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12 mars 2012

Théâtre d’ombres : la poudrière moyen-orientale, entre jeux de rôles et engrenage fatidique (1/2)

Introduction :
Le "Nouvel Economiste" n'est pas un journal spécialisé en géopolitique, mais on peut y trouver des perles rares ... 
Une amie m'a signalé cet article remarquable, qui donne un point à la fois rigoureux, exhaustif et objectif sur le dilemme iranien. Comme il est très long, je vous le propose en deux parties. Bonne lecture !
J.C

Théâtre d’ombres. Les bruits de botte se font à nouveau entendre sur la scène moyen-orientale. Alors que l’Iran oppose une fin de non-recevoir aux demandes de transparence sur ses capacités nucléaires militaires, ses adversaires font monter, via Israël, la menace de représailles armées. La guerre, présentée jusqu’ici comme une option dans le cadre d’une diplomatie coercitive, sanctions économiques à l’appui, est devenue un risque réel.
Pour l’heure, le ballet diplomatique, toujours très complexe au Moyen-Orient, résiste. Le tour dramatique qu’il a pris ces dernières semaines polarise le jeu des acteurs. De part et d’autre d’une ligne de fracture représentée par l’opposition revivifié entre chiite et sunnites, chacun compte ses troupes. Il reste à l’occident allié objectif des pays arabes du golfe l’espoir d’atteindre des objectifs de non prolifération nucléaire sans avoir à sauter dans l’inconnu que représentent des hostilités de grande ampleur contre l’Iran. Le tragique, comme retenu pour l’instant dans l’inconscient des dirigeants syriens ou iraniens, peut survenir à tout moment.
Le bras de fer qui oppose depuis plus de dix ans maintenant l’Iran à une bonne partie du reste du monde se tend. L’Iran campe sur ses positions, alternant les déclarations belliqueuses, niant un jour devant l’évidence son intention d’aller jusqu’au seuil du nucléaire militaire pour jurer le lendemain que sa marche vers l’atome est “sans frein et sans retour”. Ses adversaires, Europe et Etats-Unis en tête, accumulent les preuves des progrès accomplis pour conclure que les engagements pris dans le cadre du traité de non-prolifération (TNP) sont violés. Suivent des sanctions et, de plus en plus précises, les menaces d’intervention militaire directe d’Israël. Ehud Barak, le ministre israélien de la Défense, estime publiquement l’Iran proche du “seuil d’immunité”, au-delà duquel son programme nucléaire ne pourra plus être stoppé, ce qui équivaut à fixer un ultimatum. “Le consensus est beaucoup plus large qu’il y a 4 ou 5 ans sur la dangerosité de l’Iran, note un analyste, on arrive au pied du mur.”
Le drame est-il surjoué ? Face aux impasses qui se multiplient, diplomates, experts militaires, spécialistes du renseignement, responsables politiques font feu de tout bois. Les petites phrases, les propos menaçants, les avis et contre-avis “confidentiels” sur l’imminence ou les chances de réussite d’un raid israélien tapissent les “unes” des grands quotidiens. Dans son édition du 19 février dernier, le New York Times publie une carte détaillée des différents itinéraires étudiés par l’aviation israélienne pour conduire une intervention sur 4 sites nucléaires iraniens. Différents interlocuteurs “haut placés” ou “proches des milieux autorisés” y livrent complaisamment leur opinion sur l’opération, dans un jeu qui consiste à retenir Israël – l’argument dissuasif étant que l’Etat hébreu n’a pas la capacité d’y aller seul et que les Etats-Unis seraient forcés d’aller finir le travail – tout en augmentant la pression sur l’Iran.
De leur côté, les Israéliens affirment qu’ils n’avertiront pas leur allié américain avant une intervention. On y croirait, puisque depuis le 31 décembre dernier, l’espace aérien irakien rendu par les Etats-Unis à la souveraineté irakienne n’est plus défendu. Comédie, là encore ? Ces efforts visibles pour exploiter tout le répertoire du jeu diplomatique s’expliquent en partie par le fait que les conditions légales, une résolution de l’ONU, ne sont pas remplies pour une intervention. Surtout, une question clé n’a pas été tranchée. Vaut-il mieux un Iran doté du feu nucléaire ou une guerre avec l’Iran avant que ce seuil ne soit atteint ? C’est un dilemme digne d’une tragédie grecque. L’une et l’autre hypothèses donnent des frissons aux analystes.

Première face du dilemme, l’Iran puissance nucléaire

La crainte d’avoir à entrer en conflit avec l’un des plus anciens Etats du monde, héritier de la grandeur perse, fait peur. La perspective de voir l’Iran acquérir la capacité de manier des armes atomiques est tout aussi effrayante. “On ne peut réduire la bombe atomique à un objectif axiologique, commente Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l’institut Thomas More, comme si le feu nucléaire était un attribut de pouvoir que l’on acquiert comme une marque de distinction symbolique.” C’est encore plus vrai dans le cas de l’Iran, poursuit l’expert. “Avec l’Iran, la définition de l’inimitié, qui est de réunir l’intention hostile, exprimée à de multiples reprises par ce pays, et la capacité militaire, serait remplie.”
Les signes d’agressivité émis par l’Iran sont nombreux, des déclarations hostiles à l’égard d’Israël, que le président Ahmadinejad s’est donné publiquement pour objectif de détruire, aux actions de soutien au terrorisme international, voire aux actions directes comme celles tout récemment tentées à Bangkok, en Géorgie et en Inde. Il n’y a donc aucune raison de croire que l’Iran se contenterait d’utiliser le nucléaire militaire sur le mode classique de la dissuasion. “Et même avec cette doctrine , on oublie souvent que, à plusieurs reprises pendant la guerre froide, l’équilibre de la terreur a failli se rompre et que l’on est passé près de la déflagration”, note le chercheur. Dans le cas de l’Iran, la crainte légitime est de voir l’arme suprême venir en appui de stratégies agressives. Les analystes géopolitiques parlent de “sanctuarisation agressive”. “L’Iran pourrait imposer ses vues à l’extérieur avec un sentiment d’impunité.” Derrière, il y a la certitude d’assister à la prolifération avec, en tête de file des candidats à la bombe, l’Arabie saoudite. Toute la région entrerait dans une zone de risque de cataclysme avec des conséquences bien au-delà.

Deuxième face du dilemme, la guerre

De là à estimer que la guerre est un prix raisonnable à payer pour barrer dès aujourd’hui la route à l’Iran, cela n’a rien d’évident. Ce ne serait même pas le dénouement de la pièce, avertissent certains. “Une intervention, vraisemblablement israélienne et sans soutien américain, ne ferait que reculer le problème, étant donné la dispersion des installations iraniennes, estime Thierry de Montbrial, président de l’Ifri, l’Institut français de relations internationales, et donner une bouffée d’oxygène au régime.” “Impossible, en se contentant de frappes aériennes, de neutraliser complètement le programme nucléaire iranien, acquiesce Karim Bitar de l’Iris. En outre, attaquer l’Iran comporte un risque de déstabilisation de l’ensemble de la région.” Comme disent les militaires, la guerre a sa propre logique, que l’on ne découvre qu’une fois les hostilités ouvertes.

Quel enchaînement serait susceptible de se produire si un matin, le monde se réveillait après qu’une centaine de chasseurs israéliens avaient traversé l’Irak pour aller bombarder les usines d’enrichissement d’uranium de Natanz et de Fordo, le réacteur à eau lourde d’Arak et l’usine de tranformation de l’uranium en “yellow cake” d’Ispahan ? Les risques d’échec partiel ne sont pas à négliger. Il s’agit d’aller frapper en quatre endroits, à plus de 3 000 kilomètres aller retour des bases des F15 et F16 israéliens, donc au-delà de leur rayon d’action autonome, le tout à travers des territoires hostiles. Et puis il y a les risques de réaction en chaîne. “Français et Britanniques ne voient pas d’un bon œil la possibilité d’une frappe israélienne, rappelle François Heisbourg, conseiller de la Fondation pour la recherche stratégique, si celle-ci est importante et signée, elle provoquerait de très fortes tensions dans l’ensemble du Moyen-Orient et risquerait de durcir le sens des révolutions arabes en cours contre les Occidentaux.” Les pays du Golfe, Arabie saoudite et Qatar en tête, se sont clairement positionnés contre l’Iran. Le monde arabe est beaucoup plus large : de l’Egypte au Maghreb, personne n’apprécie l’Iran, mais les uns et les autres voueraient bien davantage aux gémonies l’Occident qui s’attaquerait à un pays musulman.

Inconnue majeure, la réaction iranienne

La réaction de l’Iran constitue l’inconnue majeure. Les dirigeants iraniens font, comme leurs homologues étrangers, des calculs rationnels pour évaluer leurs forces et leurs faiblesses vis-à vis de leurs ennemis. Mais, estime Jean-Sylvestre Mongrenier, on a un peu tendance à oublier que la politique entre nations n’est pas une comédie même un peu musclée entre hommes d’affaires gérant fermement leurs intérêts, mais avant tout soucieux de reprendre le business. C’est une scène où se joue la grandeur des peuples, leur vie et leur mort. “D’où la possibilité constante d’irruption du tragique”, commente l’expert. Sur le plan de la politique intérieure, l’Iran sortirait renforcé d’une agression, alors que le pouvoir conservateur éparpillé en plusieurs pôles doit faire face depuis 2009 à l’opposition du mouvement réformiste et à de fortes dissensions en son sein. En revanche, le pays semble faiblement armé, économiquement et militairement, pour s’engager dans une guerre totale avec Israël ou les pays du Golfe qui entraînerait les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France dans le conflit.
“C’est comme si le Japon avait fait Pearl Harbour en sachant qu’ils allaient perdre la guerre non pas en 4 ans mais en 2 mois”, juge François Heisbourg. Avant cela, l’Iran dispose d’autres modes d’intervention. “Au moins des opérations de terrorisme par Hezbollah interposé, avec des agressions directes contre Israël, mais qui sont sans doute bien intégrées dans le plan de défense israélien.” Ensuite, estime l’expert, il faut observer ce qui se passerait dans le Golfe. Les Iraniens peuvent répéter ce qu’ils avaient expérimenté en 1988 : la guerre des pétroliers, mines et tirs contre des navires à l’appui. “Cela avait fini par l’envoi de navires de guerre, l’organisation de convois et quelques opérations coup de poing de la marine américaine contre des navires iraniens et deux plateformes pétrolières.”
Les prix du pétrole avaient alors peu bougé. Que se passerait-il en cas de représailles plus substantielles ? “A ce moment-là, tout se ferme. L’Iran n’exporte plus du tout de pétrole. Ce qui équivaut à un suicide économique très rapide. Avec une incertitude au moins temporaire sur les 17 millions de barils qui sortent quotidiennement de la région, un peu moins de la moitié de ce qui est échangé quotidiennement sur le marché international, il y aurait des répercussions majeures sur les prix de l’énergie”, admet François Heisbourg.
Paradoxalement, les deux protagonistes principaux du drame, l’Iran et Israël, qui se font directement face, sont eux aussi confrontés à ce dilemme. Plutôt que la guerre, l’Iran peut préférer poursuivre dans le changement brutal de répertoire. Le pays en appelle à la reprise du dialogue avec les pays occidentaux un jour (c’était le 23 février), pour refuser le lendemain aux inspecteurs de l’AIEA chargés de la contrôler l’accès à des installations sensibles. Son art de la rupture se révèle une manière efficace de gagner du temps. De son côté, Israël peut poursuivre les opérations de sabotage non signées pratiquées jusque-là pour gêner l’Iran et les deux pays peuvent s’affronter par opérations clandestines interposées.

Jacques Secondi
Le Nouvel Economiste, 1er mars 2012