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31 octobre 2011

Percée islamique en Tunisie, par Gérard Akoun


Les Tunisiens se sont rendus massivement dans les bureaux de vote pour participer aux  premières élections  libres et démocratiques organisées dans ce pays, les premières dans le monde arabe. Il s’agissait  d’élire  les 217 députés  qui seront  chargés de rédiger une nouvelle  constitution, élire un président de la République, tout en gouvernant la Tunisie pendant cette période de transition qui ne devrait pas excéder une année. De nouvelles élections législatives et présidentielles  seront alors organisées. Mais nous n’en sommes pas encore là. Les résultats de ces élections libres, répétons-le, ont donné une majorité au parti islamiste « modéré »  Ennahda, qui a recueilli entre 30 et 40 % des suffrages, ce qui fait de lui le premier parti au sein de l’Assemblée.
Ce  résultat  a surpris de nombreux observateurs dans la mesure où ce parti n’avait  pas été à l’origine du mouvement de révolte qui a permis de chasser  Ben Ali du pouvoir, même si ses militants avaient fini par se joindre aux manifestants. 

Trois raisons permettent de comprendre cette percée des islamistes : 
 La première, Ben Ali, comme les autres dictateurs dans le monde arabe,  avait laminé toute opposition. Seuls, les islamistes, pourtant  durement  pourchassés, emprisonnés, martyrisés, ont pu subsister dans la clandestinité, parce qu’ils  avaient  l’avantage par rapport aux laïcs ou aux libéraux  de pouvoir se rencontrer dans les mosquées, de garder ainsi  un lien avec la population et exprimer, discrètement, leur opposition au pouvoir en place. La Mosquée, dernier lieu de contestation du pouvoir dictatorial, illustrait parfaitement le face à face, voulu  par Ben Ali et consorts. Ils  apparaissaient, ainsi, aux yeux des Occidentaux, comme les seuls remparts contre le danger islamique, et par conséquent ils pouvaient obtenir  d’eux qu’ils ferment les yeux sur leurs atteintes au droit de l’homme, comme sur leurs turpitudes, et qu’ils leurs apportent un soutien sans faille.
La deuxième, les islamistes se sont investis dans l’action sociale envers les plus  démunis, en particulier dans les régions délaissées par le pouvoir, qui a privilégié le développement côtier. Ils disposaient donc d’un important réseau social.
La troisième, habitués à la clandestinité, ils étaient les mieux structurés, les mieux organisés pour  être à même de quadriller les circonscriptions  et donc de pouvoir plus  rapidement et plus efficacement  s’engager dans la bataille électorale. Il faudrait ajouter qu’ils ont disposé d’un financement important qui leur a été, sans doute fourni, en grande partie, par des pays du  Golfe, dont le Qatar qui souhaite être influent politiquement et économiquement dans le Maghreb à défaut de pouvoir l’être dans le Machrek.
Voter pour Ennahda,  ennemi irréductible de la dictature, c’était donc se venger de Ben Ali, mais aussi pour les Tunisiens  qui lui ont apporté leur suffrage  choisir des candidats proches du peuple qui, ils le pensent, seraient moins corruptibles que d’autres,  parce qu’ils respecteraient les préceptes islamiques. Ajoutons à cela que les autres partis en lice ont du se construire ou se reconstruire, et que souvent proches idéologiquement ils se sont présentés  en ordre dispersé, alors que  seules des questions de personnes les séparaient.
  
Le parti islamique sort vainqueur de ces élections mais il ne détient pas la majorité absolue à l’Assemblée.  Il est donc obligé de composer. Il appelle, par conséquent, à la formation d’un gouvernement d’union nationale, dont le Premier Ministre serait issu de ses rangs.  Le chef  d’Ennahda ne réclame pas ce poste pour lui-même, il ne sera pas non plus candidat au poste de Président de la République. Il s’est engagé  à ne pas remettre en cause les libertés publiques et les droits des femmes, au contraire, il s’en fait, non sans ambigüité, le défenseur : les femmes qui voudront porter le voile ou le niqab pourront enfin le faire en toute liberté ! Monsieur Ghannouchi souhaite, aussi, que son parti détienne le portefeuille de l’Éducation pour mettre en avant l’identité arabe de la Tunisie, il a déclaré « notre langue, c’est la langue arabe, elle est devenue franco arabe, c’est de la pollution linguistique » il veut donc un dialogue national sur l’éducation. Il  va procéder, ainsi,  par petites touches, aux marges, car il ne faut pas s’y tromper,  le chef  d’Ennahda n’a pas renié ses écrits sur l’islamisation de la société. Et il les appliquera si les démocrates tunisiens ne se ressaisissent pas, si les jeunes qui ont provoqué la chute de Ben Ali pour la liberté, la dignité et le travail ne restent pas vigilants - le pays  compte 700.000 chômeurs, dont 50.000 nouveaux diplômés - et les islamistes n’ont pas de solution miracle.

Le combat pour la démocratie n’est pas perdu, il va continuer.

Gérard  Akoun      
Judaïques FM, le 27 octobre 2011

23 novembre 2009

En Égypte, la bataille du niqab a commencé ...

Groupe de femmes en niqab, Egypte

Une déclaration de guerre. Pour une partie de la société égyptienne, c'est ainsi qu'a été perçue la décision du cheikh d'al-Azhar, Mohammed Tantaoui, de contraindre une fillette de 12 ans à retirer son niqab lors d'une récente inspection d'une école. Depuis, la polémique fait rage entre opposants et partisans du voile intégral. Peu répandu il y a une dizaine d'années, le niqab s'est banalisé sous l'influence, notamment, des travailleurs égyptiens rentrant du Golfe imprégnés des valeurs wahhabites saoudiennes, mais aussi du boom des chaînes satellitaires religieuses, en particulier salafistes. Selon une étude officielle publiée l'été dernier, près de deux Égyptiennes sur dix le porteraient désormais, surtout dans les campagnes.
L'État égyptien, qui a d'abord laissé faire, semble décidé à s'attaquer au signe extérieur le plus visible d'une certaine radicalisation de la société. Après plusieurs escarmouches dans les cités universitaires ou les hôpitaux publics, il a donc envoyé au feu le cheikh d'al-Azhar, dont l'institution, la plus prestigieuse du monde sunnite, se veut la vitrine d'un islam modéré, mais dont le crédit personnel pâtit d'être nommé par le président de la République. «Le port du niqab en présence de femmes est un genre de rigorisme rejeté par la charia islamique», a affirmé le grand imam, précisant que son interdiction se limiterait aux établissements d'al-Azhar «réservés aux filles et où l'enseignement est assuré par des femmes». Il reste donc autorisé dans les écoles mixtes.
En avançant l'argument religieux, l'État sait qu'il s'aventure en terrain dangereux. En 2007, le Tribunal administratif suprême a en effet désavoué l'université américaine du Caire, qui avait fermé ses portes aux monaqqabates ( porteuses du voile intégral). Dans un verdict alambiqué, la justice a estimé que le niqab n'était certes pas une obligation religieuse, mais que son port étant permis, il n'était pas possible de l'interdire ... Ce qui n'a pas dissuadé le ministre de l'Enseignement supérieur d'emboîter le pas du cheikh d'al-Azhar en bannissant à son tour par décret le niqab des cités universitaires. Alors que des dizaines de monaqqabates manifestaient contre cette décision, notamment à l'université du Caire, les Frères musulmans ont demandé le retrait du décret et le renvoi du cheikh d'al-Azhar. «Le niqab est une vertu, comment peut-on condamner la vertu ?», a argumenté Hamdi Hassan, porte-parole de la confrérie au Parlement.
L'argument hygiéniste
Les islamistes ont reçu sur ce terrain des soutiens inhabituels, notamment d'organisations des droits de l'homme et même d'éditorialistes de la presse de gauche, qui ont contesté l'interdiction au nom de la «liberté personnelle».
«C'est une violation flagrante de la liberté de croyance. Le cheikh d'al-Azhar peut dire aux musulmans s'il existe ou non un lien entre le niqab et l'islam, mais il n'a pas le droit de dire aux gens comment s'habiller», a ainsi estimé l'activiste des droits de l'homme Hossam Bahgat.
Face à la résistance d'une société de plus en plus conservatrice, les autorités égyptiennes cherchent encore la meilleure façon de traiter le problème. En février, le ministre de la Santé, Hatem el-Gabali, a ainsi brandi l'argument hygiéniste pour tenter d'interdire par décret le port du voile intégral dans les hôpitaux publics, où plus du tiers des infirmières auraient déjà opté pour cet «uniforme». «Le port du niqab et des gants ne permet pas de préserver l'hygiène car les infirmières ne stérilisent pas les gants après chaque contact avec les malades», a justifié le ministre. L'argument nationaliste a aussi été avancé, notamment par la presse gouvernementale, qui a fustigé une «pratique importée, contraire aux valeurs égyptiennes». Modèle du genre, le journal Rose al-Youssef a même affirmé que Le Caire ressemblait de plus en plus à Tora Bora, la région qui servit de refuge aux talibans et à Oussama Ben Laden au début de la guerre en Afghanistan.
Mais c'est surtout l'argument sécuritaire qui est mis en avant. Les autorités ont affirmé à de nombreuses reprises que le niqab avait servi à perpétrer des attentats, notamment près de la citadelle du Caire en 2005, et divers actes criminels. La semaine dernière, la ministre de la Famille et de la Population, Moushira Khattab, une proche de la première dame, Suzanne Moubarak, a ajouté à cette liste l'immoralité en stigmatisant des cas où des hommes se seraient dissimulés sous un niqab pour entrer dans des bâtiments réservés aux femmes ... Entre vice et vertu, le débat est loin d'être tranché.

Tangi Salaün
Le Figaro, 22 octobre 2009

Nota de Jean Corcos :

Je vous invite à découvrir ou à relire
cet article du blog, sous la signature de mon ami tunisien Souhail Ftouh. Il faisait l’éloge du Cheikh Tantaoui (dont le nom est aussi orthographié « Tantawi »), pour son ouverture d’esprit en matière de dialogue interreligieux. Il vient à nouveau de montrer son courage à propos du Niqab, qui comme la Burqa est devenu le drapeau d’un islam fermé, misogyne et sectaire.

13 juillet 2009

Un burqa non bienvenue ...

Différents types de voile islamique
Source : Reuters.

La burqa - dont on ne parlait guère qu’à propos de l’Afghanistan, voir les articles de ce blog à partir du mot en libellé - a fait une irruption fracassante dans le paysage politique, depuis qu’une soixantaine de députés de tout bord se sont inquiétés de sa multiplication dans nos villes, et depuis que même le Président Sarkozy a abordé le sujet dans son discours à Versailles, le 22 juin dernier !

Extrait de l’article du « Figaro » résumant son intervention :

« S'exprimant sur la polémique qui a enflammé la classe politique française, le président de la République a estimé que la burqa soulevait un «problème de dignité et de respect de la femme». « Ce n'est pas un signe religieux, c'est un signe d'asservissement (...) Elle ne sera pas la bienvenue sur le territoire de la République française », a-t-il tranché. Il reviendra au Parlement de se prononcer sur l'opportunité d'un texte de loi. ».

Pas inutile donc de rappeler, au moyen de l’illustration ci-dessous, les définitions exactes des mots « burqa », « hijab », et « niqab ». Avec quand même une petite correction : ce ne sont pas les seuls types de « tenues islamiques » pour les femmes, et on voit dans nos rues des Musulmanes porter des voiles ou coiffes bien plus discrètes ! Nous en avions discuté - entre autres - avec la sociologue Dounia Bouzar, lors d’une émission diffusée en décembre 2008, et vous pouvez écouter l’enregistrement en allant à l’adresse http://jean.corcos.free.fr/. 

J.C