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06 avril 2009

Israël, le code a changé : un éditorial lucide de Claude Imbert

Introduction :
Je ne partage pas toujours les analyses de Claude Imbert, et je dois avouer ne pas être un lecteur régulier du journal « Le Point ». Mais j’ai été fortement ébranlé par cet édito, vieux d’un petit mois et signalé par une amie. Pour reprendre le titre d’un film récent à succès, oui « le code a changé » au Moyen-Orient, et pas dans un sens favorable à Israël ... à son nouveau gouvernement de partager la lucidité de cette analyse !
J.C

Pour baptiser, en 1947, à l'Onu, l’État juif naissant, Staline fut décisif. Avec, dit-on, ces mots : « Il faut donner Israël aux juifs mais les ennuis là-bas vont déferler. » Soixante-deux ans plus tard, ils déferlent toujours et le Proche-Orient va de mal en pis. A la grande crise financière qui plante son drapeau noir sur la planète le Proche-Orient ajoute son pandémonium.

Après la tragédie de Gaza, l'élection israélienne propulse à l'avant-scène les élus incommodes du « bunker juif ». Les Palestiniens sur leurs ruines enflamment comme jamais le monde arabe, voire musulman. L'Iran conforte sa tutelle sur le Hezbollah libanais, sur le Hamas palestinien et continue de tripoter son Meccano nucléaire. Le Pakistan et l'Afghanistan grondent à l'horizon. Et Obama, messie de la nouvelle Amérique, se voit pressé de prévenir un embrasement qui menace de tourner au conflit de civilisation.
Le Club de Monaco, colloque de politiques et experts de bon niveau, qui chaque année ausculte cet Orient compliqué, constate que les seuils d'explosion se rapprochent. Les voies de la délivrance sont toujours cadenassées. Mais le code, il est vrai, a changé.

Et d'abord chez le grand manitou américain. Obama détient le code principal du changement. Mais de quelle envergure ? Il peut se contenter de clore la parenthèse bushiste et revenir, pour le Proche-Orient, aux avancées consistantes de Bill Clinton. Voudra-t-il aller plus loin ? Pour l'heure, il dégage ses troupes d'Irak dans un délai prudent que Bush n'eût pas désavoué. Il expédie un homme-lige, George Mitchell, à Jérusalem pour parer au plus pressé. Il lance quelques appâts à la Syrie, afin qu'elle ne contrarie pas l'entremise égyptienne pour une réconciliation acrobatique entre les frères ennemis du Hamas et de l'Autorité palestinienne. Il s'agit, pardi, de redonner une seule voix à la Palestine.
En fait, la réelle portée du changement de l'Amérique sera jugée sur son comportement à l'égard de l'Iran, avec lequel Obama a dit vouloir négocier. Et, plus encore, à l'égard d'Israël, tant la conviction s'établit que Palestiniens et Israéliens n'ouvriront jamais, à eux seuls, la porte de la paix.

Attention ! Le climat international se dégrade dangereusement pour Israël. L'équipée de Gaza et le raidissement électoral israélien avivent contre l’État juif les passions arabes et le fanatisme islamiste. Mais ils accroissent aussi les lassitudes de ses alliés naturels. Israël, lopin d'Occident fiché en terre arabe, devient pour un Occident fatigué un partenaire indisposé et qu'il faudra tôt ou tard sauver malgré lui. On s'agace de l'extension impudente des colonies juives et de la surdité d'un système politique émietté par le mode de scrutin.
Quant au bilan de l'expédition de Gaza, il devient médiatiquement désastreux : le Hamas islamiste en sort non point affaibli mais fortifié dans les opinions arabes. Là-contre, Israël se cloître dans le réduit de sa puissance militaire. Pour ne pas s'y enfermer avec lui, l'Occident ne songe qu'à imposer un plan de paix plus ou moins connu : contre l'avènement d'un État palestinien, il garantirait à Israël le non-retour des réfugiés palestiniens et une sécurité militarisée (otanisée ?) sur le Jourdain, mais il imposerait le partage réel de Jérusalem et une ligne frontière qui chasserait de Cisjordanie les colonies qu'Israël n'a cessé d'y développer. Projet inacceptable pour le pouvoir juif fraîchement élu. Ambiance !

Parce que l'Iran maintient, via le Hezbollah libanais, via le Hamas et son allié syrien, un pouvoir de nuisance déterminant, les stratèges en chambre affirment qu'un accord global avec l'Iran dégèlerait le glacis israélien. Mais comment ? L'Iran théocratique garde assez d'atouts pour ne pas renoncer à la bombe nucléaire, - ou du moins modèle japonais, à la capacité de s'en doter. Israël et l'Amérique, après des sanctions renforcées, n'excluent toujours pas l'hypothèse d'une frappe militaire sur l'Iran. Mais, autre évolution notable, cette éventualité jugée partout « catastrophique » est de plus en plus rejetée en Occident. On y palabre sur la vulnérabilité du régime iranien. On y calcule que l'aversion atavique des pouvoirs arabes et sunnites contre la poussée perse et chiite assouplira les prétentions arabes contre Israël... Inch Allah !

Sur ces sables mouvants, l'Occident profile donc de nouvelles pistes. La pression américaine sur Israël va s'accentuer. Le Hamas palestinien est, en façade, ostracisé comme « terroriste », mais déjà ménagé comme interlocuteur obligé. L'arsenal nucléaire iranien déclaré « inacceptable » est accepté dans quelques hypothèses de négociation.
Ainsi l'Occident diminué échafaude-t-il de nouveaux compromis, ou de nouveaux reculs. Le code a bel et bien changé. Mais nul ne sait quelle paix entravée gémit, depuis soixante-deux ans, derrière la porte.

Claude Imbert,
"Le Point", 5 mars 2009