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25 août 2015

Le martyre du Yémen, dans l’indifférence absolue



Il devait y avoir une trêve humanitaire le 17 juillet. Elle n’a pas eu lieu, en dépit des appels, de plus en plus pressants, de l’ONU et de la Croix-Rouge internationale. Voilà quatre mois déjà que le Yémen, pourtant habitué à la guerre, vit à l’heure des bombardements urbains et d’une crise humanitaire chaque jour plus dramatique. Encore quelques mois de combats, et le pays ressemblera à la Syrie, une mosaïque de chefs de guerre locaux, s’affrontant à l’arme lourde au beau milieu d’une population traumatisée. Le Yémen, l’Arabie heureuse de l’Antiquité, est, une fois de plus, en voie de dislocation – reflet et théâtre, parmi d’autres, des conflits qui divisent le Moyen-Orient d’aujourd’hui.

Est-ce la complexité des lignes de fracture de ce pays – régionales, religieuses, politiques –, l’éloignement ou un sentiment de désespoir, l’épuisement de nos capacités d’indignation ? Toujours est-il que le calvaire vécu par le Yémen ne fait ni la « une » des journaux ni ne mobilise qui que ce soit en Europe ou aux États-Unis. Pourtant, en quatre mois, la guerre qui s’y déroule a fait près de 3 000 morts et quelque 10 000 blessés, selon les ONG humanitaires. Elle a mis 1 million de réfugiés intérieurs sur les routes. Elle prive 80 % de la population – 25 millions d’habitants, parmi les plus pauvres du monde – d’un nombre croissant de produits de première nécessité : eau potable et médicaments, notamment.

Bombardements à l’aveugle
Enfin, à Sanaa, la capitale, et ailleurs, les bombardements, particulièrement ceux de l’aviation saoudienne, ont détruit une partie d’un héritage architectural classé au Patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco. Là encore sans choquer outre mesure la « communauté internationale ».
Qui se bat contre qui ? A très gros traits, il y a, d’un côté, l’ancien président Ali Abdallah Saleh, appuyé par une partie de l’armée et par les milices houthistes, qui, partis du nord du Yémen, ont déferlé sur le Sud et sa capitale régionale, le port d’Aden. Ils sont aujourd’hui sur la défensive. Car, de l’autre côté, l’Arabie saoudite et neuf autres pays arabes sont à l’offensive pour restaurer Abd Rabbo Mansour Hadi, le dernier des présidents en place, et les forces qui lui sont restées loyales.

Les houthistes sont présentés comme l’instrument de l’Iran au Yémen
Les houthistes sont présentés comme l’instrument de l’Iran au Yémen. La République islamique est soupçonnée de vouloir un point d’appui dans le golfe d’Aden, qui contrôle l’accès, en mer Rouge, du détroit de Bab-el-Manded, point de passage-clé pour le pétrole de la région. Au nom de la lutte contre les velléités de domination régionale de l’Iran, l’Arabie saoudite est entrée en guerre au Yémen en mars 2015, entraînant d’autres pays arabes dans l’aventure.
Les houthistes sont accusés de massacres divers, bombardant à l’aveugle, notamment les alentours d’Aden. L’aviation saoudienne bombarde, elle, de manière tout aussi indiscriminée : hôpitaux, centrales électriques, réservoirs d’eau – plus de la moitié des victimes sont des civils. A quoi il faut ajouter des attaques dues à l’Al-Qaida locale et des attentats imputés à une branche yéménite de l’État islamique, sans trop savoir qui est derrière l’une et l’autre de ces filiales djihadistes. De peur de mécontenter un peu plus Riyad, déstabilisé par l’accord sur le nucléaire iranien, les États-Unis ont pris le parti de la coalition arabe.

Au milieu, les Yéménites meurent, dans une assourdissante indifférence.

Éditorial du journal "Le Monde",

21 juillet 2015