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28 octobre 2010

Le grand Sanhédrin Juif comme un exemple de réforme de l’islam

Le grand Sanhedrin

Au mois d’avril de chaque année, les Juifs français se souviennent du grand Sanhédrin convoqué par Napoléon Bonaparte en 1807 (1). L’empereur avait présenté devant une Assemblée de 72 rabbins et de notables juifs, à la fois « libéraux » et « traditionalistes » (« salafistes », dans le langage moderne), 12 questions dont les réponses positives ont entamé la réforme du Judaïsme dans l’empire Napoléonien et une révolution sociale et culturelle parmi les Juifs de France.
La prise de conscience qu’il existe un problème avec l’islam s’accroît en Europe et ailleurs. Et, non seulement dans l’opinion publique mais aussi parmi les politiciens et les intellectuels. Le monde entier est témoin d’une augmentation du courant traditionaliste en Islam, tant au niveau de la base (dans les séminaires, par exemple) mais aussi au sommet. Ce problème est similaire à de nombreux aspects de celui qu’avait Napoléon avec les Juifs français. Napoléon avait découvert que la libération des Juifs d’Europe de leurs anciens ghettos, en plus de la déclaration d’égalité de tous les citoyens, ne suffisait pas. Le Judaïsme, lui-même, a dû subir la réforme culturelle et religieuse nécessaire pour atteindre la modernité. Notant le nombre extraordinaire de professionnels juifs dans la France moderne, que ce soit en médecine, en droit, en finance, dans les médias, il convient de rappeler que jusqu’en 1807 et quelque temps plus tard : « il reste à convaincre la masse juive analphabète de l’importance des connaissances scientifiques parce que les siècles de marginalisation avait créé en son sein l’idée profondément ancrée que toutes les sciences profanes étaient dangereuses pour leur foi, ou même pour l’intégrité de leur religion. » Toutes sciences qui ne faisaient pas partie de leurs textes religieux étaient considérées comme nuisibles : la grammaire, les mathématiques et l’histoire étaient encore envisagés comme des disciplines « suspectes ». Et « Les écoles, dans lesquelles ils envoyaient leurs enfants avant 1789, étaient sous l’influence de ces préjugés ... Elles ont été organisées en conformité avec l’insouciance d’un autre âge et gérées par des gens ignorants qui apprenaient aux enfants le yiddish, quelques rudiments d’hébreu et le Talmud. » « Un effort de pédagogie réelle et profonde est nécessaire pour convaincre les familles d’envoyer leurs enfants dans des écoles publiques et d’expliquer qu’être profane n’était pas un pêché ... » (2)

L’islam a sans doute un besoin urgent de subir une réforme similaire à celles votée par le Grand Sanhédrin en 1807, bien que certaines différences soient importantes. Alors que certains oulémas saoudiens considèrent les « profanes » comme un « pêché », les immigrants musulmans d’Europe envoient leurs enfants dans des écoles publiques et sont immergés dans la modernité de l’Europe. Par ailleurs, et paradoxalement, la plupart des immigrants viennent de pays où ont la prééminence des ordres soufis (donc, plus tolérants), notamment dans les pays nord-africains. Le fait que la plupart des immigrants ne viennent pas de pays connus pour leur rigueur islamique apporte un éclairage sur un aspect particulier du « problème avec l’islam » en Europe. Car, on pourrait faire valoir que nous assistons à une « transformation » de l’islam traditionnel reporté par des générations d’immigrants musulmans en un islam mixte « Frères Musulmans - Salafis », qui est un « nouveau » type d’islam, sous l’assaut des prédicateurs organisés (appartenant surtout au mouvement des Frères Musulmans) et de la télévision par satellite.

« La révolution de la parabole » a atteint à la fois, les pays d’Afrique du Nord où les ordres soufis traditionnels sont prépondérants, et les immigrants d’Europe qui viennent des mêmes pays, ainsi que la Turquie et quelques autres pays. L’islam véhiculé par les télévisions arabes par satellite est à la fois un islam « des frères musulmans » (chaîne Al-Jazeera) et un islam wahhabite (chaîne « Iqra », parmi d’autres canaux). Son impact est dévastateur sur les populations dont la connaissance de l’islam a été superficielle pour la plupart. Aujourd’hui, même dans les pays européens, la jeunesse musulmane s'enferme de plus en plus et s'enflamme par moments montrant des signes d'intolérance et de mépris face à l'autre.

L’Europe moderne ne pourrait probablement pas faire quelque chose de similaire au Grand Sanhédrin, que le génie de Napoléon avait ranimé, 2000 ans après. D’autres moyens devraient être recherchés et inventés. L’effet des médias devrait être utilisé pour aider l’islam à aller dans le sens d’une profonde « réconciliation » avec la modernité. Une telle tâche ne serait pas un stratagème « impérialiste » pour subvertir l’islam. La tâche ardue de réformer l’islam a commencé au XIXe siècle par des imams comme le Mufti d’Égypte, le célèbre Mohamed Abdo. Elle est aujourd’hui poursuivie par de nombreux réformateurs musulmans y compris Jamal Banna, le juge Saïd El Ashmawy et beaucoup d’autres en Égypte et ailleurs.

La presse et l’opinion publique, en Europe sont peu mobilisées sur cette question. Pourtant, le génie de Napoléon peut encore être valable dans l’Europe d’aujourd’hui. L’islam moderne devrait lui aussi, répondre à la plupart des 12 questions posées par l’Empereur aux Juifs de l’Empire : « Est-il permis aux juifs d’avoir plus d’une épouse ? Est ce qu’une Juive peut épouser un Chrétien, ou est ce qu’un Juif peut épouser une femme chrétienne ? Aux yeux des Juifs, les Français qui ne sont pas de confession juive sont considérés comme des frères ou des étrangers ? Quel comportement la loi juive prescrit envers les Français qui ne sont pas de religion juive ? Est ce que les Juifs nés en France et traités par la loi comme des citoyens français, reconnaissent la France comme leur pays ? Sont-ils tenus de le défendre ? Sont-ils tenus d’obéir aux lois et de suivre les directives du Code civil ? »

Les décisions du grand Sanhédrin, formulées dans neuf articles et rédigée en français et en hébreu étaient : "la polygamie a été autorisée mais (...) doit cesser d’être (...) en Occident ; les Juifs, en vertu de la loi de Moïse, ont estimé que seulement les Juifs étaient leurs frères ; le Sanhédrin a décidé que tous les hommes sont des frères, indépendamment de leur religion, tant qu’ils n’idolâtrent pas et que les Israélites, ont l’obligation de défendre la Terre dans laquelle ils vivent (même si la loi de Moïse avait seulement mentionné le devoir de défendre le Temple de Jérusalem) ; les mariages entre Juifs et Chrétiens ne sont pas un anathème mais représentent une nécessité et doivent être encouragés ; et le judaïsme n’interdit aucun type d’artisanat ou de profession."

Plus tard, les décrets de l’État français exigeaient que les Juifs aient des noms propres - au lieu d’un nom biblique suivi de « Bar ou Ben » et du nom du père - et de donner des noms propres aux femmes qui, jusqu’alors, n’avaient que des prénoms. Mais il convient de souligner que les réponses des « Israélites » n’ont pas été provoquées par la contrainte. Le pouvoir impérial a été accueilli à mi-chemin par des réformateurs juifs « libéraux » qui, parfois, ont été traités des « non juifs » par certains juifs orthodoxes.

Si les décisions du Grand Sanhédrin sont adoptées par les instances musulmanes d’aujourd’hui en remplaçant « israélites » par « musulmans », ce serait la fin de l’intégrisme islamique. La tâche semble ardue dans l’Europe d’aujourd’hui. L’Europe (et les USA) n’osent pas évoquer une réforme islamique, ils sont habitués à parler aux représentants officiels de l’islam ou aux pouvoirs en place. Pourtant, la solution de Napoléon semble inévitable si l’Europe et les États-Unis veulent éviter une « guerre froide de religion » avec ses explosions sporadiques de terroristes ou encore l’afflux d’opérations suicides, un phénomène qui se développe. Les réformateurs musulmans sont là. L’Occident devrait entendre leurs cris et leur donner un coup de main.


Ftouh Souhail,
Tunis
(1) Le Sanhédrin est l'assemblée législative traditionnelle du peuple juif ainsi que son tribunal suprême qui siège normalement à Jérusalem. Son nom n'est pas d'origine hébraïque mais dérive du grec « sunedrion » qui signifie assemblée siégeante. Composé de soixante et onze sages experts en Loi Juive, il interprétait et tranchait la Loi juive à partir de ses sources écrites et orales. Son travail de codification a abouti à la rédaction de la Mishna. Le Sanhédrin est doté d'un grand pouvoir politique puisqu'il exerce un contrôle légal sur le Roi ainsi que sur le Grand Prêtre en charge des activités du Temple. Le Sanhédrin doit comporter vingt-trois membres pour décider en matière judiciaire: il est alors nommé petit Sanhédrin et siège dans les principales villes. Ce terme a été repris par Napoléon Ier qui a convoqué un Grand Sanhédrin en 1807 avant de créer le Consistoire israélite de France.

(2) Lily Marcou : Napoléon face aux Juifs, Pygmalion (2006)



Nota de Jean Corcos :
Mon ami Souhail a tenté un rapprochement hardi entre la situation des Juifs sous Napoléon 1er et celle des Musulmans en Europe aujourd’hui ... Beaucoup de mes lecteurs s’indigneront, par exemple, du rapprochement entre Judaïsme orthodoxe et Salafisme ; ou remarqueront que les mariages mixtes restent condamnés par le Rabbinat, en tant que cause de déperdition de l’identité juive et quelle que soit, par ailleurs, la nécessaire ouverture vers la Cité. Ceci étant, son constat d’un islam européen pris en otage par les Salafistes financés depuis le Golfe, d’une part, et d’une Europe aveugle face à la menace, d’autre part, est tout à fait exact !