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23 avril 2008

La Tunisie demeurera une terre de dialogue, par Souhail Ftouh (2/2)


Le mausolée du Président Habib Bourguiba
à Monastir, cité dans l'article

Suite et fin, aujourd'hui, du témoignage exceptionnel d'un jeune Tunisien, qui a accueilli et guidé pendant une semaine un couple d'Israéliens venus visiter le pays en retrouvant avec émotion leur terre natale ... bonne lecture !

Notre passage à La Goulette était un moment émouvant (1). Ici toutes les nostalgies étaient évoquées : la promenade du Shabbat à la Goulette était de coutume. A l’époque, lorsqu’il n'y avait qu'un seul boulevard longeant la mer, la rue derrière abritait toutes les gargotes : méchoui (2) briks (3), fricassés ... la plupart d'entre elles étaient tenues par des Juifs et la plus célèbre était " chez Bichi".
A la Goulette, tout le monde rencontrait tout le monde, certains allaient au cinéma en matinée. D’autres allaient dans les petits cafés tenus par des Italiens, Maltais ou Musulmans. Le couple israélite me rappelait que les filles juives, bien habillées, se baladaient sur ce boulevard. Alors qu’à la Goulette Casino les familles juives louaient des chambres à l'ancien casino dans ce qu’on appelait à l’époque les Oukala (4).

Nous n’avons pas manqué notre passage au Saf-saf, le café très populaire et celui des Juifs de la Marsa (cette dernière fut une station balnéaire et le lieu de l'ancienne résidence des Beys de Tunisie). La particularité de ce café du Safsaf était le puits au centre et le chameau aux œillères qui tournait la poulie du puits sans arrêt, pour faire remonter les gargoulettes d'eau délicieusement rafraîchissante, servie dans des haleb (5). Ce café populaire reste à l’identique jusqu’à aujourd’hui sauf qu’il a perdu sa clientèle juive.

Autre lieu visité, autre souvenir évoqué dans cette promenade : Nabeul. Ici on s'y rendait en pèlerinage sur la tombe de Rabbi Yaâqov Slamma. En se promenant dans le Grand souk de Nabeul, le couple israélien avait remarqué que la Hamsa. (= cinq) est toujours disponible dans les vieux magasins de la ville. Il s’agit d’un dessin de la main avec les cinq doigts, référant à la 5e lettre de l'alphabet hébraïque qui est le signe du nom de Dieu. Ce pendentif portant ce dessin est utilisé pour se rappeler cette présence et protéger contre le mauvais œil.

Souk El Belgha, reste pour nous un passage incontournable à Nabeul. Ici on trouve des pantoufles, des babouches et des articles en cuir en général. Au marché nos hôtes israéliens ont retrouvé l’odeur de la Harissa, une purée de piments rouges piquants qui, jusqu’à aujourd’hui, demeure une spécialité de la région de Nabeul. A ma grande surprise cette fois, mon compagnon m’affirmait que la Harissa de Nabeul est disponible aussi dans les grandes surfaces en Israël ! Avant que nous prenions le chemin du retour, un vieux monsieur utilisait encore la Nafa, sorte de tabac à priser. Le couple se rappelle encore qu’à l’époque on se passait de la Nafa à la synagogue pour s'éveiller pendant la prière.

En revenant dans la capitale, on a pensé à la pâtisserie. Ici une adresse : rue de Constantine, à Tunis, il y avait de chaque côté de la rue deux excellentes pâtisseries juives qui se faisaient concurrence, Gafsi et une autre ... dont j’ai oublié hélas le nom. Le couple israélien me rappelle que chaque jeudi et durant toute la journée, les gens peu fortunés passaient aux magasins et ils recevaient des pâtisseries pour Shabbat. Dans les pâtisseries juives de Tunis on retrouvait également la Louzata, sirop d’orgeat, ou encore la Rozada, boisson à l'eau de rose. On a aussi cherché sur Tunis la Javanaise, célèbre pâtisserie juive très fréquentée, mais on ne l’a pas trouvée.

Pour le dîner, on est allé à un restaurant bien connu à Tunis (Dar el Jeld). Ici le couple israélien s'est régalé en goûtant la Kémia, petit apéritif, en raviers, avant le repas, qui est très varié ; il y avait des petits poissons frits (minuscules rougets, toutes sortes de salades et aussi de l'akoud). J’avoue que je ne suis pas fort en cuisine, mais le couple me racontait que quelquefois, dans les fêtes juives, on servait après la Kémia, ce qu'on appelait une "assiette anglaise", composée d'une brick, d'une tranche de minina, de torchi el khel, d'un petit pain et de quelques tranches de salami avec bien sûr une olive ou deux, vertes - jamais de noires. (pourquoi ?). Sur la table on me parlait aussi de la bkaila, des bricks et minina qui étaient à part dans le corps du repas tunisien.

Au petit matin, autre lieu et autre ambiance. On étaient à la ville de Monastir. La visite du Mausolée Habib Bourguiba (6) était un moment fort pour nos amis israéliens. J’étais d’ailleurs très surpris par leur reconnaissance envers ce leader tunisien.

Ils ont rendu hommage à un homme visionnaire qui a toujours dénoncé l’intransigeance suicidaire des dirigeants arabes face à Israël. Cette vision de Bourguiba a fait d’ailleurs de la Tunisie, malgré tous ses travers, un pays avant-gardiste du monde arabe dans de nombreux domaines.

Nos invités israéliens n’ont pas retenus leur émotion devant la tombe de ce visionnaire, notre compagnon s’est adressé à Lui « Que le Tout- Puissant Miséricordieux vous accorde à une place de choix parmi les Grands, puissions-nous ne jamais vous oublier, vous êtes gravé dans nos cœurs et nos esprits ».

Quand à son épouse, elle a prit plein des photos du lieu avant de le saluer avec ces mots « Adieu Si El Habib, Que ton âme repose en lieu en toute sérénité, car tu as laissé la Tunisie entre de bonne mains ».

En rentrant, ils m’ont confirmé qu’en Israël, les communautés juives gardent encore une admiration particulière pour notre cher et regretté Président Habib Bourguiba. Il fut le premier leader qui a su dans les justes moments distinguer entre la réalité et la fantaisie. Il faut dire qu’avec la disparition du leader Habib Bourguiba, la Tunisie et le monde avaient perdu l'un des chefs historiques les plus courageux et l'un des plus grands défenseurs de la paix que le vingtième siècle ait connus.

Aujourd’hui la paix, le Shalom reste encore l'aboutissement d'un long processus que chacun de nous devra contribuer. C'est cela notre tâche de "faire le Shalom" ; c'est l'une des caractéristiques de notre existence en tant que Juifs et Arabes.

C'est donc volontairement que j'ai placé cette visite dans le cadre du rapprochement entre nos deux peuples respectifs afin que nos invités israéliens découvrent la vraie tolérance qui règne en Tunisie, et constatent, pendant une semaine l’évolution de ce pays.

Leur visite dans en Tunisie n’était pas seulement pour le souvenir, mais elle était pour :

- Une prise de conscience d'abord que le problème palestinien n’est pas un prétexte éternel pour la haine entre les Juifs et les Arabes.

- Puis constater un bilan des manques dans la connaissance et donc (logiquement) dans la compréhension et l'affection entre les deux peuples cousins.

- Enfin, une volonté d'amélioration du dialogue israélo-tunisien, par l’échange des visites, pour vraiment se connaître, se comprendre et s'apprécier mutuellement.

Devant l'importance de cette ambition dans nos problèmes de coexistence commune, nous devons ouvrir les frontières psychologiques, établir un respect réciproque et réfléchi de façon positive sur le futur de nos enfants.

Nos amis israéliens étaient si affectueux et sympathiques, à tel point que je n’ai jamais pensé que je les aimerais autant. Le temps s’est trop vite écoulé hélas, nous avons passé des moments agréables ensemble.

En les raccompagnant à l’aéroport de Tunis, j’avais les larmes aux yeux. Le monsieur, âgé de 75 ans, me disait qu’il gardera encore l’espoir de voir une paix possible. Ils ont quittés la Tunisie tôt le matin de ce 13 Avril à 6 heures, après une semaine passé en Tunisie. Ils sont grand père et grande mère de11 petits enfants, tous vivent en Israël.

Ils m’ont promis ce matin, à l’aéroport, qu’ils raconteront à leurs petits enfants cette bonne expérience vécue en Tunisie, durant une semaine, pour que leurs petits enfants se souviennent qu’ils y avait encore des Juifs et des Arabes qui pourraient partager l’amitié et le bonheur ... en Tunisie .

Souhail Ftouh


(1) Petit village jusqu'en 1920 quand les habitants de Tunis commencèrent à quitter la grande ville pour les villages avoisinants.
(2) Méchoui, plat de viande grillée à l'huile et aux épices, macéré et cuit lentement, spécialement chez les juifs marocains. A Tunis ceux de "Beyza", et ceux de "Bichi" à la Goulette, sur le grill, étaient appréciés.
(3) Brick, pâte fine de dessert, pliée en triangle (parfois en rouleaux, etc.). Elle entre dans la composition des pastelles et de la mhencha. Elle peut être fourrée de pomme de terre, légumes, poulet, poisson, viande, oeuf, etc.
(4) Oukala, un groupe de chambres autour d'une cour centrale où les locataires se partageaient la cuisine et les toilettes.
(5) Hallab, tasse en poterie à deux anses. Elle conserve très bien l'eau fraîche, le plus souvent aromatisée de quelques gouttes d'eau de fleur d'oranger.
(6) Premier président de la République indépendante de Tunisie, leader de la lutte pour l'indépendance (1932-56), et Fondateur de la Tunisie moderne (1957-1987). Il mourra le 6 avril 2000 à l'âge de 97 ans.