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28 octobre 2009

"Le verrou de l’Asharisme", par Bernard Botturi, 1/3 : de la conquête à l’établissement de la Charia

Bernard Botturi


 Introduction :
J’ai eu la chance de faire la connaissance de Bernard Botturi grâce à FaceBook, mon réseau comprenant maintenant plus de 400 personnes dont des journalistes, écrivains, personnalités politiques ... et intellectuels indépendants comme lui ! En fait, il est un peu « inclassable », et comme moi il a eu un métier sans rapport avec ses passions. Diplômé en psychologie clinique et en neuropsychologie, il a fait toute sa carrière dans le domaine médico-social. Mais il a aussi obtenu de nombreux diplômes dans des domaines aussi différents que l’épistémologie des sciences physiques et mathématiques, l’histoire de l’antiquité et la philosophie, option « civilisations musulmanes » ! C’est bien sûr sur ce sujet que nous-nous sommes retrouvés. Actuellement à la retraite, il prépare un livre sur ce sujet, et il a écrit ce long article intitulé « le verrou de l’Asharisme », dont il a bien voulu accepter la publication ici. Un texte long, exigeant, loin des articles superficiels que l’on peut lire ici ou là !
Je l’ai divisé en plusieurs parties, afin d’en faciliter la lecture.

 
L’islâm à conquête du monde :À partir de l’an 634, le second calife Omar I° (calife de 634 à 644) lance les troupes arabes à l’assaut du monde environnant. L’empire Sassanide s’effondre, les provinces Byzantines de Syrie, d’Égypte, d’Arabia sont annexées. À sa mort il laisse un empire qui comprend la Cyrénaïque, l’Égypte, la péninsule arabique, la Syrie, l’Arménie, le Caucase, l’Iraq, la Perse. Après diverses guerres de succession, les Califes de la dynastie Omeyyades (661 à 750) vont continuer l’expansion de l’Empire qui ira de l’Espagne aux portes de la Chine et de l’Inde.

La construction de l’idéologie impériale :Dès la mort de Mahomet, l’islâm va être secoué par de multiples guerres internes. Le premier Calife Abou Bakr avait du lutter pour éviter l’apostasie des Arabes. Son successeur, Omar, fut assassiné dans des circonstances sombres, de même Uthman le troisième Calife, et le dernier des califes dits « légitimes » Ali en 661.
Lorsque Muawiya I° fonde la dynastie des Omeyyades, l’islâm va connaître des grandes dislocations : les Kharidjites rejettent l’autorité des Califes, puis en 681 se crée le schisme Chiite. En 750, Abou Al Abbas fait massacrer le clan des Omeyyades, le seul survivant ira se réfugier en Espagne. Ce massacre signe la dislocation de l’Empire en trois califats : Abbasside (Syrie, Iraq, Iran, Arabie, Arménie, Caucase, Pakistan, Afghanistan, Kirghizie, Ouzbékistan), Fatimide (Égypte, Cyrénaïque, Soudan), Omeyyade (Espagne) et d’autres royaumes : Aghlabides (Algérie, Tunisie), Idrisside (Maroc). Nouveaux états aux frontières changeantes selon le sort des armes, qui peu à peu céderont le pouvoir aux Seldjoukides puis aux Ottomans.

Un Coran officiel :Les turbulences du pouvoir ont amené les Califes (cumulant pouvoir temporel et religieux) à stabiliser l’islâm. Le premier artisan fut Uthman, qui établit une première recension officielle du Coran par ordre de longueur des Sourates. Dans la foulée, il fait brûler toutes autres variantes ou versets et sourates déclarés suspects ; cette compilation officielle fut contestée par les partisans d’Ali, qui feront plus tard le schisme chiites et qui clameront que le Coran de Mahomet était trois fois plus important que le Coran officiel. Et c’est seulement en 943, sous le Califat Abbasside de Al Muttaqi, que s’impose le Coran que nous connaissons établi par Ibn Moujahid.

La consolidation de la Sunna par les Hadiths :Une fois le Coran stabilisé, il fallait en faire une lecture officielle afin de créer une tradition orthodoxe (Sunna) ; pour cela les Califes eurent recours aux Hadiths (témoignages d’un événement ou d’une parole lié au Prophète ou à ses Compagnons de la première heure). Les Hadiths permettent d’argumenter tel ou tel verset du Coran, d’y éclaircir des contradictions des points obscurs, et surtout à partir d’eux pourront s’établir les traités théologiques, juridiques, les règles éthiques s’imposant à tous. Les Hadiths auront une légitimité aussi grande que le Coran et l’un et l’autre se légitimeront de façon réciproque. Là aussi il a fallu faire un tri officiel des Hadiths. Le Calife Al Mutamid demanda à plusieurs savants d’établir des recueils officiels. Deux recueils devinrent la base de la tradition officielle (la Sunna) établi l’un par Al Bukhari (810 - 870), l’autre par Muslim ibn Al Hajjaj (819 - 875). Ces deux recueils éliminèrent les différents hadiths qui, d’une manière ou d’une autre, pouvait remettre en cause le pouvoir du Califat et des dizaines de milliers de hadiths (certain parlent de deux cent mille hadiths) circulant n’en furent retenus qu’à peine 10 000 si l’on cumule ceux retenus par les deux auteurs. Les Hadiths sont classés par thèmes, permettant de traiter l’ensemble de la vie religieuse, sociale, économique, intellectuelle, privée. La lecture de la table des matières du recueil de Bukhari donne le vertige, toute la vie humaine est passée au crible de façon hyper scrupuleuse, avec un flot continu de permis et d’interdits. Ces hadiths permettront l’élaboration d’une doctrine totalitaire et réactionnaire au sens propres des termes : tout est remis entre les mains du Calife chef absolu, guide de la vie spirituelle et temporel et tout nouveau problème doit toujours être résolu en référence à ce qui fut. Le retour au passé source de la Vérité sera la voie de réponse à tout et pour tout.

Un Mahomet officiel :Mahomet apparaît très vite comme étant le modèle du croyant, donc il était nécessaire de faire une biographie (Sira) officielle qui ne puisse que conforter le despotisme des Califes et le conservatisme de la Sunna. Il existait une première biographie (Sira) de Mahomet rédigée en 750 par Ibn Ishaq, mais celui-ci était d’une part Shiite et d’autre part partisan du libre arbitre, ce qui était absolument réprouvable pour les Califes Abbassides. Sa biographie fut révisée par Ibn Hisham (mort en 834) et éditée en 830 ; bien entendu cette Sira est conforme à la Sunna naissante. Au fur et à mesure que les corpus des hadiths se stabilisaient, la Sira du Mahomet fut reprise par Al Waqidi, Ibn Sad et enfin par Jafar al Tabari (829 - 923). Tabari, savant féru de la science du Hadith et du droit islamique, établira une Sira en accord avec la Sunna, Sira qui sera la source de toute une légende dorée au service de l’édification des fidèles dans les prescriptions de la Sunna.

Des lois une fois pour toute :Le Coran, les Hadiths, la Sira étant maintenant revêtus du sceau de « l’authenticité » officielle, il était nécessaire d’en déduire des lois qui puissent donner au gouvernement des Abbassides un pouvoir indiscutable.

La Charia :La charia ou « voie droite » fut élaborée par le recueil des divers versets coraniques et hadiths contenant des prescriptions juridiques et éthiques. Ce corpus ne pouvait répondre aux exigences de l’empire de façon satisfaisante, en effet en même temps que des territoires étaient annexés, les conquérants durent faire face à des institutions, des lois spécifiques, des moeurs propres aux peuples colonisés ; cette rencontre mis les juristes face à des situations non prévues par la Charia et auxquelles il fallait bien répondre afin d’asseoir l’islamisation de la société. Les divers Califes abbassides commandèrent aux juristes des codes de jurisprudence afin de pouvoir faire appliquer de façon rigoureuse l’ordre islamique dans l’ensemble de la vie sociale de l’Empire. Cinq jurisconsultes vont élaborer des Fiqhs (codes de droit musulman) à partir de la Charia ; la charia ou ensemble des préceptes et lois révélée par Dieu au sein du Coran, jusqu’alors n’était considéré que comme un droit purement théorique sans application réelle, laissée à l’arbitraire des juges.

Vont apparaître cinq écoles de droit et de jurisprudence :L’école Malékite, fondée par Malik Ibn Anas (715 - 795)
L’école Hanéfite, fondée par Abou Hanifa (mort en 797)
L’école Chaféite, fondée par Al Chafï (mort en 820)
L’école Hanbalite, fondée par Ahmad Ibn Hanbal (780 - 855)
L’école Zâhirite, fondée par Dawud ben `Alî al-Isfahânî (815 - 884).
La rédaction de ces codes va commencer à partir du VIII° siècle pour s’achever au IX° siècle. De ces cinq écoles ne subsisteront que les 4 premières, l’école Zâhirite n’ayant été adoptée que par les seuls Califes almohades (dynastie musulmane d'origine berbère qui domina l'Afrique du Nord et l'Espagne aux XIIe et XIIIe siècles), alors que les 4 premières resteront en vigueur jusqu’à maintenant avec des fortunes diverses. Tout théologien de la Sunna se réfère au moins à l’une de ces écoles, afin d’éviter la domination d’une école sur l’autre, la Sunna ayant toujours eu soin d’établir une tradition du « juste milieu » excluant les positions extrêmes contradictoires. Au fil du temps l’influence des écoles s’est répartie de façon géographique :
L’école Malékite, principalement établie dans le Maghreb et dans l’Afrique noire.
L’école Hanbalite, présente dans l’Arabie Saoudite, prend une place qui dépasse largement son aire géographique d’origine notamment par l’influence des saoudiens et des frères musulmans dans le monde islamique.
L’école Hanéfite, prédomine en Turquie, Pakistan, Afghanistan et Chine.
L’école Chaféite ; s’est imposée en Égypte, Indonésie, Malaisie.
Les divers Fiqhs que l’on nomme hâtivement Charia, divergent essentiellement quant à la place du jugement personnel du juriste, ouvrant plus ou moins la voie à des casuistiques permettant d’atténuer la sanction encourue, en la contextualisant dans les circonstances et par la recherche des différentes causes liées à ces circonstances. Mais tous les Fiqhs se référent à la Charia en tant que corpus de lois intangibles, irréformables car issues de la volonté divine même. 

Bernard Botturi