Une majorité dIsraéliens (58%) estiment toutefois que la force de dissuasion de Tsahal a été restaurée, contre 23% de sondés, qui affirment quelle demeure « inchangée ».  Pour 49% des Israéliens, révèle de son coté lenquête du Maariv, Israël aurait du poursuivre lopération «Pilier de Défense », alors  que 31% se déclarent favorables au cessez-le-feu, et 20% dindécis. 41% des personnes interrogées refusent toutefois lidée dune réoccupation de la bande de Gaza. A la question « êtes-vous favorable à une présence militaire permanente dans la bande de Gaza ? », seuls 29% ont répondu par la positive, contre 30% dindécis.
Des résultats importants, parce qu'ils donnent la parole aux principaux intéressés et non aux journalistes français qui prétendent penser à leur place. Clairement, les Israéliens sont partagés, dans la mesure où ils pensent qu'il y aura "d'autres rounds", donc que cela n'a pas été une victoire définitive. Contradiction, aussi, dans le souhait d'une poursuite des opérations, mais en même temps dans le refus de réoccuper le Territoire. Tout cela, et en particulier pour le million d'habitants du Sud du pays, peut se traduire par des pertes sèches pour le Likoud au moment des élections de fin janvier ... et rend à nouveau stupide la "théorie du calcul électoral".

4. Tsahal a-t-elle effectivement restauré sa force de dissuasion ?

Oui, si on se base sur une considération simple : comme à fin 2008, le Hamas et les factions islamistes dissidentes (ces dernières l'entrainant peut-être dans l'affrontement par leurs provocations) ont testé, pressurisé, mis à l'épreuve Israël en lui imposant un challenge impossible : accepter un niveau de bombardements - plusieurs dizaines de missiles envoyés par jour - paralysant la vie des habitants du Sud du pays ; ou alors, risquer une pluie de missiles (on en était à plusieurs centaines par jour dans cette guerre) s'il réagissait. Le gouvernement israélien a relevé ce défi, et contraint le Hamas à accepter un cessez-le-feu après avoir subi des lourdes pertes, tout en limitant les dégâts dans le pays (voir question suivante).
Non, si la dissuasion consiste à décourager définitivement l'ennemi de reprendre les hostilités : le Hamas a tôt fait de proclamer sa "victoire" dès le jeudi 22 novembre, congratulé à la fois par l'Autorité Palestinienne et par l'Iran - tous deux rivalisant dans un grand concours d'hypocrisie car sur le fond cette fin de partie doit les décevoir, pour des raisons différentes. Ceci étant, le réarmement des milices islamistes reprendra, et il faut craindre effectivement qu'une fois rééquipé en missiles de tous types, elles reprendront une nouvelle vague d'attaques contre Israël. Non, également, car comme en 2004, comme en 2009, tant que le Hamas est aux commandes, la dissuasion ne fonctionnera jamais face à sa logique à la fois terroriste et "révolutionnaire".

5. La défense du territoire et des habitants a-t-elle été efficace ?

Oui, largement. Parce qu'heureusement il n'y a eu que six tués. Et parce que les missiles des Islamistes auront marqué peu de "tirs au but". Prenons les statistiques officielles de l'armée : il y a eu 1534 missiles lancés au total ; le système "Dôme de fer" a eu 88% de réussite sur les missiles qui devaient atterrir dans des aires peuplées. (428/484) ; près de 890 missiles sont tombes dans des aires  vides ; et près de 160 missiles sont tombés dans la bande de Gaza, ce qui confirme l'imprécision de ces armes primitives !
Ceci étant, et si on se place dans la perspective angoissante d'une guerre générale avec l'Iran et ses alliés, le paysage semble moins rassurant ... Ce sont des dizaines de milliers de missiles que possède le Hezbollah, et Israël ne possède à ce jour que 5 batteries de son "bouclier" d'anti-missiles, mobilisé à 100 % pour faire face à l'arsenal largement moins important du Hamas ; ceci, sans considérer les missiles à moyenne portée "Fajr 5", capables comme on l'a vu, pour la dizaine lancées cette fois-ci, d'atteindre Tel Aviv et le centre économique du pays ; l'aviation sera-t-elle capable, comme en 2006 au dessus du Liban, comme en 2012 au dessus de Gaza, d'éliminer dès le départ le plus gros de cette redoutable menace ?

6. Faut-il être satisfait de l'attitude égyptienne ?

Oui, largement. Non seulement, un gouvernement de "Frères musulmans" ne s'est pas laissé entrainer dans un conflit souhaité par ses homologues de Gaza, mais en plus il aura joué un rôle de médiateur permettant un cessez-le-feu, donc d'éviter à Israël une intervention terrestre au final.
Non, dirons les Israéliens "souhaitant en finir avec le Hamas", et justement pour la même raison, car le Hamas n'a pas été renversé cette fois encore ; quand aux sentiments profonds du Président Mohammed Morsi, on les sait inamicaux envers leur pays, ce n'est pas un scoop ! S'il ne dénonce pas, encore, le traité de Paix, c'est surtout parce qu'il a trop besoin de l'aide américaine.
Mais une lecture plus fine des évènements peut révéler aussi autre chose, à savoir la mise en action, discrète, d'un 'front sunnite" pour éviter un conflit voulu au final par l'Iran chiite ... et par son allié syrien aux abois. Comme l'écrivait le site Guysen, "Malgré leur haine commune d'Israël , et les congratulations du Hezbollah pour les actes de terreur du Hamas, leurs divergences sont profondes concernant la Syrie. Le responsable des relations internationales du Hamas et représentant de l’organisation au Liban, Oussama Hamdan, a déclaré un gel des relations avec le mouvement du Hezbollah".
On notera enfin l'absence de manifestations d'envergure dans le monde arabe et au niveau international - mais ce contraste avec 2009 était directement lié au bilan des tués palestiniens bien plus modeste, en raison, justement, de l'absence d'engagement terrestre.

Jean Corcos