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10 juillet 2017

Ces islams d'Afrique que l'Occident ne veut pas voir - 2/2



Pour l'ethnologue Jean-Loup Amselle, le soufisme n'est ni le véritable islam en Afrique ni le contre-feu idéal au wahhabisme et au djihadisme. Interview (suite)

Justement, vous interrogez longuement dans votre livre le leader religieux malien Mahmoud Dicko, qui est un wahhabite et qui, selon vous, ne suit pas à la ligne près les règles telles qu'elles sont pratiquées en Arabie saoudite. Dans son cas, peut-on parler d'un wahhabisme « malien » ?

C'est un wahhabisme qui a acquis des caractéristiques locales, mais c'est toujours du wahhabisme. Le wahhabisme au Mali n'est pas le même qu'en Côte d'Ivoire ou en Arabie saoudite. Mahmoud Dicko est un quiétiste qui refuse le djihad et l'application des règles les plus violentes de la charia, comme le fait de couper les mains des voleurs. Alors que les fondamentalistes wahhabites refusent tout ce qui s'est passé avant l'islam, lui affirme que ce qui fait tenir ensemble la société malienne, ce sont l'islam et les traditions pré-islamiques, d'où l'importance de s'appuyer sur ces traditions, garantes de l'ordre. Ainsi, il faut maintenir les parentés à plaisanterie.

C'est-à-dire ?
Ce sont des pactes entre familles. Par exemple, vous êtes un Coulibaly de 15 ans, je suis un vieux Diara de 70 ans. Si vous m'insultez, ce qui est très grave, vu notre différence d'âge, le sang ne coulera pas du fait du pacte.

Est-ce aussi au nom de l'ordre que l'islam au Mali s'accommode de l'excision ?
Le problème de l'excision est différent. C'est devenu un marqueur politique qui oppose la bourgeoisie laïque, féministe, pro-occidentale – et soit dit en passant, passablement opportuniste parce qu'elle veut récupérer l'argent que propose l'Occident pour lutter contre cette pratique – aux religieux nationalistes et anti-occidentaux. Ce qui explique que Mahmoud Dicko se soit opposé à la loi que le ministre de la Santé du Mali se faisait fort de faire voter avant la fin 2017 pour interdire l'excision. C'est la même chose pour le combat contre l'homosexualité. Fondamentalement, ceux qui veulent que les homosexuels soient criminalisés ne s'y intéressent que parce que c'est un moyen de s'opposer au libéralisme occidental en matière sexuelle. Mais, là encore, ce n'est pas seulement un phénomène africain. On le voit en Tunisie, les islamistes peuvent avoir des positions plus cool que les laïcs, notamment sur l'homosexualité. C'est donc moins un problème religieux que politique. Ce qui est important, cependant, c'est que la société malienne évolue. Un imam wahhabite m'a dit : « Mes premières filles ont été excisées et les autres, non. C'est une tradition dans l'islam, ce n'est pas une règle fondamentale de la religion. »

À vous croire, les Occidentaux sont en train de se tromper de combat en soutenant un islam plutôt qu'un autre ?
Oui, c'est contre-productif. La France comme les Occidentaux ne veulent pas parler avec quelqu'un comme Mahmoud Dicko et entendent ne discuter qu'avec les représentants des soufis. Cela n'a pas de sens : les uns et les autres ne sont pas très différents. En revanche, tous les leaders religieux interviennent aujourd'hui dans le domaine politique. Les associations musulmanes fonctionnent comme des partis politiques, leurs leaders sont consultés régulièrement et il est impossible de faire carrière politiquement sans leur appui. C'est cette réalité qu'il faut prendre en compte.

Vous avez travaillé sur l'ethnisation, le métissage et la pluralité culturelle, mais aussi critiqué la mode de l'ayahuasca (un breuvage hallucinogène originaire d'Amazonie, NDLR) et, aujourd'hui, vous vous intéressez au soufisme en Afrique.... Comment définissez-vous votre travail d'anthropologue ?
Mon ennemi, c'est le primitivisme. En ce sens, je suis un anthropologue marginal, car l'anthropologie vit du primitivisme et de l'idée que les sociétés exotiques sont radicalement différentes des nôtres. Or je pense que tous les habitants de notre planète, où qu'ils se trouvent, sont nos contemporains. Tous fabriquent jour après jour leur destin. D'où mon refus aussi de la victimisation. Prenez les Herreros de Namibie. C'est vrai, ils ont été exterminés. Les hommes, pas les femmes. Ceux qui ont survécu sont les enfants que ces femmes ont eus avec des soldats allemands. Avant le génocide, ce peuple n'existait pas. Comme les Tasmaniens, exterminés par les Britanniques : les survivants étaient des femmes, qui ont eu des enfants des forçats installés là, etc. Je ne veux pas dire qu'il n'y a pas eu de massacres, mais que la notion de tribu et de peuple est elle aussi une construction historique.

Propos recueillis par Catherine Golliau
Le Point, 11 mai 2017

* Jean-Loup Amselle est directeur d'études à l'Ehess. Il est l'auteur, entre autres, de Logiques métisses (Payot, 2010) et Branchements. Anthropologie de l'universalité des cultures (Flammarion, 2015).