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13 octobre 2010

"Parler contre Israël", par Pilar Rohala

Pilar Rahola, journaliste et femme politique catalane

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Texte présenté lors de la conférence qui eut lieu dans le Global Forum for Combating Antisemitism, qui se déroula il y a quelques jours à Jérusalem.
Lundi soir, à Barcelone. Au restaurant, une centaine d’avocats et de juges. Ils se sont réunis pour écouter mes opinions sur le conflit au Moyen Orient.
Ils savent que je suis un bateau hétérodoxe, dans le naufrage de la pensée unique qui règne sur mon pays, sur Israël.
Ils veulent m’entendre. Quelqu’un de raisonnable comme moi, disent-ils, pourquoi risque t-elle de perdre sa crédibilité, en défendant les méchants, les coupables ? Je leur dit que la vérité est un miroir cassé et que chacun d’entre nous en a un fragment. Et je provoque leur réaction : « Vous, vous vous croyez tous des experts en politique internationale quand vous parlez d’Israël, mais en réalité vous n’en savez rien. »
« Oserez-vous parler du conflit au Rwanda, au Cachemire ou en Tchétchénie ? Non. Ils sont juristes ; leur terrain n’est pas la géopolitique. Mais avec Israël ils osent. Tout le monde ose. Pourquoi ? Parce qu’Israël est  sous le feu médiatique de façon permanente et son image déformée contamine les cerveaux du monde. Et parce que cela fait partie du politiquement correct, parce que cela a l’air solidaire, parce que parler contre Israël ne coute rien.
Et ainsi, des personnes cultivées lisant des articles sur Israël sont prêtes à croire que les juifs ont six bras, tout comme au Moyen Age ils croyaient à toute sorte d’atrocités. Sur les Juifs d’antant et les Israéliens d’aujourd’hui, tout se vaut. La première question est alors de savoir pourquoi tant de gens intelligents, à l’heure de parler d’Israël deviennent des idiots…
Le problème que nous rencontrons – nous, qui ne démonisons pas Israël - est l’inexistence de débat à propos du conflit, ce qui existe bel et bien c’est la pancarte; nous n’échangeons pas des idées, nous nous tapons dessus avec des consignes ; nous ne disposons pas d’information sérieuse, nous souffrons d’un journalisme d’hamburger, fast food, plein de préjugés, de propagande et de simplisme.
La pensée intellectuelle et le journalisme ont démissionnés d’Israël. Ça n’existe pas. C’est pour cette raison que lorsqu’on essaye d’aller au-delà de la pensée unique, on devient suspect et réactionnaire, et on se retrouve immédiatement ségrégué. Pourquoi ? ça fait des années que j’essaye de répondre à cette question. Pourquoi ? Pourquoi de tous les conflits que connaît le monde le seul qui intéresse l’opinion est celui-ci ? Pourquoi on criminalise un petit pays qui lutte pour sa survie ? Pourquoi le mensonge et la manipulation informative triomphent avec une telle facilité ? Pourquoi tout est réduit à une simple masse d’assassins impérialistes ? Pourquoi les raisons d’Israël ne sont jamais évoquées ? Pourquoi il n’y a jamais de fautes palestiniennes ? Pourquoi Arafat est un héros et Sharon un monstre ? Bref, pourquoi étant le seul pays au monde sous la menace de destruction/anéantissement, c’est le seul que personne ne reconnait comme victime ?
Je ne pense pas qu’il y ait une unique réponse à ces questions ? De même qu’il est impossible d’expliquer complètement la méchanceté historique de l’antisémitisme, il n’est pas non plus possible d’expliquer l’imbécilité actuelle de l’anti israélisme. Elles boivent toutes deux des fontaines de l’intolérance, le mensonge et le préjugé. Si, en plus, nous acceptons que l’anti israélisme est la nouvelle forme d’antisémitisme, nous devons conclure que les contingences ont changé, cependant  se maintiennent intacts les mythes les plus profonds, tant celui de l’antisémitisme chrétien médiéval, que celui de l’antisémitisme politique moderne. Et ces mythes ont débouché sur le récit d’Israël. Par exemple, le juif moyenâgeux qui tuait des enfants chrétiens pour boire leur sang, se connecte directement avec le juif israélien qui tue des enfants palestiniens pour s’approprier de leurs terres. C’est toujours des enfants innocents et des juifs obscurs. Par exemple les banquiers juifs qui voulaient dominer le monde à travers de la banque européenne, selon le mythe de Protoclos, connecte directement avec l’idée de que les juifs de Wall Street dominent le monde à travers la Maison Blanche.
La domination de la presse, la domination des finances, la conspiration universelle, tout cela qui configura la haine historique contre les juifs, débouche aujourd’hui dans la haine envers les israéliens. Dans le subconscient, donc, bât l’ADN antisémite occidental, qui crée un efficace terreau. Mais que bât-il dans le conscient ? Pourquoi  surgit aujourd’hui avec une telle virulence une intolérance renouvelée, cette fois centrée, non sur le peuple juif, sinon sur l’Etat juif ?
D’après mon point de vue, cela a des motifs historiques et géopolitiques, entre autres le cruel rôle soviétique pendant des décennies, les intérêts arabes, l’antiaméricanisme européen, la dépendance énergétique d’Occident et le croissant phénomène islamique. Mais il surgit aussi d’un ensemble de défaites que nous souffrons en tant que sociétés libres et qui débouche sur un fort relativisme éthique. Défaite morale de la gauche. Des décennies durant, la gauche hissa le drapeau de la liberté, là où il y avait de l’injustice et elle a été la dépositaire des espoirs utopiques de la société. Elle a été la grande constructrice de l’avenir.
Même si la méchanceté assassine du stalinisme enterra les utopies et laissa la gauche comme un roi nu, sans habits aucun, elle a conservé intacte son aura de lutte et marque encore la limite entre les bons et mauvais dans le monde. Même ceux qui ne voteraient jamais des valeurs de gauche confèrent un grand prestige aux intellectuels de gauche et leur permettent de monopoliser le concept de solidarité.
Cette trahison historique de la liberté se reproduit, actuellement, avec une précision mathématique. Aujourd’hui autant qu’hier, cette gauche pardonne des idéologies totalitaires, tombe amoureuse de dictateurs, et, dans son offensive contre Israël, ignore la destruction de droits fondamentaux. Elle déteste les rabbins mais adore les imams ; crie comme Tsahal, mais applaudit les terroristes du Hamas ; pleure pour les victimes palestiniennes, mais méprise les victimes juives; et quand elle s’émeut pour les enfants palestiniens, elle le fait seulement si elle peut incriminer les israéliens. Elle ne dénoncera jamais la culture de la haine ou sa préparation pour la mort, ou la servitude que souffrent les mères.
Et pendant qu’elle hisse le drapeau de la Palestine, elle brûle le drapeau d’Israël. Il y a un an, dans le Congrès d’AIPAC à Washington, j’ai posé les questions suivantes : « Quelles pathologies profondes éloignent la gauche de son compromis moral ? Pourquoi ne voyons-nous pas des manifestations à Paris, ou à Barcelone contre les dictatures islamiques ? Pourquoi, n’y a t-il pas de manifestations contre l’esclavage de millions de femmes musulmanes ? Pourquoi ne manifestent-ils pas contre l’emploi d’enfants bombes dans les conflits où l’Islam est impliqué ? Pourquoi la gauche est obsédée par la lutte contre deux des démocraties les plus solides de la planète, et celles qui ont souffert des attentats les plus sanglants : Etats Unis et Israël ? »...
Pourquoi la gauche qui a rêvé d’utopies s’est arrêtée de rêver, fissurée dans le Mur de Berlin de son propre échec. Elle n’a plus d’idées mais des consignes. Elle ne défend plus des droits mais des préjugés. Et le plus grand préjugé d’entre tous c’est celui qu’elle a contre Israël. J’accuse donc de façon claire : la principale responsabilité de la nouvelle haine antisémite, déguisée d’anti israélisme, provient de ceux qui devraient défendre la liberté, la solidarité et le progrès. Loin de là, ils défendent des despotes, ils oublient leurs victimes et se taisent devant des idéologies moyenâgeuses qui veulent détruire la civilisation.
La trahison de la gauche est une authentique trahison à la modernité. Défaite du journalisme. Nous avons un monde plus informé que jamais, mais nous n’avons pas un monde mieux informé. Au contraire les autoroutes de l’information nous connectent avec n’importe quel point de la planète, mais nous ne connectent ni avec la vérité, ni avec les faits.
Les journalistes actuels n’ont pas cartes puisqu’ils ont Google Earth, ils n’ont pas besoin d’histoire puisqu’ils ont Wikipedia. Les journaux historiques qui connaissent les racines d’un conflit existent, mais ils sont une espère en voie d’extinction, dévoré par ce journalisme d’hamburger qui offre de nouvelles fast-food, à des lecteurs qui ont besoin d’information fast-food.
Israël est l’endroit du monde le mieux surveillé et néanmoins l’endroit du monde le moins compris. Bien sûr, il faut aussi compter avec l’influence de la pression des grands lobbys du pétrodollar dont l’influence sur le journalisme est subtil mais profonde.
N’importe quel mass media sait que s’il parle contre Israël, il n’aura pas de problèmes. Mais qu’arrivera t-il s’il critique un pays islamique ? Sans doute, alors, il va se compliquer la vie. Ne nous trompons pas ? Une partie de la presse qui écrit contre Israël, se verrait reflétée dans une aigue phrase de Goethe : « Personne n’est plus esclave que celui qui l’est en l’ignorant. » Ou sinon dans une autre, plus cynique : de Mark Twain : « Connaît d’abord les faits et puis torde-les autant que tu veux ». Le Code Pénal Romain. Et la Chartre des Droits de l’Homme…Et avec ces trois textes, on commencerait à nouveau. Et avec ces trois textes on commencerai à nouveau. Ces principes qui nous légitiment en tant que société, sont relativisés, même par ceux qui disent les défendre. « Tu ne tueras point »…, dépend de qui est la cible, pensent ceux qui, par exemple à Barcelone, ont manifesté avec des cris en faveur du Hamas. « Vivent les Droits de l’Homme »…, ça dépend à qui ils s’appliquent, et c’est pour cela qu’on ne se préoccupe de millions de femmes esclaves. « Tu ne mentiras point »…, dépend si l’information est une arme de guerre en faveur d’une cause. La masse sociale critique a réduit et, au même temps, a grossi le dogmatisme idéologique. Dans ce double virage, les valeurs fortes de la modernité ont été substituées par une pensée faible, vulnérable à la manipulation et au manichéisme.
L’ONU sert uniquement pour que des islamofascistes comme Ahmadinedjad, ou des démagogues dangereux comme Hugo Chavez, aient un haut parleur planétaire depuis lequel cracher leur haine. Et, bien sûr, pour attaquer systématiquement Israël. Aussi contre Israël, l’ONU vit mieux.
Finalement, défaite de l’Islam. L’Islam des lumières souffre aujourd’hui l’attaque violente d’un virus totalitaire qui essaye de freiner son développement éthique. Ce virus utilise le nom de Dieu pour perpétrer des horreurs inimaginables : lapider des femmes, les asservir, utiliser des femmes enceinte ou retardées mentales comme des femmes bombes, dresser dans la haine, déclarer la guerre la liberté. N’oublions pas, par exemple, qu’on nous tue au moyen de mobiles par voie sattellitale connectés avec les Moyen Age.
Si le stalinisme à détruit la gauche, et le nazisme a détruit l’Europe, le fondamentalisme islamique détruit actuellement l’Islam. Et elle a aussi, comme les autres idéologies totalitaires, un ADN antisémite.
Antisémitisme islamique est le phénomène d’intolérance le plus sérieux de l’actualité, il n’est pas vain de constater qu’il touche 1.300 millions de personnes éduquées, massivement, dans la haine au juif.
Dans l’impasse de ces défaites, se trouve Israël. Orphelin d’un journalisme sérieux et d’une ONU digne, et orphelin d’un islam tolérant, Israël souffre d’un violent paradigme du XXIème siècle : le manque de compromis solide avec les valeurs de la liberté. Rien ne paraît alors aussi bizarre. La culture juive incarne, comme aucune autre, la métaphore d’un concept de civilisation qui aujourd’hui reçoit des attaques de tout bord (de tous les côtés). Vous êtes les thermomètres de la santé du monde. Chaque fois que le monde a eu la fièvre totalitaire, vous avez souffert. Au Moyen Age Espagnol, pendant les persécutions chrétiennes, lors des pogroms russes, pendant le fascisme européen, pendant le fondamentalisme islamique…Toujours, le premier ennemi du totalitarisme a été le juif. Et dans ces temps de dépendance énergétique et discorde sociale, Israël incarne, dans sa chaire propre, le juif de toujours. Une nation paria parmi les nations. C’est pour cela que l’antisémitisme du XXIème siècle s’est vêtu avec le déguisement efficace de l’anti-israélisme.
Toute la critique contre Israël est-elle antisémite ? Non. Mais tout l’antisémitisme actuel s’est déversé sur le préjugé et la démonisation de l’Etat juif. Un nouvel habit pour une vieille haine.
Benjamin Franklin a dit : « Où vit la liberté, là est ma patrie. » Et Albert Einstein ajouta : « La vie est très dangereuse. Non à cause des personnes qui font du mal, mais à cause de celles qui s’asseyent pour regarder ce qui se passe. »
Celui-ci est le double compromis ici et maintenant : ne jamais s’asseoir pour voir passer le mal et défendre toujours les patries de la liberté.
 Pilar Rahola
Traduction de l’espagnol : Florencia Rodriguez