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09 août 2015

Accord sur le nucléaire iranien : une revue de presse

Le Ministre iranien des Affaires Étrangères, Javad Zarif
 
Le 14 juillet, donc - triste rapprochement de date avec un évènement historique, pour ce que beaucoup présentent comme le "Munich" de notre époque -, le groupe "P5 + 1" des grandes puissances signaient avec la République Islamique d'Iran un accord sur son programme nucléaire, accord censé stopper pendant 10 ans la marche du pays vers l'arme atomique, et ce grâce à des engagements précis et vérifiés par des inspections régulières.
Rappelons-le, j'étais alors en vacances loin de Paris, et dans l'incapacité de lire et analyser les dizaines d'articles publiés à la suite : seules informations, celles des chaînes télé disponibles, informations qui m'ont, avouons-le, fortement déplu par leur tonalité : les journalistes semblaient dans l'ensemble ravis, soit faussement naïfs, soit convaincus, mais en tout cas désireux de ramener l'évènement non pas à sa substance technique - l'accord va-t-il fonctionner ? - mais à sa dimension politique : retour de l'Iran dans le concert des nations ; possible renversement d'alliances au Moyen-Orient ; et, pendant qu'on y est, isolement complet d'Israël, ce qui semblait aussi réjouir les commentateurs. Tout le monde s'accordait à dire que d'immenses marchés commerciaux allaient s'ouvrir, pour la France en particulier ; et on nous diffusait, aussi - en écho et avec le message subliminal que le peuple iranien allait enfin s'affranchir de sanctions dans le fond injustes -, les images des manifestations de joie à Téhéran.

Retourné chez moi il y a seulement une quinzaine de jours, j'avoue n'avoir pas lu tout ce qui a été publié, mais assez cependant pour vous proposer une revue de presse à l'image, je l'espère, de mes publications et émissions : n'allant pas uniquement dans un sens, diverse comme les auteurs d'articles, et vous laissant libres ensuite de vous forger une opinion. Petite précision, aussi, alors que le bras de fer au Congrès américain n'a pas encore eu lieu entre partisans et opposants à cet accord, j'ai préféré à ce stade ne pas mettre des liens sur les échanges, de plus en plus agressifs, entre l'administration américaine et le gouvernement israélien. J'y reviendrai plus tard, tout en étant - pourquoi ne pas l'avouer ? - extrêmement inquiet de cette crise.

Commençons d'abord par la référence principale, le texte de l'accord dans sa version anglaise : le voici en version pdf. Je n'ai pas trouvé le temps, bien sûr, de lire ses 159 pages, mais on pourra y retourner à l'avenir pour analyser tel ou tel détail - et comme le dit l'adage, "le diable est caché dans les détails", surtout avec les Ayatollahs !

Les points principaux de l'accord sont synthétisés dans un article fort optimiste publié sur le très sérieux site "Slate.fr", et qui nous dit que "l'accord du 14 juillet 2015 va bloquer la progression du programme nucléaire iranien pendant une génération." Commencez donc par le lire, avant d'attraper une migraine à la lecture des commentaires négatifs ! J'avoue m'être particulièrement intéressé à ce qui concerne une filière longtemps ignorée par les médias, celle du Plutonium que devait produire le réacteur d'Arak. A ce sujet, il est écrit que " l'Iran a accepté de reconfigurer l'ensemble du réacteur d'Arak, qui produira désormais moins de 1 kg de plutonium par an. L'ancien cœur du réacteur sera expédié en dehors du pays. En outre, l'Iran s'est engagé à ne jamais construire d'usines capables de recycler les crayons combustibles (..)". Les commentateurs négatifs relèvent, eux, que l'ensemble du réacteur ne sera pas démantelé ; et que les Iraniens continueront de produire de l'eau lourde. Pour rappel, aussi, mon article sur la filière oubliée du nucléaire iranien, publiée fin 2013 sur le site "Temps et Contretemps".

"Temps et Contretemps", justement, a publié une série d'articles fort bien documentés sur ces accords. D'abord cet éditorial de mon collègue de Judaïques FM, Gérard Akoun, qui reste équilibré : oui, l'Iran avec la fin des sanctions, va engranger maintenant des sommes considérables qui le feront monter en puissance ; il pourra rapidement passer au statut de puissance atomique passés les 10 ans de l'accord, qui laisseront intactes la plupart de ses installations ; mais Netanyahou, qui fulmine, ne pouvait pas obtenir mieux et certainement pas compter sur la solution militaire dont ne voulait pas Obama ; au final, il lui faut renouer les liens avec les Etats-Unis car il est en position de faiblesse.

Jacques Benillouche, le directeur du site, reprend les mêmes conclusions dans un même article, en insistant sur la solitude de Netanyahou : en effet les Européens - et même la France que l'on disait la plus dure sur ce dossier - ont suivi les Américains au final, et ils n'apprécient pas ses tentatives de saboter l'accord. Dans une autre publication, il relève aussi qu'après le soutien par l'opposition, sur ce dossier du Premier Ministre israélien, l'unanimité s'est vite fissurée, car on lui reproche à juste titre d'avoir échoué.

Jacques Benillouche relève aussi dans d'autres publications les aspects politiques et économiques de cet accord, qui inquiète beaucoup de monde dans la région : l'accord nucléaire bouleverse l'ordre établi au Moyen-Orient, car les Américains comptent sur l'Iran pour une alliance implicite contre le Daesh ; mais cela inquiète naturellement les grandes puissances sunnites - Arabie Saoudite, Egypte, pays du Golfe - qui se retrouvent dans le même camp que ... Israël ! Par ailleurs, et cela a sûrement joué un rôle pour cet accord, l'Occident organise l'assaut économique sur l'Iran.

Bruno Tertrais, expert que mes auditeurs connaissent bien, a publié dès le 15 juillet une tribune libre fort pessimiste dans un journal canadien : pour lui, les Iraniens vont tout faire pour trahir l'esprit de l'accord, et mettre des bâtons dans les roues des inspecteurs de l'ONU - notons à ce sujet que le protocole sur l'inspection des sites militaires n'est toujours pas signé. Les dix ans gagnés passeront rapidement, et il rappelle les illusions de l'accord passé avec la Corée du Nord en 1994, qui n'a pas empêché ce pays de devenir une puissance nucléaire. Surtout, il dénonce la naïveté américaine : "Les espoirs de « réconciliation » (on emploie ce mot comme s’il s’agissait d’une simple querelle de ménage…) entre les États-Unis et l’Iran sont vains. L’accord de Vienne est une transaction limitée, et non le début d’une transformation profonde. Le Guide de la révolution l’a d’ailleurs dit clairement : il ne conçoit de changement dans la relation irano-américaine qu’à la condition que Washington reconnaisse, dans les faits, la domination de Téhéran dans la région. Car l’opposition à l’Occident est l’un des principaux ressorts du régime."

Finissons donc par une note pessimiste avec cet article, dense et angoissant, de l'excellent David Horowitz sur le Times of Israël : il nous donne les 16 raisons pour lesquels cet accord est une victoire de l'Iran et une défaite de l'Occident. Au delà des éléments techniques qui contredisent le point de vue rassurant lu sur Slate.fr et dont je parlais au début, il cite à la fin une série d'éléments qui n'étaient justement pas sur la table des négociations - comme devrait le dire justement à mon micro Bruno Tertrais il y a quelques semaines (lire ici) : la République Islamique continuera à inciter à la haine contre les USA et à appeler à la destruction d'Israël ; elle continuera de violer les droits de l'homme, et d'exécuter massivement ses opposants ; elle continuera de soutenir et armer des groupes terroristes, etc.

Bonne lecture de tout cela !

J.C