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22 novembre 2016

La Grande Mosquée de Paris, une histoire française (2/2)



Va-et-vient de fidèles

Ramadan, départ au pèlerinage de La Mecque, fêtes de l’Aïd… Dans les années 1960, avant que n’ouvrent deux salles de prière sur le site même des usines, à Boulogne-Billancourt, les ouvriers de Renault se rendent en grappe jusqu’à la Mosquée. Le vendredi, l’équipe de l’après-midi termine le travail une heure plus tôt qu’à l’habitude, celle du soir prend la chaîne une heure plus tard et on s’en va entre hommes, puisque les familles sont restées en Algérie, pour la grande prière. Des processions que le Prix Nobel de littérature Claude Simon, rivé comme un voyeur derrière sa fenêtre du 3, place Monge, décrit dans Le Jardin des plantes : défilés d’hommes aux « longues robes de rois » qui s’engouffrent dans le métro de la place pour regagner « ces quartiers ou ces banlieues où personne ne va jamais », raconte-t-il, dans une vision très « musée des colonies ».
« Mosquée cube vide », écrivait encore Claude Simon il y a vingt ans. C’est aujourd’hui l’une des mosquées les plus fréquentées de France, la plus importante de Paris : la belle endormie s’est trouvée réveillée par les fidèles. Pour la dernière fête de l’Aïd, début septembre, plus de 12 000 d’entre eux ont foulé les tapis disposés dans la cour et les salles de prière. Depuis quelques mois, le vendredi, la foule déborde parfois devant l’entrée, sur le trottoir de la rue de Quatrefages. Les autres jours, un ballet de taxis tournoie autour du square : les chauffeurs s’y garent dix minutes, lumière verte au plafond, comme un bouquet de veilleuses, le temps d’une des cinq prières de la journée. « Il y a un grand retour de l’islam dans le métier », confirme Zouhaier Ben Ghorbal, chauffeur et pratiquant régulier.
ll a fallu aussi réserver deux salles de prière pour les femmes. Jusque-là, elles priaient dans la grande salle commune, derrière un rideau les séparant des hommes, puisque la tradition musulmane interdit aux deux sexes de se mélanger. Leur relégation dans un entresol a suscité en 2013 la très vive réprobation d’un collectif de musulmanes, à l’origine d’une pétition protestant contre « l’invisibilisation des femmes dans les lieux de culte ». Ces « sœurs », des « activistes féministes islamistes inconnues des fidèles réguliers », affirma le rectorat, tentèrent d’entrer en force dans la grande salle de prière, provoquant un début de bagarre comme on n’en avait jamais vu ici.
Dans le fauteuil en cuir de son bureau, où il reçoit invariablement autour d’un thé à la menthe, Dalil Boubakeur assure aujourd’hui que « l’homme musulman s’est mis hors de l’Histoire, laissant à la femme la possibilité de rattraper le temps perdu », mais il n’apprécie pas ces militantes d’un genre nouveau qui revendiquent un islam plus politique et plus visible.
Ce fervent chiraquien, dont le cœur n’a jamais penché à gauche et qui affirme un « amour barrésien, presque maurrassien de la France », ne cache pas le mépris que lui inspirent ces nouveaux adeptes d’un islam plus rigoriste. Comme la Ve République avec laquelle il se confond, il a mis des années à comprendre l’influence grandissante de ces « barbus ignorants ». Il les a pourtant vus apparaître à la fin des années 1960 : « Des militants de Foi et Pratique, ce mouvement tabligh qui prône une interprétation littérale du Coran, sont arrivés à Paris. Mais, voyant qu’ils n’auraient pas la main sur la Mosquée, ils sont partis fonder leur propre lieu de prière à Belleville. »

À l’épreuve d’un monde en pleine ébullition

À l’époque, l’État français ne s’en préoccupe pas. Personne, au sein de l’administration française, n’a la moindre idée de ces nouveaux intégrismes puisque, au cœur du 5e arrondissement, l’islam a toujours le visage tranquille et avenant du restaurant de la Mosquée où l’on sert loukoums à la rose et cornes de gazelle à l’ombre des figuiers. Le couscous et les tajines se dégustent sur de grands plateaux dorés, comme le font Serge Gainsbourg et Jane Birkin dans Slogan (1969), film de Pierre Grimblat qui voit naître les amours du couple mythique. « La France ne savait pas quel islam elle voulait ni surtout quel islam elle ne voulait pas », regrette encore Boubakeur.
Une vingtaine d’années plus tard, la guerre civile déchire l’Algérie. Le Groupe islamique armé (GIA) cherche à renverser le pouvoir d’Alger et menace le recteur qui est, à ses yeux, l’un de ses représentants en France. Formellement désigné par la Société des habous et des lieux saints de l’islam, le recteur fait toujours l’objet d’un accord entre l’Algérie et la France. Dalil Boubakeur devient la cible de tracts menaçants et très renseignés, signe d’une infiltration sérieuse du personnel de la Mosquée. « Notre cuisinier, un jeune type avec qui je jouais au football, les informait », raconte aujourd’hui son fils Sami.
Pour la famille Boubakeur, la menace n’est qu’une des ondes de choc du conflit algérien. Le recteur, ancien élève du lycée Louis-le-Grand, marié à une Auvergnate avant de devenir cardiologue à la Pitié-Salpêtrière, à Paris, et membre de l’ordre des médecins, se sent totalement français. Et, au fond, bien loin de ces nouveaux dévots que, grand lecteur de Molière, il compare à Tartuffe. « Il paraît que parfois il va manger à l’Hippopotamus », murmurent, indignés, les fidèles qui vont acheter leur viande à la boucherie halal de la rue Larrey.
Le recteur doit pourtant composer avec un monde musulman en pleine ébullition. En 1996, il s’oppose à la venue de l’écrivain britannique Salman Rushdie, visé par une fatwa après la publication de ses Versets sataniquesIl a vécu la tuerie de Charlie Hebdo en 2015 comme « une déclaration de guerre fracassante » et l’a condamnée aussitôt, mais avait qualifié de « syndrome strictement psychiatrique » la publication de nouvelles caricatures du Prophète, trois ans plus tôt. L’exercice d’équilibrisme devient difficile quand désormais on tue.

Boubakeur coupé d’une partie des croyants

Dalil Boubakeur est un joueur d’échecs et un homme prudent par nature. Mais le recteur de la Grande Mosquée de Paris donne souvent l’impression que son monde s’est arrêté au XXe siècle, celui des orientalistes et des universitaires arabisants qui l’entouraient au mariage de son fils. Plus Algérie française qu’Algérie indépendante, alors qu’une partie de l’islam revendique sa puissance et que sa mosquée se remplit de croyants qu’il ne connaît plus et qui ne le reconnaissent plus. « L’assemblée des fidèles se modifie, convient Sami Boubakeur qui prévient d’emblée qu’il n’envisage pas de succéder à son père. Ils sont plus jeunes, plus fervents, se déplacent en famille avec les enfants, portent souvent le kamis et gardent sur le front la Tabaâ », la marque de ceux qui se prosternent fréquemment.
Dalil Boubakeur, lui, continue de se présenter plus volontiers comme un rationaliste que comme un homme de foi : « Si c’est pour croire en ce que les ignorants croient, certainement pas ! Je suis un bon musulman, mais moderne, formé par mes maîtres laïcs de l’école française. Comme disait le théologien réformiste Mohamed Abdou, “il faut avoir moins de religiosité et plus de culture”. » Il assure avoir appris le Coran, mais aussi « les mathématiques, la littérature française, l’anglais, l’allemand. »
Lieu de culte du passé alors que les musulmans sont de plus en plus jeunes, symbole de l’islam pour l’État français alors que, depuis 2003, la Mosquée de Paris reste systématiquement minoritaire dans les élections au CFCM. « Je n’ai jamais vu Boubakeur dans un bain de foule, observe un essayiste spécialiste du monde arabe et bon observateur du microcosme musulman parisien. Le problème c’est qu’il est le lien avec l’État, pas avec les fidèles, contrairement, par exemple, aux représentants de la communauté juive, qui font remonter au pouvoir peurs et inquiétudes. Il exprime la loyauté de l’islam à l’État, répète ses préoccupations – aimer la République, respecter la loi. C’est une relation de servitude qui est instaurée. Voilà pourquoi il ne peut être populaire. » Publiée en septembre par le Journal du dimanche, la vaste enquête menée par l’Institut Montaigne indique que les musulmans se retrouvent bien plus dans le prédicateur Tariq Ramadan (37 %), réputé proche des Frères musulmans, que dans le patron de la Mosquée de Paris (16 %), que beaucoup ne connaissent pas. Confronté une fois à ce dernier, lors d’un débat au Parlement européen, le recteur avait vite été balayé par la verve et la rhétorique habile de Ramadan. « Aujourd’hui, regrette Boubakeur, une voix libérale comme la mienne se perd dans le marasme ambiant. »
Parisien quand la plupart des musulmans vivent dans les banlieues, issu d’une famille de grands bourgeois cultivés quand la plupart de ses fidèles peinent dans leur vie quotidienne, il ne parvient pas à s’adresser aux nouvelles générations. En 2005, lors des émeutes à Clichy-sous-Bois, Dalil Boubakeur, qui présidait alors le CFCM, s’était rendu à la mosquée Bilal de Clichy, attaquée quelques jours plus tôt par des grenades lacrymogènes. Sa voiture avait été accueillie avec des projectiles. Les émeutiers refusaient de parler à ce notable de l’islam conduit par un chauffeur.

Fenêtre sur hammam

Hors des grandes fêtes, la Mosquée est aujourd’hui autant fréquentée par des non-musulmans et des touristes que par des fidèles. Dalil Boubakeur le sait. Il y a quelques années, il avait d’ailleurs voulu reprendre la concession du restaurant et du hammam aux Lalioui, une famille de grossistes installés en région parisienne. Il rêvait de les confier à l’humoriste et producteur Jamel Debbouze. Les pourparlers n’ont finalement pas abouti, et le restaurant est resté dans son jus, au grand dam de la Mosquée, qui voulait donner un vernis plus moderne au décor délicieusement désuet et rentabiliser également le hammam en le transformant en un spa plus haut de gamme. Ce n’est que récemment que le recteur s’est résolu à en fermer l’accès aux hommes. « Tout le Marais avait fini par venir là », souffle-t-il. Déjà, en 1966, Gérard Oury avait reconstitué le décor des bains turcs de la Mosquée pour une scène à la fois ambiguë et comique de La Grande Vadrouille : Louis de Funès et Bourvil cherchaient dans les vapeurs des bains des aviateurs anglais.
Dans les années 1980, « gays musulmans et non musulmans [se] retrouvaient deux fois par semaine » aux horaires réservés aux hommes, souligne Denis M. Provencher dans son essai Queer French. Protégé par la réputation du lieu de culte, on y cherchait l’aventure discrètement, loin des backrooms et des saunas gays qui commençaient à fleurir de l’autre côté de la Seine. Longtemps, la Mosquée a fermé les yeux. L’adresse figurait dans les guides français ou anglo-saxons recensant les adresses du Paris gay. « Comme dans l’ensemble du monde arabe, le hammam est un lieu de rencontres qui permet aux hommes de se rencontrer sans dire explicitement qu’ils sont homosexuels », relève Frédéric Martel, auteur du Rose et le Noir, essai sur les homosexuels en France depuis 1968 (Seuil). Dans les années 1990, au plus fort de l’épidémie de sida, alors que les hauts lieux de la nuit gay fermaient les uns après les autres, le hammam de la Mosquée est resté un refuge qui paraissait sûr. Ces dernières années, la crainte du scandale et les protestations de quelques fidèles ont obligé la direction à réagir. « Nous avons lancé plusieurs avertissements en vain », justifie Slimane Nadour, porte-parole de la Mosquée. Aujourd’hui, les mariés viennent toujours prendre des photos dans le jardin, comme les blogueuses mode et les youtubeuses choisissent la Mosquée pour donner à leurs shootings un « effet Orient ».
Dalil Boubakeur n’a pas renoncé à adapter « sa » mosquée au monde moderne, comme si elle devait refléter une évolution de l’islam qu’il appelle de ses vœux. « C’est l’Occident qui mène le progrès, répète-t-il, et même les Chinois vont vers ce modèle. Je regrette que les musulmans perdent du temps à freiner cette avancée. » La Mosquée s’est ainsi ouverte à Internet et depuis juin à Twitter, soucieuse de partager sur les réseaux sociaux communiqués, discours ou conférences. Le recteur ignore en revanche l’avalanche d’insultes et de critiques qui circulent sur les forums. « Ma mère joue le rôle de chef de cabinet de mon père et le protège de tout ça », glisse son fils. Ni le recteur, ni son porte-parole, ni son directeur de cabinet n’ont ouvert Soumission « Nous ne lisons pas Houellebecq, après ce qu’il a dit sur notre religion. » Ils ignorent que c’est chez eux, en présence du recteur, qu’a lieu la séance imaginaire de conversion du héros, après la victoire d’un musulman à l’élection présidentielle de 2022. Dans la fiction de Houellebecq, le hammam a été spécialement ouvert aux hommes pour l’occasion. Une consécration pour la Grande Mosquée de Paris, devenue lieu de mémoire littéraire chez – dernier paradoxe – le plus célèbre romancier de l’identité française.

Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin

Supplément M Le Magazine, Le Monde, 14 octobre 2016