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20 novembre 2016

La Grande Mosquée de Paris, une histoire française (1/2)






En s’intéressant à ce haut lieu de l’islam en France, Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin racontent en creux un échec. Celui de l’Etat français, qui rêvait de faire de cette institution l’unique représentante d’une religion de plus en plus protéiforme. En mai, « M » en livrait un autre visage en donnant la parole à de jeunes femmes françaises portant le hijab.


Des limousines aux vitres fumées, des chauffeurs qui s’empressent, des portières qui claquent. La semaine dernière encore, Azali Assoumani, le nouveau président des Comores, a souhaité, juste après sa visite à l’Élysée, rencontrer le recteur de la Mosquée de Paris, Dalil Boubakeur. Le vendredi, il n’est pas rare de voir un ballet de voitures diplomatiques déposer, devant l’imposante entrée de style mauresque, des conseillers des ambassades du Qatar ou d’Arabie saoudite. Les jardins à l’andalouse et les cours intérieures à colonnes en stuc se souviennent aussi de la visite, il y a quelques années, du dalaï-lama, ou de l’apparition de Rania de Jordanie, accompagnée de Cécilia Sarkozy. La reine avait fait sensation et la presse people avait dépêché, pour la première fois, ses paparazzis à la Grande Mosquée de Paris, dans le 5e arrondissement.
Tous les ministres de l’intérieur ont défilé devant les caméras, lors des cérémonies de rupture du jeûne à mi-ramadan. De Charles Pasqua à Brice Hortefeux, de Jean-Pierre Chevènement à Bernard Cazeneuve, les voici sur les photos d’archives, comme une longue procession, un peu contrainte, qui raconterait une facette de l’histoire de la République. Les présidents français s’y rendent aussi, à l’exception de François Mitterrand qui ne manqua pourtant jamais d’adresser aux trois recteurs qui se succédèrent pendant ses deux septennats ses vœux pour les fêtes de l’Aïd.
Le 9 avril 2002, quinze jours avant le premier tour qui allait lui opposer Jean-Marie Le Pen à l’élection présidentielle, c’est là, au milieu des mosaïques bleues et ocre que Jacques Chirac condamne solennellement « la haine raciale et religieuse », appelant les Français à la « vigilance » contre ce qu’on ne nommait pas encore « islamophobie ». Le 5 octobre de la même année, c’est aussi ici que Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, force les responsables musulmans à concrétiser la mise en place du Conseil français du culte musulman (CFCM), lancée par Jean-Pierre Chevènement. Ce fameux CFCM à la tête duquel il bombarde un an plus tard le recteur de la Mosquée de Paris, sans comprendre que Dalil Boubakeur ne parviendra jamais à fédérer des communautés disparates et minées par leurs rivalités.

L’écrin rassurant d’un islam modéré

Chefs d’État, ministres, évêques, rabbins, pasteurs, la Grande Mosquée a parfois des airs d’ambassade, de salon mondain ou de palais du gouverneur. On y vient tout régler, dès qu’il s’agit d’islam. Comme si, aux bords de l’exotique Jardin des plantes, l’étincelant édifice incarnait à lui seul les défis et les contradictions de la deuxième religion de France. Comme si ce témoignage architectural d’un empire colonial disparu offrait un écrin rassurant pour s’adresser aux nouvelles générations de musulmans que la France peine à appréhender. Une mosquée symbole, un point fixe dans le tourbillon d’anathèmes, de parjures, fatwas ou menaces contre les fidèles qui encerclent désormais l’islam.
Recteur de la Grande Mosquée depuis 1992, Dalil Boubakeur, 75 ans, fils d’Hamza Boubakeur, déjà recteur, a toujours navigué entre les compromis passés avec une République qui voyait en ce « Voltaire de l’islam », comme il s’est longtemps lui-même désigné, un dignitaire idéal. Pourtant, il se déplace avec deux gardes du corps. En novembre 2010, quatre jeunes apprentis djihadistes grandis à Paris avaient repéré dans les moindres détails la configuration de la Grande Mosquée. Ils voulaient tuer le recteur, jugé traître à Allah parce que partisan d’un islam trop modéré. Autrefois, dans des temps plus calmes, il parlait avec érudition de Descartes et faisait distribuer l’éloge de Mahomet par Lamartine dans une méconnue Histoire de la Turquie. Désormais, les médias l’interrogent sur le terrorisme ou sur la formation des imams.
Aimable et parfois mondain, il aurait voulu incarner un islam conciliant, se contentant de recevoir les fidèles comme le ferait un juge de paix. Longtemps, d’ailleurs, il a cru jouer ce rôle. 11 septembre 2001. L’écrivain Michel Houellebecq vient de publier Plateforme et confie à un magazine, à l’occasion de la sortie de ce nouveau roman, que « la religion la plus con, c’est quand même l’islam ». Flammarion s’inquiète pour son auteur. Raphaël Sorin file place du Puits-de-l’Ermite pour trouver un arrangement. « Il ne s’agissait pas d’excuses, raconte aujourd’hui l’ancien éditeur du Prix Goncourt. Je voulais dire à la Mosquée de Paris que je préférais mille fois un procès qu’une bombe. » Le matin du 11-Septembre – l’épisode sera quelque peu occulté par l’attentat contre les tours jumelles du World Trade Center… –, l’éditeur présente à l’islam de France ses « regrets »après les « dérapages et propos inconsidérés » de Michel Houellebecq.

Aux soldats musulmans, la République reconnaissante

À force de jouer les PC de crise, on en oublierait presque que la Mosquée de Paris est un lieu de culte. On la repère en levant la tête vers son minaret de 33 mètres de hauteur. Coincée entre le Jardin des plantes et la place Monge, dans un dédale de rues à angles droits, la Mosquée dévoile d’un coup aux visiteurs ses façades blanches fraîchement restaurées : pas de panneau pour l’annoncer. La lourde porte de bois sculptée ouvre sur un décor des Mille et une nuits : le jardin intérieur, des arches sculptées avec entrelacs et rinceaux, la douce fontaine carrelée de turquoise. « Le hasard a voulu que ce soit moi qui, lorsque je travaillais pour l’Office français de l’immigration et de l’intégration [OFII] au Maroc, aie tamponné les visas des zéligeurs qui venaient la rénover », raconte Sami Boubakeur, le fils du recteur, aujourd’hui responsable du Bureau de l’OFII à Lyon. Rien à voir avec l’architecture contemporaine de la mosquée de Lyon, inaugurée soixante-dix ans plus tard, en 1994, ou avec le projet de mosquée dans les quartiers nord de Marseille aujourd’hui abandonné.
La Grande Mosquée de Paris a été inaugurée en 1926 par Édouard Herriot. « Paradoxalement, ce sont les radicaux et les francs-maçons qui ont poussé le projet et convaincu le président du Conseil, Aristide Briand, qu’il conforterait ainsi le loyalisme des millions de musulmans de l’Empire colonial français, dont ces centaines de milliers qui se sont battus aux côtés de la France alors que l’Empire ottoman était l’allié de l’Allemagne », raconte Didier Leschi, ancien responsable des cultes au ministère de l’intérieur.
La loi du 19 août 1920, dont Herriot est le rapporteur, ouvre un crédit exceptionnel de l’État – 500 000 francs – tandis que le Conseil de Paris vote une subvention de près de 2 millions de francs à la Société des habous et des lieux saints de l’islam, créée en 1917 pour organiser le pèlerinage des ressortissants musulmans de l’Empire colonial français, en particulier des soldats, et qui régit aujourd’hui encore la Mosquée. « Elle est tout de suite devenue le lieu où s’exprimait le faste colonial, regrette le philosophe algérien et spécialiste des religions Malek Chebel. Elle aurait pu être un trait d’union entre deux civilisations, orientale et occidentale, mais cette mission a été escamotée par le prestige qu’en a tiré le pouvoir en place. »
Le 15 juillet 1926, devant les plus hautes autorités de l’État, il y avait eu des lâchers de colombes, des charmeurs de serpents, le sultan du Maroc et le bey de Tunis, et des rangées de radicaux, laïcards et francs-maçons, pour célébrer le « geste de la France à la religion musulmane ». Grand amateur de théâtre et auteur de poèmes érotiques, le recteur Si Kaddour Benghabrit avait inauguré le restaurant, les bains et le bazar aujourd’hui oublié de la rue Geoffroy-Saint-Hilaire, comme un souk donnant sur le Jardin des plantes. Et il avait ouvert sa cave à champagne, qui deviendra l’une des plus fabuleuses de Paris.
 « Il ne montera vers le beau ciel nuancé de l’Île-de-France qu’une prière de plus dont les tours catholiques de Notre-Dame ne seront point jalouses », avait sagement expliqué le maréchal Lyautey lors de l’inauguration des travaux. « Plus qu’une offense à notre passé : une menace pour notre avenir », rétorqua Charles Maurras dans L’Action française, à propos du nouveau minaret. Il sera le seul dans Paris et reste le plus haut de France. Les premiers jours, un muezzin a tenté d’annoncer la prière, se souvient un riverain très âgé, qui le tient de ses parents : le quartier, si tranquille, a été frappé de stupeur. Pierres, sifflets… Sur les échafaudages des HBM (ces « habitations à bon marché » de brique rouge dessinées par les architectes des premières cités-jardins), place du Puits-de-l’Ermite, des ouvriers rigolards avaient eu raison du malheureux muezzin, qui n’osa plus jamais chanter. Mais la Mosquée ne fut plus contestée.

Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin

Supplément M Le Magazine, Le Monde, 14 octobre 2016