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02 mars 2012

Libye, année zéro

La nouvelle Libye sera-t-elle un Irak au bord de la Méditerranée ? Et le renversement de Mouammar Kadhafi, appuyé par l'OTAN sous l'impulsion décisive de Nicolas Sarkozy, déchaînera-t-il un chaos comparable à celui qui a suivi l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis ? 

C'est déjà ce qu'annoncent certains commentateurs sur l'air d'"on vous l'avait bien dit", en se fondant sur les nouvelles alarmantes en provenance de Libye, où il ne se passe pas une semaine sans que des milices s'affrontent jusque dans le centre de Tripoli.

Leurs craintes ont été confortées par le président du Conseil national de transition (CNT), Moustapha Abdeljalil, qui a lancé ce cri d'alarme : "Soit nous répondons sans faiblesse à ces événements (les combats entre milices) qui entraînent les Libyens dans une confrontation militaire que nous ne pouvons accepter, soit c'est la sécession et la guerre civile (...). Il n'y aura pas de sécurité tant que les combattants refuseront de rendre leurs armes."

Les révolutionnaires ne veulent pas rendre les armes qu'ils avaient prises pour combattre Kadhafi, multipliant les prétextes et les conditions. Ils font régner l'arbitraire, rançonnant aux carrefours, arrêtant qui bon leur semble et détenant des prisonniers hors de tout système judiciaire. A l'ordre milicien s'ajoutent les égoïsmes régionaux, portant en germe le morcellement, voire l'éclatement du pays, pointent les cassandres.
Qui ne manquent pas de faire remarquer que les nouveaux dirigeants libyens ont l'intention de faire respecter les principes de la charia. Règne des milices, explosion des régionalismes et fondamentalisme religieux : le cocktail fatal ; l'Irak serait donc bien à l'oeuvre en Libye.

Il convient pourtant de réfuter comparaisons hâtives et analyses à l'emporte-pièce. La Libye d'aujourd'hui n'est pas l'Irak de 2003. La chute du régime de Mouammar Kadhafi n'a pas donné lieu au chaos et au pillage qui avaient suivi le départ de Saddam Hussein. La reconstruction en sera grandement facilitée. Elle ne sera pas parasitée par une occupation militaire étrangère, exécrée. Au-delà de cette différence essentielle, la Libye a la chance de ne pas sortir d'un embargo dévastateur, comme l'Irak de 1991 à 2003.
C'est enfin un pays homogène, contrairement à l'Irak, traversé par la fracture entre chiites et sunnites et miné par la question kurde. Certes, la revendication berbère en Libye, jusqu'à présent largement culturelle, pourrait se muer en demande politique, voire territoriale. Mais on en est encore loin.
Entre la Libye d'après-Kadhafi et l'Irak post-Saddam, il y a surtout une différence centrale, essentielle, qui peut se résumer par ce paradoxe : si la violence imposée aux Irakiens est passée par la destruction de l'Etat (baasiste en l'occurrence, mais héritier de la millénaire tradition mésopotamienne), c'est justement la construction d'un Etat moderne qui pourrait devenir facteur de violence en Libye si elle est mise en oeuvre sans discernement. La dictature de Kadhafi, aussi totalitaire ait-elle été, n'a pas édifié d'Etat moderne, centralisé et fort.
Le colonel Kadhafi a surtout excellé à créer une instabilité institutionnelle permanente, qui lui a permis d'asseoir son pouvoir personnel tandis qu'il manipulait avec une grande habileté les complexes systèmes d'alliances et d'allégeances tribales libyennes. Fatigués de vivre sans Constitution, sans règles, sans administration fiable, ni véritable armée depuis plus de quatre décennies, les révolutionnaires libyens ont donc un fantasme d'Etat. Le terme "Etat" a, pour eux, des vertus quasi magiques : il est synonyme de justice, d'égalité et de respect des droits du citoyen, tout ce dont ils ont été privés sous Kadhafi, qui ne faisait que récompenser ou punir, selon son bon vouloir et ses besoins du moment. En près de neuf mois de guerre civile, où les différentes villes assiégées se sont prêté main-forte, les Libyens se sont découvert une conscience et une fierté nationales, eux dont les fidélités sont avant tout locales et tribales.

Mais la mise en place d'un Etat moderne signifie la définition de règles communes à tous, la mise à plat des exceptions et des passe-droits. Elle implique la confiscation de la violence légitime par l'Etat à travers sa police et son armée. Elle institutionnalise les différends, censés désormais se régler par le droit ou l'élection. Dans un pays qui n'a connu ni loi fondamentale, ni partis politiques, ni armée depuis des décennies, la gageure est énorme. En juin, les Libyens sont censés élire les 200 membres de l'Assemblée constituante. Le temps presse.
Or les Libyens, malgré leur désir de normalité, continuent de considérer les partis comme un facteur de divisions, les lois et les institutions comme des instruments de l'arbitraire et l'armée comme une milice au service du régime. Les révolutionnaires passent donc leur temps à saper l'autorité de l'Etat qu'ils appellent de leurs voeux.
Plutôt que de vouloir mettre en place un Etat ex nihilo, ce qui va prendre plusieurs années, le seul moyen pour les nouvelles autorités libyennes de garantir rapidement un minimum de vivre-ensemble est de se reposer sur les structures locales - militaires comme civiles - issues de la révolution. Plutôt que de décréter un désarmement impossible à obtenir ou de faire des promesses chimériques destinées à faire plaisir à la communauté internationale, c'est aujourd'hui le seul moyen d'impliquer les Libyens dans la construction de leur Etat.

Christophe Ayad
Le Monde, 26 janvier 2012

Nota de Jean Corcos :
Les auditeurs m'auront entendu, dimanche dernier et à l'occasion de mon interview d'Antoine Vitkine, évoquer cet article publié par Christophe Ayad, lui-même fin connaisseur du monde arabe (il est égyptien d'origine) ; le voici donc, pour ceux dont la curiosité aurait été éveillée !