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11 novembre 2011

Après le vote des Tunisiens en France : "Chez eux, chez nous", par François d'Orcival


Les Tunisiens résidant en France ont donné quatre députés au parti islamiste sur dix élus. Quatre sur dix, dans notre pays de démocratie, de laïcité, d’école gratuite, de protection sociale et de couverture maladie universelle. Qu’est-ce que cela traduit ?

Que près de quatre Tunisiens sur dix établis chez nous avec femme et enfants, jouissant de toutes les libertés d’un État de droit, accordent la priorité au référent religieux et qu’ils ont voté pour ceux qui, dans leur pays, ne distinguent pas entre religion, État et prédication, pour qui Dieu et César ne font qu’un et qui souhaitent manifester cette identité en se repliant sur l’enseignement de l’arabe au détriment, par exemple, du français.
Cette attitude vient confirmer les études réalisées sur le développement de l’intégrisme au sein des communautés musulmanes en Europe. Valeurs actuelles en a rendu compte avec l’analyse de Christopher Caldwell (notre numéro du 6 octobre), laquelle s’ajoute à l’enquête de Gilles Kepel pour l’Institut Montaigne, à Clichy-sous-Bois et Montfermeil, enquête dans laquelle il constate la « piété exacerbée » des musulmans, le mariage dans la même religion, la généralisation de l’alimentation halal. La semaine dernière, notre journal citait un rapport des policiers de la sous-direction de l’information générale des Bouches-du-Rhône (les RG) que s’était procuré le quotidien communiste la Marseillaise : « Si rares sont les individus radicalisés au point de soutenir les djihadistes, pouvait-on lire, le fondamentalisme paraît avoir progressé au point de gagner la majorité de la population musulmane. » Ainsi ces informations se recoupent et se complètent, de la région parisienne aux quartiers de Marseille.

Dans le même temps, les pays qui se sont soulevés dans la vague du “printemps arabe”, de la Tunisie à l’Égypte, voient partout s’étendre les prétentions à gouverner des Frères musulmans islamistes qui puisent leur inspiration dans l’exercice du pouvoir par le parti AKP en Turquie. En Libye, le nouveau gouvernement, constitué sur la ruine du régime Kadhafi et au lendemain de la mort de son chef, annonce que désormais la loi libyenne sera fondée sur la charia. Un gouvernement, l’ancien Conseil national de transition, qui ne doit son existence qu’à la campagne aérienne soutenue engagée par les alliés de l’Otan, à l’initiative de la France et de la Grande-Bretagne. Alors, le diable s’est-il fait l’instrument de la charia ? Les Américains et les Européens se font-ils les complices de l’islamisme en aidant ces peuples à accéder à la démocratie ?
Cette question résulte d’une confusion. Laquelle a été entretenue par les Américains et reprise par leurs alliés. La source de cette confusion est toujours la même : plutôt que d’annoncer clairement que nous intervenons ici ou là pour nous défendre et défendre nos intérêts, nous préférons habiller ces interventions d’une caution morale, droit d’ingérence et droits universels de l’homme. Or nous ne nous battons pas en Afgha­nistan pour imposer une forme d’islam au lieu d’une autre, mais pour y empêcher qu’un gouvernement taliban n’en refasse une base d’exportation de la terreur, pour que ce pays soit une terre pacifiée plutôt qu’un foyer d’infection de plus dans une région déjà inflammable. De même, nous sommes allés au secours des insurgés libyens en raison d’une claire vision de nos intérêts au sud de la Méditerranée. La charia chez eux est leur problème, pas le nôtre, même si nous devons y garantir le droit des minorités à vivre en paix, et en particulier les communautés chrétiennes. C’est le philosophe musulman Malek Chebel qui le dit : « Il faut tout de même rappeler que sur dix morts par le fait de l’islam, neuf sont des musulmans. »

En revanche et là, nous devons être solides, pas de charia chez nous. Le fondamentalisme n’est pas soluble dans la République. Sommes-nous à cet égard suffisamment résistants ? Quand Jean-François Copé lance à l’UMP son débat sur la laïcité, que fait la gauche ? Elle dénonce un « débat-procès de l’islam », Martine Aubry et Laurent Fabius apportant aussitôt leur signature au même manifeste (avant de la retirer) que Tariq Ramadan, le fondamentaliste qui excuse la lapidation. La même gauche plaide pour l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne – on devine ce qu’en seraient les conséquences – et pour le droit de vote des étrangers (par définition non européens) aux élections locales – voudrait-elle créer des “collectivités islamistes” ? Il ne faudra pas oublier que, devant la question de la propagation de l’islamisme, posée lors du deuxième débat télévisé de leurs primaires, les candidats socialistes sont restés muets. 

François d'Orcival, de l'Institut
"Valeurs Actuelles", 3 novembre 2011

10 novembre 2011

L'AIEA, l'Iran et Israël, par Gérard Akoun


L’AEIA, l’Agence internationale pour  l’Énergie  Atomique, vient de confirmer ce que les Israéliens affirmaient depuis des années déjà, l’existence d’un programme nucléaire iranien à vocation militaire. En clair, l’Iran fabrique  une bombe atomique ou du moins, possède, dés à présent, le combustible et la technologie nécessaire pour en fabriquer une ou plusieurs en l’espace de quelques mois.  L’AEIA use d’un  langage diplomatique,  mais néanmoins assez clair, quand elle émet de « sérieuses inquiétudes » concernant le programme nucléaire iranien, en s’appuyant sur des informations « crédibles » qu’elle développe dans ce rapport publié le  mardi 8  novembre. « L’Iran a travaillé sur  le développement  d’un schéma  d’arme nucléaire, et certaines activités sont spécifiques aux armes nucléaires ».  Les Russes et les Chinois, qui se sont toujours  opposés au sein des Nations Unies au durcissement  des sanctions économiques contre l’Iran, ont essayé, mais en vain, d’empêcher  la publication de ce rapport.  Ils auront du mal à en rejeter toutes les preuves apportées, mais  ils continueront, sans doute, à soutenir la fiction d’un programme nucléaire civil, dans la mesure où certaines recherches peuvent avoir un double usage, civil et militaire. Ils mettent, d’ailleurs  en doute l’impartialité du rapport de l’AEIA. Les Occidentaux, les États-Unis et la France en tête, auront du mal à leur faire accepter que des sanctions « d’une ampleur sans précédent », comme l’a demandé  Alain Juppé, soient adoptées  contre l’Iran. La Chine a conseillé aux Iraniens, par la voix de son ministre des affaires étrangères, d’agir avec  « souplesse et sincérité » avec l’AEIA sur ce dossier, mais il ne semble pas, pour le moment, que cela soit la voie suivie par l’Iran. Pris la main dans le sac, ses dirigeants repoussent les accusations de l’AEIA, qu’ils déclarent « sans fondement», ils affirment que leur pays n’abandonnera jamais ses droits légitimes en matière nucléaire, mais qu’il continuera à respecter ses obligations dans le cadre du Traité de non prolifération nucléaire et donc le contrôle de ses activités par l’AIEA, dont il récuse les conclusions !

La diplomatie iranienne s’est jouée des occidentaux, pendant plusieurs années, avec la complicité des Russes,  en prenant des engagements de transparence  qui n’ont jamais été suivis d’effet. Elle a tiré parti de la pusillanimité, peut-on en dire plus, de l’ancien directeur général de l’AEIA, Mohamed El Baradei, pour  dissimuler ses activités nucléaires à usage militaire, tantôt en autorisant, tantôt en interdisant l’inspection de ses installations, ou en camouflant certaines ; l’essentiel était de gagner du temps pour atteindre son objectif, fabriquer la bombe.

On comprend mieux ce qui s’est passé en Israël, dans les semaines qui ont précédé la publication de ce rapport, ces fuites dans la presse  sur un débat au sein du gouvernement entre les partisans d’un bombardement, à court terme, des sites nucléaires iraniens : Benyamin Netanyahou, Ehud Barak, et  ceux des ministres qui s’y opposaient en considérant que cette action ne présentait pas, encore, un caractère d’urgence  ou qu’Israël ne pouvait s’y engager sans avoir, au moins, le soutien des États-Unis. Shimon Peres est intervenu lui aussi et le débat  est devenu public, pour ou contre le bombardement des sites nucléaires, un véritable sondage grandeur nature. Des manœuvres aériennes ont eu lieu ainsi que le lancement réussi d’un missile Jéricho 3, un missile dont le rayon d’action dépasse les 4500 km, et qui peut donc frapper l’Iran. 

 Il s’agissait d’alerter la communauté internationale sur l’urgence de  prendre, contre l’Iran, des sanctions paralysantes pour son économie qui l‘obligerait à renoncer à la bombe mais aussi sur la possibilité pour Israël, en cas d’échec, d’agir tout seul. On pouvait, bien sur, avoir des doutes sur l’imminence d’une intervention militaire : en général on l’effectue sans avertissement et  en bénéficiant de l’effet de surprise, mais les officiels iraniens ne devaient pas être rassurés, tant l’armée israélienne est coutumière des actions audacieuses ! Ce message était aussi adressé à Bachar el Assad, au cas où il serait tenté d’attaquer Israël  pour faire diversion aux révoltes populaires, et au Hezbollah qui se vante de posséder des milliers de missiles fournis par l’Iran et capables d’atteindre les grands centres israéliens : la riposte israélienne  ne s’exercerait pas seulement sur eux mais frapperait, aussi, l’Iran leur commanditaire 
Une intervention contre les sites nucléaires iraniens est momentanément écartée, tout va dépendre de la force des sanctions qui seront prises contre l’Iran. Mahmoud Ahmadinejad a déclaré «  nous ne reculerons pas d’un iota sur le chemin sur lequel nous nous sommes engagés » Il est évident que s’il ne cède pas dans des délais relativement courts,  un Iran doté de l’arme nucléaire serait un danger pour tous ses voisins, et le bombardement sera à nouveau d’actualité.

Gérard Akoun     
Judaïques FM   94.8, le 10 novembre 2011

Tunisie : fin de partie pour les enfants naturels de Bourguiba

Le Président Habib Bourguiba


La Tunisie, considérée comme le laboratoire d’une démocratisation expérimentale en terre d’islam, vient de produire des leçons édifiantes.
Jeudi soir, après bien des reports, l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie) a rendu les résultats officiels, qui ne deviendront définitifs qu’après que tous les recours auprès du tribunal administratif auront été examinés.
Il faut tout d'abord féliciter l’Isie pour son patient et laborieux accomplissement de ce premier processus électoral indépendant, au terme duquel l’émotion de son président Kamel Jendoubi s’est confondue avec celle de tout un peuple, pour l’histoire car c’est une vraie en-vie de démocratie (dans cette orthographe du mot envie...) qu’ont manifestée les citoyens tunisiens réduits à des morts-vivants pendant tant d’années. Pourtant le taux de participation n’aura été que de 55% d’un corps électoral évalué approximativement. Mais ce taux bondit à 80% des électeurs qui se sont inscrits spontanément sur les listes électorales.

«Ils n’ont pas été de bons joueurs et les voilà mauvais perdants»
Devant un auditoire de journalistes dont l’enthousiasme bien sympathique n’avait rien de professionnel et dans l’embarras amusé des membres de l’Isie devant un désordre bien à la tunisienne, l’Instance a informé de sa décision courageuse mais chargée de risques pour la paix civile: l’invalidation de 5 listes d’Al-Aridha de Hachmi Hamdi en raison d’irrégularités constatées et de la liste de France Sud de même obédience dont la tête est un ancien responsable du Rcd, parti de Ben Ali.

La Tunisie, considérée comme le laboratoire d’une démocratisation expérimentale en terre d’islam, vient de produire des leçons édifiantes.
Jeudi soir, après bien des reports, l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie) a rendu les résultats officiels, qui ne deviendront définitifs qu’après que tous les recours auprès du tribunal administratif auront été examinés.

Il faut tout d'abord féliciter l’Isie pour son patient et laborieux accomplissement de ce premier processus électoral indépendant, au terme duquel l’émotion de son président Kamel Jendoubi s’est confondue avec celle de tout un peuple, pour l’histoire car c’est une vraie en-vie de démocratie (dans cette orthographe du mot envie...) qu’ont manifestée les citoyens tunisiens réduits à des morts-vivants pendant tant d’années. Pourtant le taux de participation n’aura été que de 55% d’un corps électoral évalué approximativement. Mais ce taux bondit à 80% des électeurs qui se sont inscrits spontanément sur les listes électorales.

«Ils n’ont pas été de bons joueurs et les voilà mauvais perdants»
Devant un auditoire de journalistes dont l’enthousiasme bien sympathique n’avait rien de professionnel et dans l’embarras amusé des membres de l’Isie devant un désordre bien à la tunisienne, l’Instance a informé de sa décision courageuse mais chargée de risques pour la paix civile: l’invalidation de 5 listes d’Al-Aridha de Hachmi Hamdi en raison d’irrégularités constatées et de la liste de France Sud de même obédience dont la tête est un ancien responsable du Rcd, parti de Ben Ali.
Dans les minutes qui suivirent, l’inspirateur de ces listes, patron de la chaîne de TV Al Moustaqilla, Hachmi Hamdi devait exprimer sur les ondes d’une radio privée sa colère et son dépit, appelant toutes ses listes à se retirer et refusant toute légitimité à l’Assemblée constituante. Immédiatement, les premiers troubles sont annoncés à Sidi Bouzid, ville d’origine de Hachmi Hamdi et ville emblématique s’il en est. C’est Ennahdha qui est prise à partie. Il faudra être très attentif à la suite de cette affaire...
Les résultats du scrutin, que cet incident de parcours ne peut remettre en cause, donne le mouvement Ennahdha vainqueur avec 90 sièges sur les 217 de l’Assemblée. Certes, des recours seront menés contre des présumés harcèlements des électeurs par le mouvement islamiste. Ils ne réduiront pas le score ni n’effaceront les sourires goguenards des partisans d’Ennahdha, pas plus qu’ils ne démentiront ce commentaire de Samir Dilou, brillant avocat du mouvement islamiste: «Ils n’ont pas été de bons joueurs et les voilà mauvais perdants».

Vote de la rupture avec un système
Cette victoire s’explique d’abord comme une palme donnée au martyre des chefs et des militants d’Ennahdha qui ont, dans les geôles de Ben Ali, accompli une traversée de l’enfer. C’est un vote de la radicalité et de la rupture avec un système, même si des négociations ont pu être occasionnellement menées avec le pouvoir déchu mais c’est aussi cela faire de la politique.
Les contestataires de la victoire soutiennent que ce mouvement a gagné par la foi du peuple. Mais c’est précisément de cela qu’il s'agit. Le parti Ennahdha n’est pas un parti «madani» (civil), quoi qu’il en dise, mais un parti religieux. Toute sa rhétorique, ses postures, le prouvent, dont toute une sémantique puisée dans un référentiel religieux. Il a su endosser, cultiver, exploiter la revendication populaire, celle de la restauration de son identité arabo-musulmane considérée comme abâtardie par la classe politique de l’ancien régime. Cette thématique fondamentale fut au cœur des discours électoraux de l’écrasante majorité des 1.500 listes nahdhaouies ou autres. Elle trace la ligne de failles qui cliva la campagne et sépare désormais les vainqueurs des vaincus. Ceux-là qui prônèrent la laïcité sont encore loin d’être prophètes dans leur pays.
Les mêmes contestataires du succès d’Ennahdha font remarquer que l’argent fut le nerf de sa campagne et laissent entendre que ce mouvement aurait pu recevoir des subsides des pays du Golfe. Il faudra le prouver. Mais on peut aussi dire que les militants de ce parti, disciplinés au point de cotiser régulièrement d’un pourcentage de leurs revenus personnels, ont surtout payé de leur personne et se sont investis dans la proximité d’une population en souffrance, participant aux grands moments de sa vie, naissance, circoncision, mariage, deuil ainsi que dans tous les soucis du quotidiens, en militants «organiques» (au sens gramscien) qui ne pouvaient qu’escompter un tel retour sur investissement. Mais Ennahdha  aussi est un parti des classes moyennes, et même des beaux quartiers de Tunis, bourgeoisie qu’on aura vue se couvrir, hanter les mosquées et préférer les «trawih» aux festivals ramadhanesques.

L’opposition des colloques, des cocktails et des ambassades
En revanche, l’opposition à Ennahdha, parfois qualifiée «d’opposition décor», n’a ferraillé que mollement contre l’ancien régime. Sa mouvance préféra souvent un «entre nous» dans le confort des colloques, la frivolité des cocktails, l’entregent des salons des ambassades et de la bonne société civile internationale. Elle ne s’éveille qu’aux élections et ne mouilla véritablement la chemise que récemment, réalisant que l’heure était grave.
Une sociologie électorale plus précise rendrait compte des territoires électoraux des uns et des autres. Il suffira de relever que le Pôle démocratique moderniste (Odp) n’aura eu de sièges que sur le grand Tunis et même pas à la Manouba, le meilleur de ses représentants, Ahmed Brahim, secrétaire général d’Ettajdid, remportant le maximum des voix (près de 19.000), sans doute parce que cet homme du terroir continue à incarner le canal historique du socialisme tunisien.
Les valeurs modernistes d’ouverture politique et culturelle ne sont pas portées que par le Pôle démocratique moderniste. Mais tous les candidats de partis ou indépendants qui s’en font les chantres ont recueilli des scores très minoritaires (Afek Tounes, Parti libéral maghrébin) ou ont carrément perdu la partie (Doustourna). Enfin, faisant aussi partie de la carte politique, les élus d’Al Moubadara (l’Alternative) de Kamel Morjane, remportant 5 sièges dans son bastion sahélien, ne sont-ils pas aussi, d’une certaine manière, des modernistes?
À l’inverse, les partis qui se sont rapprochés du cœur de cible d’Ennahdha ont tiré leur épingle du jeu. C’est évidemment le cas du Congrès pour la république (Cpr, 30 sièges), dont le chef charismatique Moncef Marzouki prolonge une forme de Yousséfisme (qui valut à son père de mourir en exil au Maroc) mâtiné d’arabo-islamisme dans l’air du temps; il est brillamment secondé par des figures de la même appartenance, parmi lesquelles les tribuns Sami Ben Amor et le remarquable avocat Mohamed Abbou.
C'est aussi le cas du mouvement Ettakatol (Fdtl) du docteur Mustapha Ben Jaafar, issu d’un Néo-Destour tendance Mestiri, c’est-à-dire démocratisé et ayant évolué au fil du temps et des aléas vers une sorte de centre gauche proche de l’Internationale socialiste mais flirtant avec le conservatisme. C’est ce glissement vers la droite qui explique sans doute pour beaucoup son succès (21 sièges): à preuve, la seule tête de liste d’Ettakatol qui a échoué tout en étant une personnalité nationale est la militante féministe Bochra Bel Hadj Hmida, ex-présidente de l’Association tunisienne des femmes démocrates (Atfd): sa vibrante défense de l’égalité devant l'héritage (proposition sur laquelle le programme d’Ettakatol ne s’est opportunément pas prononcé...) lui aura sans doute plus coûté que sa maladresse commise avant le 14 janvier!

Les «enfants naturels de Bourguiba»… et de Ben Ali
Ennahdha est le faiseur de rois. On peut supposer que des consignes ont pu être données pour que certaines voix de son mouvement se déportent vers des formations «proches» et prêtes à une bonne coopération. À l’inverse, on peut admettre que les formations jusqu’ici ambivalentes dans leur discours et leur parcours aient pu perdre pied à partir du moment où elles se sont dressées contre Ennahdha: ainsi en va-t-il du Parti démocrate progressiste (Pdp, 17 sièges) et de son chef Ahmed Néjib Chebbi, même si sa défaite peut s’expliquer aussi par sa participation au premier gouvernement de transition et surtout par sa campagne présomptueuse soutenue par les milieux d’affaires.
Mais c’est tout une classe politique, des réseaux d’appartenance, un système, que ces élections emportent dans une débâcle annoncée pour ceux que nous appellerons, dans le sillage d’un sociologue, «les enfants naturels de Bourguiba»: naturels parce qu’ils n’ont jamais été légitimes ou reconnus, ni par ce père fouettard que fut Bourguiba, encore moins par ce chef de gang que fut son successeur. C’est à leur ombre qu’ils survécurent, en privilégiés et héritiers malheureux d’un système dans lequel ils refusaient de se reconnaître mais qu’ils n’ont jamais véritablement remis en cause.
Porteurs des valeurs universalistes des libertés publiques et des droits de l’homme, mais surtout des libertés individuelles, défenseurs du libre arbitre de chacun(e), du droit de disposer de son corps, du respect de la différence sexuelle et porte-drapeau de la liberté de conscience, ils se retrouveront marginalisés, ghettoïsés dans une démocratie conçue uniquement comme la loi de la majorité sortie des urnes, et non pas comme une philosophie moderniste et progressiste.
Certes, le mouvement Ennahdha cherche à rassurer et proclame la garantie d’un certain nombre d’acquis de la société tunisienne, dans le cadre de la loi. Mais c’est la base qui, portée à la surenchère dogmatique, fera le job du rappel à l’ordre moral base de ce scrutin, qui sanctionnera voire pénalisera toute échappée individuelle hors du consensus sociétal.
Optimistes, certain(e)s assurent qu’ils entreront dans une résistance, pied à pied, pour les acquis d’une identité tunisienne plurielle et joyeuse. Mais on peut craindre que les enfants de cette génération orpheline ne cherchent plus sûrement à retrouver, dans un exil forcé sous d’autres cieux, les chemins de la liberté. C’est la principale leçon de cette démocratisation expérimentale dans une Tunisie laboratoire sous observation américaine: leurs parents, qui n’auront pas su défendre les valeurs qu’ils leur auront inculquées, font déjà partie de l’Histoire.

Nadia Omrane
Source: ‘‘Alternatives Citoyennes’’., le 30 octobre 2011

08 novembre 2011

Une toile d'actualité ...

Toile de Zoubeir Turki


Une toile sur la Toile
- novembre 2011 

Recherchant une peinture tunisienne - pour rester dans le cadre de ma "quinzaine" -, et en forme de clin d'œil à l'actualité - pas facile, tellement l'univers de nos chers orientalistes nous parait maintenant éloigné des bouleversements de l'autre côté de la Méditerranée -, je suis tombé avec bonheur sur cette œuvre ancienne de Zoubeir Turki : un régal que ces trois hommes enturbannés et aux moustaches imposantes se partageant un journal ... on imagine leurs trois descendants, quelque part dans un café de Sousse ou de Tunis, lisant les comptes-rendus des dernières élections !

Zoubeir Turki - lire ici sa biographie - est un célèbre peintre et sculpteur tunisien, récemment disparu, et auquel il était temps que ma rubrique rende hommage.

J.C

07 novembre 2011

"Ne soyons pas trop pessimistes pour l'avenir de la Tunisie", par Claude Sitbon


Auteur de plusieurs ouvrages sur les Juifs de Tunisie (*) et pressenti, au début du processus de paix d’Oslo,  pour devenir le premier ambassadeur d’Israël à Tunis au cas où les deux pays auraient pu ouvrir des relations diplomatique pleines et entières, Claude Sitbon donne ici un éclairage plutôt positif sur la situation prévalant dans ce pays au lendemain de la victoire du parti islamiste Ennahda.

-Hamodia : Comment analysez-vous le succès de Ennadah aux élections du 23 octobre?

-Claude Sitbon : Je crois qu’au lieu de trop dramatiser les 40 % de voix obtenues par Ennahda, il faut lire ces résultats à l’inverse : après 24 années de dictature et se rendant pour la première fois librement aux urnes en une sorte de « fête civique » - sans trop de fraudes électorales -, 60 % des Tunisiens ont voté pour la démocratie et contre le parti islamiste !
Un beau score, d’autant que Ennahda – qui fut interdit sous Bourguiba et Ben Ali, et dont le chef, Rachid Ghannouchi, s’est réfugié à Londres… mais ni au Caire ou à Téhéran ! - s’est trop facilement taillé une image de « parti-martyr ». Ce qui lui a valu des centaines de milliers de voix protestataires, islamistes ou pas , de toutes les familles et proches des nombreux militants de l’opposition emprisonnés sous l’ancien régime.
Or Ennahda n’est pas du tout un parti de gouvernement à vocation nationale ni doté d’ambition politique pour exercer le pouvoir : c’est plutôt un « lobby » islamiste qui veut profiter de la Révolution du Jasmin - qu’il n’a pas faite ! – et de l’Etat, mais pas pour le diriger… De plus, le scrutin du 23 octobre n’a fait que désigner une Assemblée constituante pour une durée d’un an seulement, car il y aura dès l’an prochain un autre scrutin encore bien plus décisif censé élire cette fois un parlement et un président !

-Libye, Tunisie… et sans doute demain l’Egypte : ne craignez-vous pas tout de même que les pays de la façade-sud de la Méditerranée touchés par le « printemps arabe » ne soient en train de s’islamiser à grande vitesse ?

-Délaissons ce langage journalistique trop alarmiste ou, à l’inverse parfois, trop romantique ! Pays avant tout méditerranéen, la Tunisie a une longue histoire d’ouverture, notamment grâce aux fameuses lois libérales édictées dès 1956 sous Bourguiba sur le statut des femmes (droit de vote, fin de la polygamie, avortement, réforme du mariage, etc.).
Depuis lors, plusieurs générations de citoyens et citoyennes de ce pays ont été imbibés d’une sorte d’ouverture progressiste. Si bien qu’il est peu probable que la Tunisie ne retombe sous la chape de plomb d’un parti dominant – islamiste ou pas – qui exercerait seul le monopole du pouvoir !

-Quel est le climat qui prévaut aujourd’hui au sein de la communauté juive ?

-Il existe bien sûr une sorte d’inquiétude flottante et d’incertitude chez les 1 500 Juifs de Tunisie, surtout après les propos peu équivoques de Ghannouchi traitant Israël de « vermine qui sera bientôt détruite », et aussi suite à ses déclarations contre l’utilisation du français…Mais à l’heure où tousles yeux du monde sont braqués surla Tunisie, je crois que cet affolement médiatique catastrophiste n’est pas de mise…
Car mis à part certains rares débordements ouvertement antisémites - comme la manifestation islamiste de février dernier devant la grande synagogue de Tunis où l’on a entendu des cris « Mort à Israël ! » et « Mort aux Juifs ! » -, il existe  en fait bien moins de risques de dérapages anti-juifs en Tunisie… qu’en France !

Propos recueillis par Richard Darmon pour le journal israélien francophone "Hamodia"

(*) Entre autres : Regards sur les Juifs de Tunisie (Albin Michel -1979), et Juifs de Tunisie – Images et textes (Le Scribe - 1988).

06 novembre 2011

Les nouveaux inquisiteurs : Caroline Fourest réagit après l'incendie de "Charlie Hebdo"

Charb, rédacteur en chef de "Charlie Hebdo",
devant les locaux du journal après l'incendie criminel


Les images calcinées de Charlie Hebdo en rappellent d'autres. Celles du cinéma incendié en 1988, à Saint-Michel, par des intégristes catholiques en croisade contre La Dernière Tentation du Christ, de Martin Scorsese. Un blessé à vie et une condamnation unanime. A l'exception notable de Bernard Antony, député européen du Front national, qui dit comprendre les motivations des incendiaires... Et pour cause. Il a allumé la mèche. En menaçant ceux qui diffuseront ce film de représailles.

Dans la foulée, son association - l'Agrif - revendique le concept de "racisme anti-chrétien" pour tenter d'enrôler la législation antiraciste au service de la lutte contre le blasphème. Tout journal se moquant du christianisme sera traîné en justice. A commencer par Charlie Hebdo qui, n'en déplaise aux rois de la mauvaise foi, a largement croqué Jésus et bien peu Mahomet.

Dessiner le prophète de l'islam demande plus de courage et plus de patience. Notamment vis-à-vis de tous ceux qui se tordent de rire quand Charlie est attaqué pour "christianophobie", mais tordent le nez quand on l'accuse d'"islamophobie". Ceux-là vous diront que les musulmans de France sont minoritaires et potentiellement victimes de racisme. Ils feignent d'oublier que Charlie Hebdo vise les intégristes, particulièrement puissants et agressifs à l'échelle du monde.
Ce qui ne veut pas dire que l'intégrisme chrétien soit doux comme un agneau. Les fous de Dieu prêts à incendier un cinéma ressemblent comme des jumeaux à ceux prêts à brûler un journal. Les salafistes de Forsane Alizza ont d'ailleurs manifesté main dans la main avec les intégristes catholiques de Civitas contre la pièce de Romeo Castellucci. Non seulement, ces zélotes n'ont aucun respect pour la liberté de penser et de créer, mais ils n'ont aucun humour. Analphabètes de la dérision, littéralistes du dessin, ils sont incapables de faire la différence entre la critique des identités (être musulman ou catholique) et celle des idées (la religion ou ses abus).

Leur manque de recul fait peser un risque très sérieux sur la démocratie et le débat d'idées. Il suffit d'agiter le chiffon rouge de la "religion attaquée" pour que des troupes de petits soldats spontanés foncent dans le tas comme des buffles sur Internet. Comme sur Facebook, où ils ont inondé la page officielle de Charlie Hebdo d'insultes et de menaces, avant même la sortie du numéro. Et demandent maintenant la censure de sa page officielle.
C'est là que se situe le danger : dans le fait que les nouvelles technologies vont peut-être exaucer les voeux moyenâgeux de ces nouveaux inquisiteurs. Digne produit de la société de consommation sur un mode communautaire et anglo-saxon, Facebook comporte une rubrique permettant de censurer des propos "attaquant une religion". Tout comme Apple retire volontiers des images érotiques si des ligues de vertu le lui demandent. Par contre, Twitter ne réagit pas lorsque son réseau permet de relayer des menaces de mort contre ceux qui critiquent l'intégrisme. Drôle de monde, où la liberté d'expression sert les plus violents, mais se mue en inquisition quand il s'agit de rire du fanatisme.

Caroline Fourest,
"Le Monde", 4 novembre 2011

Nota de Jean Corcos
J'ajoute aux libellés celui de la "Quinzaine tunisienne", car quelque part les choses sont liées . La rédaction du journal victime de cet attentat fanatique, l'avait renommé pour l'occasion "Charia Hebdo", en allusion à l'actualité inquiétante venue du Maghreb : succès islamiste aux élections tunisiennes, adoption de la Charia comme base légale par les nouvelles autorités libyennes ...

04 novembre 2011

Aimez-vous les uns les autres !



Le sourire du mois
- novembre 2011

Il faut savoir sourire de tout ... même de l'actualité qui peut nous inquiéter ! Ainsi, cette photo prise lors d'un meeting électoral du parti Ennahda (et il s'agit bien de leurs militants ou sympathisants, voir le logo sur les casquettes).
Les experts débattent sur le caractère "plus ou moins modéré" de l'islamisme de ce parti. Mais une chose est sûre : même sans défendre l'application de la Charia, les effusions entre hommes et femmes - et pire encore, entre deux hommes - devraient être mal vues : et ceci rend encore plus drôle cette photo d'anthologie !

J.C

03 novembre 2011

Des Hommes libres : la bande annonce


Je vous ai parlé (lien ici), du beau film d'Ismaël Ferroukhi "Les Hommes libres", qui évoque pour la première fois, le sujet mal connu des Musulmans engagés dans la Résistance sous l'Occupation ; et dont certains sont même venus en aide à des Juifs, grâce en particulier à des faux documents fournis par la Grande Mosquée de Paris.

Pour vous donner un peu plus envie de le voir, je mets en ligne la bande annonce !

J.C


02 novembre 2011

Tunisie : la fausse surprise islamiste, par Jacques Bennilouche

Meeting d'Ennahda

La dictature tunisienne qui a sévi durant plusieurs décennies a été contrainte, pour se défendre et perdurer, d’étouffer l’identité du peuple en favorisant l’émergence d’un système élitiste aux ordres du pouvoir, et en empêchant l’avènement de jeunes pousses capables de conduire les instances dirigeantes.

Perte d’identité

La révolution a donné au peuple tunisien la conscience de sa puissance sans lui rendre son identité perdue étouffée par l’ancien régime qui a fait de sa lutte contre les autorités religieuses son cheval de bataille. Dans le but d’asseoir un consensus difficile à imposer, les nouveaux dirigeants tunisiens n’avaient pas d’autre choix que de réveiller une identité islamique détruite par le président Bourguiba. Il avait décidé de s’affranchir d’un pouvoir religieux omniprésent qui freinait son élan vers le modernisme occidental auquel il était attaché par conviction et par intérêt. Pour le combattre et avoir les mains libres, il s’était résolu à marginaliser l’identité musulmane. Aujourd’hui, peu d’observateurs croient à l’émergence d’une autre identité qu’islamiste.
Le peuple tunisien a montré sa maturité en se rendant en masse aux urnes dans une totale discipline et apparemment en toute transparence pour des élections dont les résultats, pour la première fois, n’étaient pas connus d’avance. Les sept millions d’électeurs savaient qu’ils étaient investis d’une lourde responsabilité. On a raillé l’existence de 1517 listes présentées par une centaine de partis pour élire une Assemblée constituante, qui désignera un gouvernement provisoire dont la responsabilité suprême consistera à organiser les élections législatives et présidentielle. Ces élections ont prouvé que la conscience politique des tunisiens s’est éveillée.

La main de l’étranger

Les assurances données par le chef du parti islamiste, Ennahda, ne semblent pas convaincre car les réponses aux questions essentielles sont traduites en filigrane: instauration de la charia, maintien de la modernité pour la femme, retour à la polygamie et obligation du port du voile. Le risque est grand de voir le balancier de déplacer à l’autre  extrémité  politique dans une volonté de marquer les distances avec l’ère de Bourguiba. La main de l’étranger semble appuyer les nouvelles conceptions politiques en Tunisie.
Des bruits persistants font état de financements occultes de la campagne électorale par les dirigeants du Golfe au profit de la formation islamiste de Ghannouchi. D’autres concours ont permis l’émergence de partis non religieux. L’homme d’affaires Slim Riahi, qui a fait fortune en Libye, a mis ses millions à la disposition de l’Union Patriotique Libre située au centre de l’échiquier politique. En revanche, les fidèles de l’ancien régime n’ont pas désarmé et ils disposent de fonds occultes inépuisables. L’ancien chef du gouvernement provisoire, Caïd Essebsi, a annoncé dans une interview au New York Times son souhait de revenir aux affaires en tant que Premier ministre.

Profession de foi islamique

Il ne peut être exclu que la démocratie tunisienne soit en danger car les écrits de Rached Ghannouchi, publiés en 1993, restent et ils suscitent l’inquiétude du monde occidental:
«L’apostasie est le reniement de l’islam après qu’on l’a embrassé de plein gré; un reniement, ou les formes lui ressemblant, des constantes de l’islam, tels ses dogmes, ses charia et ses rituels (...). Des versets du Coran ont énoncé à plusieurs endroits le caractère affreux de ce crime, et menacé quiconque s’en rend coupable du plus atroce des supplices (...). Quant à la tradition, la sunna, elle a exigé la mise à mort : Tuez quiconque change de religion», (Rached Ghannouchi, Les libertés publiques dans l’État islamique, Centre d’Études de l’Unité Arabe, Beyrouth, 1993, p. 48).
Le parti islamiste tient à ce que la charia soit la source principale de la législation:
«Comment ne pas stipuler l’islamité d’un chef de l’État, dont la tâche essentielle est d’accomplir la religion, d’orienter la politique de l’État dans les limites de l’islam, d’éduquer l’Oumma selon l’islam, d’être son imam pour la prière, de la prêcher ex cathedra, et d’être pour elle l’exemple à imiter? (...) Il est à noter que la plupart des constitutions arabes, y compris la constitution tunisienne, ont stipulé l’islamité du chef de l’État, il s’agit en effet d’une stipulation abusive et vide de contenu, tant que ces constitutions ne contiennent pas d’articles imposant la charia comme source principale de toute législation.»
Ghannouchi a été très précis dans sa conception de la laïcité. Il avait répondu en 1989 à une interview à un quotidien algérien:
«La société islamique est fondée sur l’interprétation des valeurs organisant la vie des individus et des communautés. De plus, elle organise le côté spirituel de ces derniers. C’est pourquoi on ne saurait concevoir de société islamique laïque, ou de musulman laïc que si ce n’est en renonçant à ce qui est essentiel en islam. Car la foi en Dieu n’est pas essentielle en islam; l’essentiel, c’est la foi en l’unicité de Dieu. Par conséquent, toute législation qui s’inspire d’autres sources pourrait porter atteinte à cette unicité. Une société ne saurait être islamique qu’à condition de ne pas être laïque et d’accepter l’unicité de Dieu.»

Un enseignement réformé

Le chef du parti Ennahda a des idées très arrêtées sur l’enseignement, et en particulier sur l’enseignement de la philosophie. Dans «la génération perdue», il réfute le choix des textes d’Averroès et d’Avicenne, qui pour lui sont des «éléments de sabotage et de destruction dans le domaine psychologique et social». Il préconise  la philosophie des chefs islamistes contemporains comme Sayyed Qotb. Ce maître à penser des djihadistes et d’Al-Qaida estime légal de déclencher le djihad à l'encontre d'un État non musulman à partir du moment où cet «État fait barrage à la diffusion de l'islam sur son territoire. La paix n'est envisageable avec les pays de la terre d'infidélité (Dar el kufr) seulement si ceux-ci laissent le champ libre aux musulmans pour construire des mosquées, des écoles islamiques et la création de médias destinés au prosélytisme (Dawa)».
Dans ses rapports avec les chrétiens et les juifs, sa position restait sans nuance. Il avait condamné la visite du Pape Jean Paul II, en Tunisie en Avril 1996:
«Ce qui me transperce le cœur autant que le cœur de tout tunisien, c’est que la visite du chef de l’église catholique coïncide avec la réception du représentant commercial de l’entité sioniste à Tunis; que comprennent les tunisiens de tout cela? Peuvent-ils chasser de leurs esprits qu’il y a une invasion croisée et sioniste de leur pays?»
Les intellectuels comme Lafif Lakhdar qui défendent Ghannouchi tentent d’expliquer qu’il s’agit plutôt d’un modéré qui ne croit pas à ce qu’il écrit; que ses textes sont à l’opposé de sa conception de l’islam, puisqu’il souhaite introduire les principes démocratiques dans la pensée islamique; et qu’il tient à ce que la politique en islam soit laïque. Ils rejoignent ainsi la position de Tariq Ramadan qui use d’un double langage selon qu’il s’adresse aux musulmans ou à l’opinion  occidentale.
Nous nous posions la question en juin 2011 de savoir s’il pouvait exister une identité tunisienne autre qu’islamiste. Il semble que le résultat des élections apporte des indications précises. 

Jacques Benilouche
SlateAfrique.fr, le 25 octobre 2011

Nota de Jean Corcos :
Il est bon, pour se faire une idée, de lire et d'entendre des points de vue différents ... Hier je publiais une interview du bras droit de Rached Ghannouchi, tendant à vraiment croire qu'Ennahda était devenu un véritable "parti islamiste modéré", comme se plait à le présenter la presse occidentale. Plus méfiant, Jacques Benillouche - lui même d'origine tunisienne - rappelle la tradition de dissimulation ("Takya") dans cette mouvance, et surtout combien le même Ghannouchi était radical il y a une vingtaine d'années. Il souligne aussi - et avouons que nous avons été nombreux à ne pas le voir - la prégnance profonde de l'Islam dans la société tunisienne, en contraste avec l'image que voulaient en donner Bourguiba, puis Ben Ali.

01 novembre 2011

Elections tunisiennes : une illustration pour mieux comprendre



Hier, je publiais les résultats "bruts" des élections tunisiennes.

Ce soir, je vous propose une illustration synthétique très claire, publiée par le journal "Le Parisien" :
- elle illustre bien le rapport des forces à l'assemblée constituante ;
- surtout, elle donne le positionnement des partis laïcs face au succès des islamistes d'Ennahda : certains ( le Congrès pour la République, Ettakatol (qui regroupe plusieurs partis de gauche), jouent la carte de l'alliance ; d'autres (principalement le Parti Démocrate Progressiste de Nejib Chebbi et le PDM, Pôle Démocratique Moderniste), seront normalement dans l'opposition.

J.C

Ennahda au pouvoir : les propos rassurants d'Hamadi Jebali

Hamadi Jebali

Introduction :
Hamadi Jebali, un des leader du parti islamiste tunisien Ennahda, sera probablement le futur Premier Ministre. Propos sincères ? Manipulation ? Dans ce "chat" avec des lecteurs, publié par le journal "Le Monde", il se montre très rassurant pour le maintien des acquis laïcs du pays. Plus étonnant encore : il dit accepter l'existence de l'état d'Israël dans le cas d'un accord de Paix, une position qui n'est pas, loin sans faut, celle des Frères Musulmans qui ont inspiré - beaucoup disent inspirent encore - ce parti !
J.C

Si votre parti remporte les élections, la Tunisie va-t-elle devenir un pays islamique ?
Si on remporte les élections, la Tunisie ne sera pas un pays islamique, elle sera un pays démocratique…
Quel est selon vous le rapport entre politique et religion ?
Pour nous, il y a respect de la vie politique, comme je l'ai dit. Il n'y a aucune ingérence du religieux dans la vie politique. Le religieux, c'est-à-dire les croyances, les libertés, le culte, est l'affaire de la société tout entière. Notre principe : nulle contrainte dans la religion.
Pensez-vous que l'adultère doit être sanctionné ? Si oui, comment ? L'adultère féminin est-il, selon vous, plus grave que l'adultère masculin ?
Nous n'allons pas changer les lois actuelles, au moins pour Ennahda. Nous pensons que ce n'est pas une question de sanction, mais une question tout d'abord d'éducation et de civisme.
Les citoyens tunisiens non musulmans ne sont-ils pas de seconde zone selon vous ?
Pas du tout. Notre conception de l'Etat est tout d'abord un Etat de citoyenneté, c'est-à-dire qu'elle considère que tous les citoyens tunisiens, musulmans, juifs ou chrétiens, sont des citoyens égaux en droits et en devoirs.
Etes-vous pour une loi contre le blasphème ?
Pas du tout. Nous n'allons pas changer les lois sur cette question. Je répète qu'il n'est pas question de traiter les phénomènes sociaux par des sanctions uniquement.
Quel regard portez-vous sur les grandes théocraties islamiques ?
Je n'ai pas de regard sur ces Etats…
Toujours à propos de Persepolis, votre parti a déclaré que la décision de la TV Nessma de projeter le film était une provocation. Vous ne pensez pas que, au nom de la liberté d'expression, fondamentale à toute démocratie moderne, c'est le choix de chaque citoyen d'avoir accès et de regarder ce qu'il veut, ceux qui se sentent offensés par un film étant libres de ne pas le regarder ?
Nous sommes pour cette liberté de choix, d'expression, et nous sommes aussi pour cette même liberté de manifester dans le cadre de la loi. Quant à cette projection, l'essentiel est que toutes les libertés soient respectées : liberté d'accepter, et liberté de refuser ce genre de films ou tout autre.
Comment vous positionnez-vous par rapport au salafisme ?
On respecte toutes les idées à condition qu'elles soient dans le cadre des libertés et dans le cadre aussi de la démocratie, c'est-à-dire en dehors de toute action brutale ou armée. Si ces conditions sont réunies, les salafistes, comme tous les autres courants, doivent trouver leur place dans notre société. Et c'est au peuple de se prononcer librement sur tous ces partis ou ces mouvements.
Pour Ennahda, l'islam implique-t-il plutôt une économie socialiste ou libérale ?
Je crois que c'est un modèle d'économie intermédiaire, c'est-à-dire respecter le libre choix et la liberté du marché, de la propriété individuelle, l'Etat conservant son rôle de modérateur, surtout dans les secteurs stratégiques.
La loi, et notamment la loi pénale, restera-t-elle laïque et ne connaîtra-t-elle aucun changement ?
Je ne sais pas ce que veut dire "laïque", mais elle restera en vigueur, telle qu'elle est. Pour nous, il n'y aura pas de changement.
A quel degré et de quelle manière la religion influe-t-elle sur votre programme politique ?
La religion n'a pas d'influence directe sur notre programme politique, sauf dans la référence aux valeurs que je considère comme universelles, c'est-à-dire les valeurs de liberté, des droits de l'homme et de démocratie qu'Ennahda considère comme principes, et même comme l'essence de l'islam.
Qu'est ce qu'un "parti islamiste" selon vous ?
Ennahda, à mon avis, n'est pas un parti islamiste. D'ailleurs cette appellation ne me dit rien du tout. Nous sommes un parti politique et civil, c'est-à-dire qu'il n'est pas théocratique, dans le sens que notre devoir est de proposer à notre peuple notre programme dans tous les domaines, et que nous voulons que les gens nous choisissent ou nous rejettent en fonction de ce programme. Pas comme étant religieux ou pas religieux.
Etes-vous (Ennahda) pour la reconnaissance et la normalisation des relations diplomatiques entre la Tunisie et Israël ?
Sur cette question, nous sommes très clairs : si Israël accepte le droit des Palestiniens à la création d'un Etat démocratique sur les territoires reconnus par les accords internationaux, y compris une partie de Jérusalem comme capitale, et si les Palestiniens et les Israéliens tombent d'accord, nous sommes, à Ennahda et en Tunisie, pour appuyer, et même garantir, cet accord.
Quelles sont les sources de financements externes du parti Ennahda ?
Nous n'avons pas et n'avons pas besoin de source extérieure de financement. Je rappelle que le parti Ennahda est un parti populaire, donc les cotisations de nos adhérents, qui sont d'ailleurs en Tunisie et à l'étranger, nous suffisent largement. Nous n'avons donc pas besoin de financement extérieur, et n'en avons pas le droit.
Il est souvent dit que l'AKP vous aidait ?
Personne ne nous aide financièrement. C'est vrai que nous avons des relations avec la Turquie, et avec beaucoup d'autres, mais cela reste sur les plans politique, culturel et autres, et n'a rien à voir avec le plan financier.

Article publié dans le Monde du 27 octobre 2011 
(chat modéré par Domitille Hazard et Isabelle Mandraud)

31 octobre 2011

Elections tunisiennes : les résultats officiels


TUNIS (TAP) - Le président de l'ISIE Kamel Jendoubi, a annoncé, jeudi soir 27 octobre, que le mouvement ''Ennahdha'' a remporté 90 sièges de l'Assemblée Constituante, qui compte 217 sièges, soit 41,47 %.

Voici la liste des vainqueurs des élections de la Constituante :
  • Ennahda: 90 sièges  (41,47%)
  • CPR: 30 sièges  (13,82 %)
  • Ettakatol: 21 sièges (9,68 %)
  • Pétition populaire: 19 sièges  (8,76)
  • PDP: 17 sièges (7,83 %)
  • PDM: 5 sièges) (2,3 %)
  • Parti d'El Moubadara (l'initiative): 5 sièges  (2,3 %)
  • Afek Tounes: 4 sièges (1,84%)
  • El Badeel Etthaouri: 3 sièges (1,32 %) 
  • MDS: 2 sièges
  • Mouvement des patriotes démocrates: 2 sièges 
Les 14 listes suivantes ont obtenu 1 seul siège à la Constituante :
·         Parti culturel unioniste de la nation "El Oumma" 
  • Mouvement du peuple 
  • Liste fidélité aux martyrs 
  • Parti libéral maghrébin
  • Liste l'indépendant 
  • Liste la voix de l'avenir 
  • L'union patriotique libre 
  • Anidhal progressiste 
  • Anidhal social 
  • Parti justice et équité 
  • Chams Al Aridha 
  • Liste pour un front patriotique tunisien 
  • Mouvement du peuple unioniste 
  • Liste la justice
  • Liste fidélité aux martyrs
Voir sur le site de l'agence Tunis Afrique Presse la présentation officielle des résultats. 

J.C


Nota de Jean Corcos
CPR : Conseil pour la République
PDP : Parti Démocrate Progressiste
PDM : Pôle Démocratique Moderniste
Voir sur cette page de Wikipedia une présentation des partis politiques tunisiens.

Percée islamique en Tunisie, par Gérard Akoun


Les Tunisiens se sont rendus massivement dans les bureaux de vote pour participer aux  premières élections  libres et démocratiques organisées dans ce pays, les premières dans le monde arabe. Il s’agissait  d’élire  les 217 députés  qui seront  chargés de rédiger une nouvelle  constitution, élire un président de la République, tout en gouvernant la Tunisie pendant cette période de transition qui ne devrait pas excéder une année. De nouvelles élections législatives et présidentielles  seront alors organisées. Mais nous n’en sommes pas encore là. Les résultats de ces élections libres, répétons-le, ont donné une majorité au parti islamiste « modéré »  Ennahda, qui a recueilli entre 30 et 40 % des suffrages, ce qui fait de lui le premier parti au sein de l’Assemblée.
Ce  résultat  a surpris de nombreux observateurs dans la mesure où ce parti n’avait  pas été à l’origine du mouvement de révolte qui a permis de chasser  Ben Ali du pouvoir, même si ses militants avaient fini par se joindre aux manifestants. 

Trois raisons permettent de comprendre cette percée des islamistes : 
 La première, Ben Ali, comme les autres dictateurs dans le monde arabe,  avait laminé toute opposition. Seuls, les islamistes, pourtant  durement  pourchassés, emprisonnés, martyrisés, ont pu subsister dans la clandestinité, parce qu’ils  avaient  l’avantage par rapport aux laïcs ou aux libéraux  de pouvoir se rencontrer dans les mosquées, de garder ainsi  un lien avec la population et exprimer, discrètement, leur opposition au pouvoir en place. La Mosquée, dernier lieu de contestation du pouvoir dictatorial, illustrait parfaitement le face à face, voulu  par Ben Ali et consorts. Ils  apparaissaient, ainsi, aux yeux des Occidentaux, comme les seuls remparts contre le danger islamique, et par conséquent ils pouvaient obtenir  d’eux qu’ils ferment les yeux sur leurs atteintes au droit de l’homme, comme sur leurs turpitudes, et qu’ils leurs apportent un soutien sans faille.
La deuxième, les islamistes se sont investis dans l’action sociale envers les plus  démunis, en particulier dans les régions délaissées par le pouvoir, qui a privilégié le développement côtier. Ils disposaient donc d’un important réseau social.
La troisième, habitués à la clandestinité, ils étaient les mieux structurés, les mieux organisés pour  être à même de quadriller les circonscriptions  et donc de pouvoir plus  rapidement et plus efficacement  s’engager dans la bataille électorale. Il faudrait ajouter qu’ils ont disposé d’un financement important qui leur a été, sans doute fourni, en grande partie, par des pays du  Golfe, dont le Qatar qui souhaite être influent politiquement et économiquement dans le Maghreb à défaut de pouvoir l’être dans le Machrek.
Voter pour Ennahda,  ennemi irréductible de la dictature, c’était donc se venger de Ben Ali, mais aussi pour les Tunisiens  qui lui ont apporté leur suffrage  choisir des candidats proches du peuple qui, ils le pensent, seraient moins corruptibles que d’autres,  parce qu’ils respecteraient les préceptes islamiques. Ajoutons à cela que les autres partis en lice ont du se construire ou se reconstruire, et que souvent proches idéologiquement ils se sont présentés  en ordre dispersé, alors que  seules des questions de personnes les séparaient.
  
Le parti islamique sort vainqueur de ces élections mais il ne détient pas la majorité absolue à l’Assemblée.  Il est donc obligé de composer. Il appelle, par conséquent, à la formation d’un gouvernement d’union nationale, dont le Premier Ministre serait issu de ses rangs.  Le chef  d’Ennahda ne réclame pas ce poste pour lui-même, il ne sera pas non plus candidat au poste de Président de la République. Il s’est engagé  à ne pas remettre en cause les libertés publiques et les droits des femmes, au contraire, il s’en fait, non sans ambigüité, le défenseur : les femmes qui voudront porter le voile ou le niqab pourront enfin le faire en toute liberté ! Monsieur Ghannouchi souhaite, aussi, que son parti détienne le portefeuille de l’Éducation pour mettre en avant l’identité arabe de la Tunisie, il a déclaré « notre langue, c’est la langue arabe, elle est devenue franco arabe, c’est de la pollution linguistique » il veut donc un dialogue national sur l’éducation. Il  va procéder, ainsi,  par petites touches, aux marges, car il ne faut pas s’y tromper,  le chef  d’Ennahda n’a pas renié ses écrits sur l’islamisation de la société. Et il les appliquera si les démocrates tunisiens ne se ressaisissent pas, si les jeunes qui ont provoqué la chute de Ben Ali pour la liberté, la dignité et le travail ne restent pas vigilants - le pays  compte 700.000 chômeurs, dont 50.000 nouveaux diplômés - et les islamistes n’ont pas de solution miracle.

Le combat pour la démocratie n’est pas perdu, il va continuer.

Gérard  Akoun      
Judaïques FM, le 27 octobre 2011