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04 octobre 2010

Arméniens ... et alliés au Hezbollah !

Drapeau arménien

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Introduction :
La place et le rôle des Arméniens au Moyen-Orient n'a pas encore donné lieu à une émission de ma série, et c'est dommage. Non pas qu'ils soient impliqués directement dans le conflit israélo-arabe, ou qu'ils puissent avoir une influence considérable - la majorité de la Diaspora arménienne vit en fait en dehors de la région, en Europe et aux États-Unis, et les communautés en terre d'islam subissent une lente érosion démographique, comme l'ensemble des Chrétiens d'Orient.
Mais les points communs - deux petits peuples millénaires à la religion spécifique -, les destinées tragiques - le génocide arménien de 1915 a en quelque sorte préfiguré la Shoah trente ans plus tard - invitent, a minima, à s'intéresser au sujet. Disons-le tout de suite, en attendant d'en débattre avec un invité je l'espère intéressant : autant les communautés juives et arméniennes ont des relations harmonieuses en Diaspora, et parfois chaleureuses - je me souviens de la banderole des "Arméniens pour Israël", présents à chaque manifestation de soutien -, autant l'attitude des communautés d'Orient, voire de la République d'Arménie - petit état enclavé dans le Caucase et proche diplomatiquement de l'Iran - est beaucoup moins sympathique. Cela se comprend, en partie par la nécessité de maintenir la sécurité de ces minorités, y compris justement en Iran où ils sont les Chrétiens les plus nombreux (environ 400.000), en partie aussi par le fait qu'ils se sont tellement bien intégrés dans certains pays arabes qu'ils en partagent la sensibilité, et parfois l'hostilité par rapport aux "camp occidental" : ceci a été le cas en Syrie, mais aussi et surtout au Liban, où ils ont refusé de participer à la guerre civile des années 1975-1990.
Je vous invite, pour "planter le décor", à consulter l'article de Wikipedia en lien consacré à la Diaspora arménienne, et celui-ci consacré au parti révolutionnaire arménien "Dashnak", dont une fraction connut une dérive terroriste anti turque dans les années 70 et 80 : à cette époque, les militants arméniens avaient souvent leurs bases au Liban, "plate-forme du terrorisme international" jusqu'à l'invasion israélienne de 1982 ... Mais le Dashnak local (orthographié aussi "Tachnag") est aussi un parti politique libanais, qui a fait alliance avec "le camp du 8 mars" (soit le Hezbollah et le "Courant Patriotique Libre" de Michel Aoun) . Pourquoi une telle alliance qui peut sembler contre nature pour des Chrétiens ? J'ai découvert récemment un article très intéressant publié sur un site libanais, celui de "L'Hebdo Magazine" qui est un journal local. On trouvera  sur ce lien l'article complet ... et ci-dessous un large extrait pour comprendre pourquoi un tel alignement arménien sur les pires ennemis de l'état juif !
J.C 
"Depuis des lustres, le Tachnag fait la pluie et le beau temps dans son fief de Bourj Hammoud ainsi que dans la localité de Anjar, dans la Békaa. Soupçonné par ses adversaires de demeurer dans l’opacité, il n’en reste pas moins un parti incontournable au sein de l’arène politique libanaise et il en est bien conscient. Après avoir encaissé une lourde défaite aux législatives de 2009, il réapparaît en forme aux municipales de 2010. La FRA, qui fit ses premières armes contre les Ottomans et les Tsaristes, n’en demeure pas moins un acteur engagé dans le combat pour la défense de la cause arménienne. De nos jours, elle encadre un pan entier de la communauté arménienne du Liban à la manière d’un parti tribunitien, comme ce fut le cas du Parti communiste français des années 1950. Comme le souligne le chercheur et journaliste français Gaïdz Minassian, auteur d’une thèse controversée sur ce parti, «nombreuses sont les familles arméniennes de Bourj Hammoud et ailleurs où l’on naît Tachnag, on se marie Tachnag… et l’on meurt Tachnag». Opérant depuis l’Arménie, le Tachnag est un parti international, politiquement orienté et impliqué dans les pays où la diaspora arménienne est présente depuis le génocide de 1915. Isolé des autres partis arméniens, le Tachnag fait cavalier seul dans son combat contre le régime soviétique qui gouvernait l’Arménie. Les communistes arméniens et les militants du parti concurrent Hentchak, à l’époque influents, le taxaient volontiers de parti chauvin et «nationaliste petit bourgeois». Le duel Tachnag/Hentchak connut son paroxysme en 1958, lorsque le Liban s’entredéchirait dans un arrièrefond de guerre froide. Dans ce contexte, c’est tout naturellement qu’une alliance se forgea entre le Tachnag et les Kataëb de Pierre Gemayel dans les années 1960. Mais lorsque la poudrière libanaise s’enflamma, en 1975, le Tachnag s’engagea dans la neutralité dite «positive», refusant de se battre aux côtés des Forces libanaises. Les militants Tachnag voyaient d’un mauvais œil le projet d’unification des rangs chrétiens sous le drapeau maronite. En 1978, des heurts violents eurent lieu à plusieurs reprises entre les Kataëb et les Tachnag à Nabaa. L’année sui vante, le mémorial des martyrs arméniens à Bickfaya fut dynamité. A la fin de la guerre, les dirigeants Tachnag ne souhaitèrent pas entretenir les griefs du passé. Mais un sentiment indélébile de rancœur persiste, il peut être ranimé à n’importe quel moment, comme ce fut le cas lors de la partielle du Metn, en 2007. Cette année-là, une organisation – sans idéologie particulière, si ce n’est son adhésion au 14 mars – fait son apparition dans la sphère politique locale: le mouvement des Arméno-Libanais libres. A l’origine, une poignée d’anciens Tachnag formèrent un courant politique dans la perspective de réunir le plus grand nombre de déçus du Tachnag ... en vain. Malgré un soutien de l’entourage de la famille Hariri, ce mouvement groupusculaire ne put jamais se doter d’une ossature crédible. En février 2009, dans le courant des législatives, un des cadres du mouvement est grièvement blessé au volant de sa voiture à Bourj Hammoud dans une mitraillade. La nouvelle fait le tour de la presse proche du 14 mars, elle suscite l’indignation dans les rangs des partis arméniens liés au Courant du futur, tandis que le QG Tachnag gardait le silence radio. Depuis lors, on n’entendit plus parler des Arméno-Libanais libres, dont le poids politique insignifiant les empêcha de participer aux scrutins électoraux ultérieurs.
La violence révolutionnaire

La FRA, qui franchit la décennie des années 1970, apparaît comme une institution alourdie par le poids de ses structures vieillissantes. Son idéologie – jadis révolutionnaire – se retrouve ébranlée lorsqu’en 1975, émerge l’Asala (Armée secrète arménienne pour la libération de l’Arménie), une organisation clandesti ne basée à BeyrouthOuest, parrainée par le FPLP de Georges Habach et de Wadih Haddad. Pour la première fois dans son histoire, la légitimité de la FRA est remise en question à un moment où les actions violentes de groupuscules révolutionnaires font la Une des journaux. Empêtré dans ses difficultés internes, le Tachnag se ressaisit pourtant. Entre 1976 et 1986, des mouvements armés, se revendiquant d’une sensibilité proche de la FRA, émergent: ce sont les Commandos des justiciers du génocide arménien (CJGA), rebaptisés, au début des années 80, Armée révolutionnaire arménienne. Basés au Liban, la plupart des commandos perpètrent des attentats suicide et des assassinats contre des diplomates turcs. Le plus célèbre fut celui du 27 juillet 1983 lors de la prise d’as saut de l’ambassade turque à Lisbonne. Cette action provoqua une vague d’émoi sans précédent au sein de la diaspora arménienne. Originaires de Beyrouth, les corps des membres du commando furent rapatriés en grande pompe au Liban. Aujourd’hui encore, leur sacrifice est commémoré chaque année. (...)
Acteur des relations internationales? «Il faut comprendre que si nous entretenons de bonnes relations avec l’Iran, c’est en raison des liens historiques qui nous lient à ce pays. La présence arménienne y remonte au Moyen Age, et l’Iran est le seul voisin avec qui l’Arménie entretient des relations économiques étroites», martèle Shahan Kahandarian, ancien membre du comité central du Tachnag libanais et rédacteur en chef du quotidien du Tachnag d’expression arménienne, Aztag. Si on prétend que le Tachnag est un indéfectible soutien de l’Iran, c’est qu’il s’inscrit dans un contexte régional particulier. Respectée, la communauté arménienne en Iran y est implantée depuis le XVIe siècle, elle compte aujourd’hui deux représentants Tachnag siégeant au Conseil consultatif (Parlement). Comme son prédécesseur, Hrant Markarian, l’actuel secrétaire général du parti, est un Arménien originaire d’Iran. D’autre part, les relations qui unis sent Erevan et Téhéran sont d’un intérêt stratégique vital pour l’Arménie, car l’Iran (unique allié de l’Arménie dans son voisinage direct) lui livre du gaz et partage une neutralité bienveillante vis à vis du conflit du Haut Karabagh, qui oppose Arméniens et Azéris. Proche de l’Iran, il n’empêche que la FRA est tolérée aux EtatsUnis. Le Tachnag a tissé des liens très étroits avec les responsables américains, notamment à travers le travail opéré en sous-main par son puissant lobby présent aux États-Unis (l’Anca Armenian National Commitee of America, qui occupe la troisième place au top ten des lobbys américains).(...).

Tachnag- Hezbollah: alliés communs

A l’aune du solide partenariat commercial et stratégique scellé entre l’Arménie et son voisin iranien, on peut comprendre l’alliance qui lie le Tachnag libanais et la coalition du 8 mars. Scénario imaginable mais peu probable, il se pourrait que les Iraniens et les Syriens, qui disposent chacun d’une communauté arménienne significative, puissent avoir recours aux Arméno-Libanais pour préserver leurs acquis dans le pays du Cèdre. Il n’en demeure pas moins que la branche libanaise du Tachnag agit de façon autonome par rapport à la base arménienne. En avril 2009, lors de la campagne pour les législatives, le candidat Hagop Pakradounian affirmait au micro de la BBC: «Nous, Arméniens, sommes opposés à l’oppression et à l’occupation israélienne au Sud. (…) Le Hezbollah combat une occupation, nous sommes bien placés pour savoir ce que signifie voir ses terres sous occupation». Serait-ce un calcul politique calqué sur les positions du général Aoun qui motive les orientations du Tachnag? Les Arméniens font-ils preuve de réalisme en se rangeant sous l’aile protectrice de la première force politique et militaire du pays du Cèdre? Autant de questions qui demeurent en suspens. Incontournable au Liban, la présence Tachnag sur le sol turc demeure interdite, du moins tant que la propagande étatique continuera à le diaboliser. De l’autre côté de la frontière (fermée), le Tachnag d’Arménie constitue une force d’opposition non négligeable qui s’est retirée de la coalition gouvernementale en signe de protestation contre le processus de rapprochement arméno-turc récemment gelé. La diaspora poursuit tant bien que mal sa fonction fédératrice, s’inscrivant dans une dynamique transnationale dont les buts affichés sont la reconnaissance internationale du génocide arménien, la défense des droits de la minorité arménienne de Géorgie ainsi que la sécurité de l’Arménie et du Haut Karabagh. Autre volet, le maintien de l’identité arménienne de la diaspora qui demeure une question lancinante. A cet effet, les structures actuelles de la FRA (écoles, journaux, associations culturelles, sportives, etc.) devraient faire l’objet d’une nécessaire cure de rajeunissement, si elles ne sou haitent pas suivre le destin malheureux des autres partis politiques arméniens de la diaspora. C’est dans un contexte politique mouvant que navigue le vieux paquebot Tachnag: tantôt dans les eaux troubles libanaises, dans les montagnes du Karabagh ou encore dans les salons feutrés du Congrès américain. Pour sa part, le Tachnag libanais a su s’adapter à son temps et à son environnement. A l’heure de la mondialisation, le parti se cherche une identité à travers ces femmes et ces hommes intégrés dans les structures de leurs pays respectifs. Sans tomber dans le dilemme d’une allégeance multiple, ils œuvrent à construire des ponts entre le monde complexe arménien et leurs patries d’accueil. Le Tachnag libanais n’échappe pas à la règle, partisan de l’unité et de la consolidation de l’État. Ancré dans le pays du Cèdre depuis l’époque du mandat français, le drapeau de ce parti centenaire, à la couleur rouge écarlate des révolutionnaires d’antan, ne s’est pas décidé à battre en retraite."

Tigrane Yégavian 
l'Hebdo Magazine, Beyrouth