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25 août 2008

Le voyage de Meschaal en Jordanie, ou : « la grande offensive russe »

La visite annoncée de Khaleed Meschaal en Jordanie pourrait bien être l'indice d'un retournement complet des cartes politiques au Moyen-Orient qui ne s'exprimera pleinement qu'après l'élection du nouvel hôte de la Maison-Blanche. Mais comme le montre cette visite, qui devrait avoir lieu la semaine prochaine, chacun se prépare déjà aux prochains événements qui auront des répercussions - forcément sanglantes - jusqu'au Pakistan et en Afghanistan.

Khaleed Meschaal est né à Ramallah du temps où la Jordanie exerçait sa souveraineté sur la Cisjordanie et Jérusalem-Est. C'est à ce titre qu'il est titulaire de la nationalité jordanienne, laquelle a été offerte par le royaume hachémite à tous les Palestiniens ayant quitté Israël à la suite de la guerre de 1948. Après un long passage par le Koweït, Meschaal est venu s'installer en Jordanie où il est resté jusqu'à ce que ses activités terroristes, largement sponsorisées par la Syrie, prenant pour cibles Israël aussi bien que la Jordanie, ne contraignent le royaume hachémite à l'expulser. Depuis, c'est à partir de Damas que l'embarrassant chef politique du Hamas a continué ses activités avec le soutien logistique et financier de l'Iran.

A première vue, l'alliance n'est pas naturelle. Le Hamas, en tant qu'émanation des Frères musulmans, prône le retour à la pureté de la foi sunnite, qui semble très loin des objectifs religieux et politiques d'un pays chiite comme l'Iran. Pourtant, cette alliance de circonstance se révèle naturelle mais également nécessaire si l'on prend en considération un autre élément : l'éclatement de la direction du Hamas. La base du mouvement située à Gaza est représentée officiellement par Ismaël Haniyé. Celui-ci entretient des relations correctes avec Le Caire et ne serait probablement pas opposé à une réconciliation, dont les contours restent à définir, avec l'Autorité palestinienne et à des actes « positifs » en direction d'Israël - à la condition qu'il puisse en tirer un profit politique interne et externe. Mais il doit faire face à l'opposition de Mahmoud Zahar qui joue sur tous les tableaux à la fois : celui-ci choisit tantôt la carte égyptienne tantôt la carte syrienne pour neutraliser son adversaire. Face à la direction du mouvement de Gaza qui a choisi l’Égypte, il faut donc compter avec une autre tendance du mouvement qui s'est tournée vers la Syrie. C'est à ce niveau que Khaleed Meschaal entre en jeu.
Meschaal représente clairement la tendance anti Égypte. C'est pourquoi, tout en étant à la tête d'une organisation sunnite, celui-ci a contracté une alliance avec l'Iran qui entend utiliser le Hamas pour étendre son influence dans les pays sunnites en général et dans l’Égypte en particulier. L'alliance militaire contractée il y a quelques mois entre l'Iran et le Soudan ne fait que renforcer cette tendance générale. On se rappellera également qu'au moment de la prise du pouvoir du Hamas dans la bande de Gaza, des Gazaouïtes avaient dénoncé la présence de chiites. Mais un an après, l'Autorité palestinienne a révélé la présence de cellules terroristes d'Al-Qaïda dans la bande de Gaza. Al-Qaïda est une organisation terroriste sunnite qui est née en Arabie-Saoudite et face à laquelle les Frères musulmans égyptiens font figure de modérés. Il semble donc que l'Iran et l'Arabie Saoudite, tour à tour manipulateurs et manipulés par la direction syrienne du Hamas, se disputent la bande de Gaza pour évincer Haniyé et faire pression tant sur les Frères musulmans que sur le Caire. C'est à rien moins qu'à une offensive contre l’Égypte que Meschaal est en train de travailler. Elle fait également office d'avertissement à Bashar al-Assad et aux autorités syriennes.

La Jordanie a entendu et compris le message. Et elle a décidé de poser cette semaine deux cartes sur la table : au moment même de l'annonce de la visite de Meschaal à Amman, le roi Abdallah II se rend à Moscou. Il faut se rappeler que les rapports de la Jordanie avec la Syrie sont difficiles. Avec l’Égypte, ils ne sont presque guère meilleurs. Il n'est donc pas étonnant que la Jordanie choisisse ce moment pour se réconcilier avec Meschaal, envoyant un message politique positif à l'Iran ... et à la Russie. Si le rapprochement peut sembler là aussi contre nature, il faut alors prendre en considération ces autres événements : le rapprochement entre la Syrie et la France, l'installation officielle du Hezbollah au Liban, et la politique américaine en Irak et en Iran. A propos de la Russie, l’Égypte a développé des relations très étroites avec Moscou ces dernières années : fin mars 2008, le président Hosni Moubarak s'était rendu à Moscou pour une visite de trois jours. Le journal égyptien Al-Ahram avait rapporté qu'il s'agissait de la cinquième visite entre Moubarak et Vladimir Poutine depuis 2001. Toujours d'après Al-Ahram, le contrat signé entre l’Égypte et la Russie couvrait des domaines aussi variés que le nucléaire - la Russie a remporté le marché de construction de la première centrale nucléaire à usage civil - le commerce, l'investissement, le tourisme. Lors de sa rencontre avec Poutine, Moubarak avait également rencontré Medvedev. Le roi Abdallah de Jordanie, en se rendant à Moscou pour une visite de deux jours ce week-end, a donc suivi le chemin inauguré par Moubourak mais également par Assad qui revenait juste d'une rencontre avec Medvedev. L'agence de presse russe Ria Novosti a rapporté vendredi 22 Août que le roi Abdallah II avait manifesté sa satisfaction, à l'issue de son entretien avec le premier ministre russe Vladimir Poutine, devant le développement de la coopération politique, économique et militaire entre la Russie et son pays. Parce que la Jordanie, tout en étant l'alliée politique des États-Unis, ne peut pas se permettre de rester isolée face à la Russie entre l’Égypte et la Syrie.

Alors que les États-Unis sont en train de mener une offensive en Europe, déployant sur son sol - République tchèque, Pologne - un bouclier de missiles, on assiste donc à un déploiement de la Russie au Moyen-Orient (Égypte, Syrie, Jordanie, Iran), qui quoique n'étant pas du même ordre lui permet cependant de renforcer son influence. C'est à la lumière de ces circonstances que l'on doit comprendre l'entente entre la France et la Russie - telle qu'elle s'est manifestée dans la gestion de la crise en Géorgie. Le voyage du premier ministre israélien Ehoud Olmert à Moscou ce mois de septembre, au moment même ou le président français Nicolas Sarkozy sera à Damas, sera certainement d'un très grand intérêt. Ces deux rencontres auront pour effet de déplaire fortement à la Maison Blanche et c'est sans doute ainsi que l'on doit comprendre le refus exprimé par les États-Unis vendredi 22 Août de vendre à Israël des avions permettant de faire le plein d'essence en vol. Mais ces deux rencontres déplairont également à l'Iran : si la Russie est de facto son alliée, elle n'entend pas le laisser développer davantage son influence, préférant le garder sous contrôle. C'est pourquoi Téhéran cherche en ce moment son salut dans une autre direction. Tout indique qu'il l'a déjà trouvée.

Isabelle-Yaël Rose,
Jerusalem