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05 décembre 2011

L’islamisme modéré : un leurre ?


En Tunisie, au Maroc et certainement en Égypte avec des pourcentages plus importants encore, les islamistes sont les grands gagnants de ces premières élections libres. L’ouverture démocratique leur permet de tirer avantage de leurs actions caritatives à l’égard des plus pauvres, des moins instruits au sein de leurs  populations respectives, mais aussi d’une opposition sans compromission à l’égard des dictatures. Pour cela ils ont été torturés, emprisonnés pendant de longues années ou même assassinés : mais ils ne luttaient pas en faveur de la démocratie, mais en faveur d’un régime islamiste.  Les "printemps arabes"  leur ont permis de sortir de la clandestinité ou d’une semi clandestinité et de réapparaître au grand jour. Ils étaient les mieux organisés, ils disposaient de moyens financiers importants, ils ont donc pu être présents  dans toutes les circonscriptions, contrairement à ceux qui avaient été à l’initiative des révolutions, et qui inorganisés, sans expérience et sans moyens financiers,  se sont lancés dans la bataille électorale en rangs  dispersés.  Les partis islamistes ont su aussi attirer à eux des franges de la société qui ne leur étaient pas naturellement favorables, en se réclamant d’un programme qui respecterait le pluralisme démocratique et les libertés.
S’ils sont les grands vainqueurs  dans tous ces scrutins, ils ne disposent pas pour autant de la majorité absolue et sont donc obligés de former des gouvernements de coalition avec des partis démocratiques. Je vais m’attacher à examiner, particulièrement,  la situation en  Tunisie, parce que dans ce pays, contrairement au Maroc et à l’Égypte, il n’y pas de roi ou d’armée pour interférer avec le  fonctionnement démocratique. C’est là qu’on pourra le mieux mesurer la sincérité des islamistes, leur volonté réelle de respecter les libertés démocratiques et vérifier si les soupçons de double jeu sont fondés ou non.  

Rached Ghannouchi le chef d’Ennahdha, le parti qui va former le prochain gouvernement, a déclaré, je cite, « Ennahdha va laisser aux gens leur liberté totale : libres dans leur vêtements, libres dans ce qu’ils mangent et boivent. Il est du droit de la femme de se vêtir comme elle veut. Le double langage ne mène pas loin. Ceux qui le pratiquent finiront par être démasqués. Et d’ailleurs très rapidement, puisque les Tunisiens retourneront aux urnes dans un an. Je le répète donc pour la millionième fois : il n’y aura aucun retour en arrière quant aux droits acquis, aucune remise en question du code du statut personnel ».

Cela semble clair et net, mais de la parole aux actes, il y a souvent un gouffre dans lequel vont s’abimer les meilleures intentions, d’autant que Rached Ghannouchi n’occupera pas de poste de responsabilité. Je ne pense pas que des décisions gouvernementales ou constitutionnelles puissent être adoptées pour remettre en cause les libertés dont jouissent les tunisiens et en particulier les femmes. Par contre les islamistes, pourraient faire pression au sein de la société civile pour vider de leur contenu ces libertés et les rendre obsolètes.   Des «  étudiants » tunisiens ont séquestré le Doyen d’une  Faculté en exigeant de lui : 
 - Qu’il transforme une partie des locaux de la Faculté en mosquée
- Qu’il soit, pour donner l’exemple en sa qualité de Doyen, présent tous les jours, à la première prière du matin.
- Qu’il mette fin à l’interdiction du voile islamique pendant les cours et les examens.
- Qu’il mette à l’étude les conditions d’abolition de la mixité dans les cours et qu’il institue le monopole de la langue arabe pour les thèses.
Voila ce que, déjà, certains en viennent  à réclamer  à Tunis. L’information a pu circuler, mais que se passe-t-il dans les autres villes ou les villages de Tunisie ? Les gouvernements dirigés par les islamistes  éviteront bien sur d’édicter des lois qui les mettraient en porte à faux par rapport à leur discours démocrate-islamique, mais ils pourraient soutenir, encourager une islamisation rampante, « volontaire » de la société.

A propos des bars et de la consommation d’alcool, le même Ghannouchi disait il y a quelques années «  les bars fermeront quand ils n’auront plus de clients, cela ne se fera pas du jour au lendemain, ce sera peut être l’affaire d’une génération. L’objectif n’est pas tant l’interdiction que la suppression de la demande ». Ce  propos illustre bien ce que serait la stratégie des islamistes « modérés » pour arriver à leurs fins. Les démocrates, les modernistes, les laïques ont une année devant eux pour convaincre les Tunisiens, y compris ceux qui vivent en France et qui ont voté Ennahdha, que  dans "démocrate- islamique", il faut privilégier démocrate.

Gérard Akoun 
Judaïques FM  94.8, le 1er décembre 2011

Nota de Jean Corcos :
Le Doyen de Faculté dont parle Gérard Akoun est une personnalité que mes auditeurs connaissent bien, puisqu'il s'agit du professeur Habib Kazdaghli que j'ai eu souvent à mon micro, et la dernière fois juste après la révolution tunisienne (cliquer sur son nom en libellé). Je profite de cet article pour lui exprimer solidarité et soutien, alors qu'il a subi et risque de subir la violence des salafistes.