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01 août 2008

Une nouvelle loi problématique votée à la Knesset, par Isabelle-Yaël Rose

Une loi proposée par le député Reuven Rivlin (Likoud) vient d'être votée dans la nuit du 30 Juillet en première lecture à la Knesset. Elle amnistie les colons qui avaient manifesté leur opposition, d'une manière violente, au moment du désengagement de la bande de Gaza en 2006, s'en prenant aux forces de l'ordre. Les seuls partis à s'être prononcés contre cette loi ont été les partis arabes et le parti d'extrême-gauche israélien, le Meretz. Rivlin a déclaré dimanche 27 juillet sur la chaîne 10 que cette amnistie avait pour but de permettre une intégration des inculpés dans les unités combattantes de l'armée, entrée qui est refusée à toute personne ayant un casier judiciaire. Il a poursuivi en expliquant que l'opposition au désengagement avait été un mouvement démocratique, contre une décision elle-même démocratique émanant de la Knesset. Le Meretz, dans une session houleuse de l'assemblée, a dénoncé les progrès du fascisme, expliquant que les forces non-démocratiques utilisaient toujours les institutions pour prendre possession de l'assemblée et de la société.
Le Likoud, qui dirige l'opposition sous la présidence de Benyamin Netanyahou, est coalisé avec les partis religieux sionistes, qui représentent les habitants des implantations de Judée-Samarie.

Vendredi dernier, le quotidien israélien « Haaretz » publiait les dernières recommandations de l'armée et des forces de sécurité israéliennes (Shin Bet) en charge des « territoires occupés ». Le rapport pointait l'augmentation des violences contre les soldats et la recrudescence des actes de provocation. Ainsi, un jeune colon a saisi un soldat par la gorge, le menaçant avec un couteau. Les soldats doivent quotidiennement s'interposer entre les colons et les Palestiniens des « territoires occupés », particulièrement en Judée. Les seconds accusent les premiers de détruire leurs champs et leurs récoltes, régulièrement arrachés ou incendiés. Ces derniers mois, les agressions se sont multipliées, sans qu'il soit possible de faire un lien direct entre l'attentat qui avait pris pour cible une Yeshiva en mars - la Yeshiva du rav Kook est un haut lieu du sionisme religieux - et l'escalade des violences dans les territoires : il y a 15 jours, toujours selon le « Haaretz », des colons ont attaqué des Palestiniens, qu'ils ont menottés, leur bandant également les yeux, avant de les frapper. L'un des hommes a perdu conscience. Seule l'intervention de l'armée, qui a elle même violemment été prise à parti, a permis de mettre un terme à l'affrontement. Au mois de février, un colon avait tué un Arabe. Il avait déclaré à la police avoir été attaqué par une bande d'une « quarantaine de Palestiniens ». C'est seulement par miracle qu'à un contre quarante l'homme, armé, avait réussi à s'en sortir vivant. La plupart du temps, les enquêtes se terminent toujours par une relaxe du colon qui a agi en légitime défense. Les habitants des implantations sont souvent armés. Ils s'organisent en « milices paramilitaires », harcelant les Palestiniens mais également la police, l'armée et la presse.

Dans ces conditions, la loi votée par la Knesset est pour le moins problématique. D'une part, elle fait figure de « loi d'exception » en faveur de groupes qui ont déjà pris pour habitude de s'extraire de la « loi commune ». La plupart sont désocialisés, sans travail, tandis que les jeunes ne sont même plus scolarisés. Les colons vivent en marge de la société et des lois israéliennes, dont ils méprisent les institutions telles que la Cour de Justice et la Knesset, les deux piliers de la démocratie israélienne. Au moment même où le ministre de la sécurité intérieure, Avi Dichter, déclare la nécessité de rétablir la légalité et l'autorité de la police sur les citoyens ; tandis que le chef de l'armée, Gabi Askhenazi, réagissant aux derniers développements de « l'affaire de Neilin », annonce que l'armée doit renforcer ses valeurs morales et éthiques ; une amnistie pure et simple couvrant les événements de 2006 ne peut avoir que trois effets : affaiblir encore un peu plus les lois, donner aux colons un sentiment d'impunité déjà largement diffusé en Samarie et en Judée, humilier la police et l'armée qui perdent progressivement le contrôle du terrain, se faisant même attaquer. L'armée est de plus en plus dans une position intenable, prise en tenaille entre les colons et les manifestants d'extrême gauche associés aux Palestiniens, qui organisent quotidiennement des actions contre la barrière de sécurité[1]. C'est ainsi qu'un jeune soldat a tiré avec des balles en caoutchouc contre un manifestant palestinien menotté et les yeux bandés, il y a trois semaines. Le soldat a accusé son commandant de lui avoir donne l'ordre de tirer. Le témoignage du commandant a été recueilli sous la supervision d'un détecteur de mensonges qui a souligné des incohérences et invalidé sa version des faits. C'est pourquoi celui-ci a été mis a pied pour une période de 10 jours a partir du 29 juillet, le temps de terminer l'enquête. D'autre part, cette « loi d'exception » est problématique en ce qu'elle encourage les colons dans leurs pratiques. Si les plus jeunes sont effectivement appelés à devenir des combattants de l'armée, les événements de Neilin risquent de se multiplier. On voit mal comment cela permettra à l'armée de rétablir son image au cœur même de la société israélienne qui, tout en restant attachée à l'institution militaire - vitale pour Israël -, a développé un sens critique exigeant de ses officiers qu'ils respectent les normes de la vie publique israélienne. Si les soldats qui abusent de leur pouvoir ne sont pas sanctionnés, Israël s'achemine vers une « déconnexion » entre l'armée et la société, très dangereuse dans un pays où l'armée est constituée de recrues. De la même manière, si les colons qui prennent leurs libertés avec les lois ne sont pas punis, on voit mal comment ils pourront s'intégrer dans la société, la police et l'armée. Plus encore quand les délits en question sont rien moins que des lynchages ou des meurtres.

Mais le signal le plus alarmant vient de la Knesset elle même qui a voté la loi de Rivlin sans que sa proposition ne déclenche aucun débat public, aucune polémique, aucune opposition. Au moment où Israël est submergé par une vague de délinquance et de criminalité, les coupables étant de plus en plus jeunes et de plus en plus violents, méprisant toute loi et toute institution; tel n'était certainement pas le meilleur message à faire passer à la jeunesse. La jeunesse a au contraire besoin de savoir qu'il y a des règles qui ne souffrent aucune impunité. Elle a besoin de savoir qu'il existe dans ce pays des institutions garantes de l'ordre civil qui doivent être respectées. Elle a besoin de savoir que le débat politique lui même - même si les députés et les ministres, au plus haut niveau, présentent un spectacle accablant - a des limites et suit des règles pour que les citoyens et les divers groupes d'opinion puissent continuer à coexister. Bref, la jeunesse a besoin de savoir qu'elle vit dans une société civilisée et non pas dans une jungle où c'est celui qui crie et qui frappe le plus fort qui a raison. Cette loi d'amnistie est une catastrophe pour la société israélienne, pour les forces de l'ordre, mais aussi pour les pédagogues et les parents. Le fait qu'elle n'ait rencontrée aucune opposition est un symptôme qui témoigne non seulement de la lâcheté des hommes politiques israéliens, préoccupés davantage par les élections que par leur peuple et leur pays ; mais aussi du piteux état des forces démocratiques. Les hommes de la police, de l'armée, du Shin Bet - dont le dévouement est exemplaire, qui sacrifient souvent leur famille, leur vie personnelle, parfois même leur vie tout court, pour accomplir leur tâche sécuritaire au service de la collectivité - sont tout simplement envoyés sur le front social avec un pistolet à eau.

Le taux d'abstention aux futures élections, dans un pays pourtant habitué à une forte participation électorale, sera probablement historique. Mais l'on peut encore redouter une désaffection pour l'armée, la police (un dernier rapport publié le 29 Juillet dans le Maariv montre qu'il y a de plus en plus de policiers qui démissionnent), et l'ensemble des forces de sécurité - dont la vitalité est pourtant autant nécessaire que les meilleurs équipements militaires. Sans parler de l'incapacité dans laquelle Israël se place dans l'avenir d'évacuer aucun territoire destiné à devenir palestinien, tout simplement parce qu'il est peuplé de millions d'Arabes qui ne deviendront jamais israéliens, à moins de renoncer au caractère juif du pays.

Le vrai amour, l'amour douloureux et inconditionnel, doit être éclairé. Plus que jamais, Israël a besoin d'être aimé pour de vrai par les Juifs et les Israéliens. Il doit également ne pas renoncer à ses normes politiques et éthiques, qu'il se dicte à lui même, avec autonomie et exigence, pour continuer non seulement à être aimable mais à remplir sa mission. Une mission douloureuse et inconditionnelle, qui ne se résume pas à de mesquins calculs électoraux et à des tractations visant à renforcer des coalitions qui ont pris les commandes de la Knesset avant même les élections. Tranquillement, sans même utiliser la force.

Isabelle-Yaël Rose
Jérusalem

[1] La « bataille » autour de l'érection de la barrière de sécurité est tellement empreinte d'idéologie et de mauvaise foi qu'une décision pourtant historique de l'establishment militaire est passée quasiment inaperçue en début de semaine. Grâce à l'émission « London et Kirshenbaum » de dimanche, on pouvait apprendre, grâce aux commentaires de l'auteur du livre « barrières et tour » (Homot et migdal, en hébreu), que l'armée avait décidé de modifier le tracé de la barrière sans attendre la décision de la Cour suprême de manière à ne pas « annexer » de fait 25 dounam appartenant à un propriétaire palestinien. Le tracé de la barrière a été reculé, faisant repasser les 25 dounam de l'autre côté, et la mesure coûtera des millions de dollars à Israël. L'auteur a expliqué que par cette mesure, l'armée avait appliqué l'esprit des recommandations de la Cour suprême, sans même attendre qu'elle ait statué sur la plainte, devançant son jugement. Le fait que l'armée ait intégré l'esprit des recommandations de la Cour de justice est tout simplement un fait nouveau.