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01 avril 2008

La Syrie, fil d’Ariane du Proche Orient


Difficile de ne pas (encore) parler de la Syrie, alors qu’elle fait de nouveau la une des journaux, apparaissant - peut-être à tort - comme l’acteur principal dans au moins quatre dossiers : le sommet de la Ligue arabe, l’assassinat de Rafik Hariri, les discussions inter palestiniennes, et ce qu’il conviendrait d’appeler une « séance d’échauffements » du Premier ministre Ehud Olmert. Si en politique il ne faut jamais prendre les déclarations au pied de la lettre, et encore moins tirer des conclusions de ce qui n’est parfois qu’un jeu avec les apparences, il est en revanche toujours intéressant de revenir sur le fil des événements. Car comment ne pas être frappés par le rythme très soutenu des derniers événements rassemblés en des coïncidences qui, si elles ne sont pas orchestrées par la providence, ne doivent sans doute rien au hasard ? Il n’y a pas de hasard au Moyen-Orient.

En Août 2004, le Premier ministre du Liban Rafik Hariri, un homme d’affaires sunnite bénéficiant également de la nationalité saoudienne et ami de longue date du président français Jacques Chirac, fut convoqué à Damas par le président syrien Bashar El Assad. La discussion devait porter sur la prolongation du mandat du président libanais pro syrien Émile Lahoud, à laquelle Hariri s’opposait. Suite à sa conversation avec Assad, et parce qu’Hariri était homme trop avisé pour s’opposer frontalement au grand frère syrien, celui-ci finit par céder avant de démissionner de son poste 6 jours après. Au mois de septembre, une résolution initiée par la France et les États-Unis, soutenue par l’Egypte et l’Arabie Saoudite, passa au conseil de sécurité de l’ONU, demandant d’une manière unanime le retrait des troupes syriennes du Liban. Les relations entre la Syrie et les États-Unis s’étaient détériorées depuis l’attentat du 11 septembre, à cause de l’implication de Damas dans les activités terroristes du Hamas et du Hezbollah et à cause encore de sa relation privilégiée avec l’Iran ; en revanche, la détérioration de sa relation avec la France était un fait nouveau. La pomme de discorde était particulièrement la politique syrienne au Liban.
En février 2005, Hariri fut assassiné d’une manière brutale dans un attentat à la bombe tandis que sa voiture passait sur un explosif d’une tonne dissimulé sous la chaussée. 22 autres personnes furent également tuées. Cet assassinat secoua le Liban où de grandes manifestations anti-syriennes furent organisées. Pressé par l’opinion publique, par une enquête ouverte à l’ONU sur l’assassinat d’Hariri, par la pression de la France, Assad retira finalement ses troupes militaires du Liban. Laissant le Hezbollah les mains libres au Sud Liban et dans le parlement. En octobre 2005, suite à une vague d’éliminations, le vice-président syrien en charge du Liban, Abd Al-Halim Khaddam, qui était à la tête des services de renseignements syriens opérant dans le pays du Cèdre, s’enfuit pour la France.
La situation n’a fait qu’empirer depuis : après la seconde guerre du Liban, de grandes manifestations ont été organisées par l’opposition chiite contre le gouvernement de Fouad Siniora. Le général Michel Aoun a quitté son exil de Paris pour tenter de prendre le contrôle du mouvement en faisant une alliance avec le Hezbollah - jusque maintenant, sans réussir. En novembre dernier, le mandat du président Emile Lahoud est arrivé à son terme, sans que le parlement libanais parvienne à élire un autre président qui lui succède. Le Hezbollah, commandité par la Syrie, est accusé de saboter toutes les tentatives pour élire un nouveau président libanais. La semaine dernière, une séance du parlement a de nouveau été annulée, provoquant la colère des Libanais mais aussi de grands pays arabes qui ont annoncé leur boycott du sommet de la Ligue arabe qui s’est déroulé à Damas ce week-end : mardi 25 mars, le Liban a annoncé qu’il ne participerait pas au sommet, un jour après que le roi d’Arabie Saoudite ait prévenu qu’il enverrait seulement un ambassadeur. Mercredi, le président égyptien Hosni Moubarak et le roi de Jordanie ont déclaré qu’ils enverraient seulement des représentants. Enfin, le président du Yémen n’était pas attendu à Damas suite à l’échec de conciliation entre le Hamas et l’Autorité Palestinienne.

Pour conclure sur ce point : Assad vient d’essuyer un sérieux revers par l’absence des pays arabes principaux qui se sont contentés d’envoyer de simples représentants. D’autre part, l’enquête sur Hariri était souvent présentée comme un moyen de pression pour amener Damas à être plus coopérant. Or, la commission de l’ONU chargée d’enquêter sur l’assassinat d’Hariri a précisément choisi vendredi 28 mars, la veille du sommet de la Ligue arabe, pour s’exprimer pour la première fois depuis la nomination de son nouveau président. Daniel Bellemare, au contraire de son prédécesseur Melhis franchement hostile à la Syrie, a annoncé l’existence d’un réseau criminel responsable du meurtre d’Hariri. Bellemare s’est bien gardé de livrer des noms, se contentant de déclarer que la commission allait maintenant s’attacher à rassembler de nouvelles preuves portant sur l’étendue de ce réseau, l’identité de ses membres, leur rôle, et leurs liens avec d’autres personnes extérieures au réseau. Le conseil de sécurité de l’ONU s’est également félicité des progrès enregistrés dans la constitution du tribunal international qui sera chargé de juger les inculpés. Quarante jours après l’élimination du numéro 2 du Hezbollah en plein Damas, alors que Hassan Nasrallah ne parle plus que depuis son bunker libanais, le moment où Bellemare choisit de s’exprimer pour la première fois donne matière à méditer.

La Syrie est également impliquée - au moins d’une manière indirecte - dans les pourparlers inter palestiniens. Depuis la prise de pouvoir du Hamas par un coup d’état dans la bande de Gaza, et plus encore depuis sa main mise sur la frontière de Rafah, les relations entre le Hamas et l’Autorité palestinienne se sont sérieusement dégradées. D’une part, les violences que le Hamas a organisées à Rafah étaient dirigées contre l’Égypte et Moubarak, lesquels entretiennent de bonnes relations avec l’Autorité palestinienne. L’Égypte a accusé la Syrie d’avoir utilisé le Hamas comme instrument de son agression, ce qui est tout à fait probable quand on sait que le leader du Hamas Khaled Meschaal a trouvé refuge à Damas après avoir été expulsé de Jordanie. D’autre part, jusque maintenant, toutes les tentatives de médiation entre le Hamas et l’Autorité palestinienne ont échoué : qu’il s’agisse de l’Égypte, de l’Arabie Saoudite, ou dernièrement du Yémen, le Hamas n’a cessé de présenter des conditions inacceptables par l’Autorité palestinienne. Entre autres, le mouvement demande un contrôle partagé de la frontière, ce qui reviendrait à légitimer son coup d’état. S’il est vrai que la Syrie manipule le Hamas contre l’Égypte et l’Autorité palestinienne, faisant échouer le dossier prioritaire de l’administration Bush qui veut arriver à un accord israélo-palestinien d’ici la fin de l’année, la date choisie par Bellemare pour sortir de son silence sans le rompre non plus tout à fait est parfaitement rationnelle. Mais pourquoi Israël choisit-il précisément ce moment pour reparler de négociations ?
En effet, le Premier ministre Ehud Olmert a évoqué cette semaine des pourparlers avec la Syrie. Certes, il a parlé de négociations secrètes, auxquelles la Syrie est opposée. Certes encore, la rencontre secrète prévue entre le chef du cabinet du Premier ministre, Turbowicz, et son homologue syrien, devait avoir lieu à Istanbul à quelques jours de l’opération militaire « hiver chaud » (dans la bande de Gaza), et il était tout à fait prévisible que la Syrie annulerait la rencontre au vu de la situation. Pourtant, le ministre des Infrastructures Fouad Eliezer a déclaré vendredi 28 mars à la radio Kol Israël qu’Israël travaillait à des négociations et était prêt à en payer le prix, celui fixé successivement par Itzhak Rabin, Benyamin Netanyahu, et Ehoud Barak du temps où ils étaient Premier ministre : la restitution du plateau du Golan. Après 10 ans de négociations, c’est Hafez Assad, le père de Bashar, qui avait brusquement décliné l’offre.

Hamas, Hezbollah, Liban, ONU, Israël. Pour essayer de saisir la complexité des enjeux que représente la Syrie, il faut ajouter un dernier acteur, sans aucun doute celui qui tient le premier rôle : l’Iran.

L’Iran vient de faire un pas très agressif qui menace non seulement l’Égypte mais aussi l’Arabie Saoudite et le Yémen en signant un accord militaire avec le Soudan. Sans doute est-ce la raison pour laquelle l’Égypte - qui se tient actuellement au centre d’attaques conjuguées - s’est rapprochée de la Russie la semaine dernière. Moubarak a fait le déplacement jusque Moscou, signant un contrat de partenariat pour le développement du nucléaire civil égyptien. Il aurait pu signer ce contrat avec les Français. Il a pourtant choisi les Russes. Si on admet que les contrats d’affaires ne sont pas seulement déterminés par des calculs économiques mais aussi par des considérations politiques, le ministère des Affaires étrangères israéliens permet de décrypter bon nombres d’énigmes.
En effet, mardi 25 mars, des officiels du ministère ont confié que la visite du ministre des Affaires étrangères russe il y a deux semaines était motivée par la volonté de la Russie de prendre davantage pied au Moyen-Orient. Pour contrer l’influence grandissante de l’Iran. Si Téhéran est un allié de la Russie, celle-ci entend garder l’initiative et ne pas perdre le contrôle de la relation. Lavrov s’est également rendu en Syrie, où il a rencontré Khaled Meschaal. Meschaal est toujours accueilli à bras ouverts en Iran et au Soudan. Tout semble donc indiquer que l’Iran a mis la main non seulement sur le Hezbollah - ce qui est disons le naturel - mais également sur le Hamas et la Syrie au détriment de la Russie. L’ambassadeur de la Russie aux Nations Unies a déclaré avoir pris note des progrès réalisés dans la constitution du tribunal international qui jugera les responsables du meurtre d’Hariri. Dit autrement : au vu des circonstances, la Russie ne se battra pas pour la Syrie. Pour l’Iran, il vise maintenant le Liban, l’Irak, et l’Égypte. Cet accord avec le Soudan est donc un très mauvais signe. C’est pourquoi en boycottant le sommet de la Ligue arabe, le Liban, l’Égypte, la Jordanie, l’Arabie Saoudite, l’Irak et le Yémen ont en fait boycotté ... rien moins que l’Iran ! C’est sur lui, et ses amis du Hezbollah - secondairement sur la Syrie, qui reste finalement un petit pays à côté du géant perse - que la pression est en train de monter. La présence grandissante de l’Iran en Syrie et au Liban explique également la politique franchement hostile de la France : c’est elle qui s’est battue avec détermination à l’ONU pour obtenir le vote d’un troisième cycle de sanctions contre l’Iran, de telle sorte que les États-Unis - contrairement à ce qui s’est passé en Irak - ne sont plus isolés sur ce dossier.

La Syrie est en train de payer non seulement sa politique libanaise, mais encore son alignement sur l’Iran. Olmert, en envoyant ses messages, manifeste qu’Israël entend rester le maître de son destin et de ses priorités : c’est lui qui décide du moment, de la manière, de l’étendue qu’il entend donner aux pourparlers, et des conditions qu’il décide de poser. Parce qu’il est vital pour l’avenir d’Israël de ne jamais négocier en position de faiblesse.

Isabelle-Yaël Rose
Jérusalem, le 29 mars 2008

25 mars 2008

Le message du Kremlin


Juste après le départ de la chancelière allemande Angela Merkel, le ministre des Affaires étrangères russe, Serguei Lavrov, est arrivé en Israël jeudi 20 Mars. Il a rencontré le Premier ministre Ehoud Olmert, la ministre des Affaires étrangères Tsipi Livni, et le ministre de la Défense Ehoud Barak. Sa visite en Israël était motivée par deux raisons officielles : la signature d’un accord portant sur les visas, et l’ouverture des archives du ministère des Affaires étrangères russe pour la période couvrant les années 1953-1967.
Jusque maintenant, les citoyens israéliens souhaitant se rendre en Russie, ou les citoyens russes souhaitant venir en Israël, devaient faire une demande préalable de visa. A l’initiative du président d’Israël Beiténou, Avigdor Lieberman, cette mesure a été supprimée : si certains se sont inquiétés du fait que son annulation ne permettra plus de contrôler le passage de personnes recherchées - ouvrant la frontière aux criminels - l’objectif est de faciliter le tourisme et les relations commerciales entre la Russie et Israël.
En 1993, la Russie et Israël ont signé un protocole selon lequel les documents diplomatiques devaient être rendus publics de manière à permettre les recherches historiques. Des documents de la période 1941-1953 du ministère des Affaires étrangères russe, relatifs à ses relations avec Israël, ont déjà été publiés. Si certains diplomates ont confié que les documents véritablement importants - qui pourraient par exemple apporter de nouvelles informations sur le rôle de l’Union Soviétique dans la guerre des six jours - n’étaient probablement pas consignés au ministère des Affaires étrangères, les historiens s’accordent à penser que l’ouverture des archives mettra à la disposition des universitaires de nouveaux matériaux, précieux pour leurs recherches.

Mais l’intérêt du voyage de Lavrov ne consistait pas seulement dans la signature de ces deux accords. Le ministre des Affaires étrangères russe arrivait directement de Damas, et à un moment relativement critique dans les relations entre la Russie et l’Occident.

A Damas, Lavrov s’est entretenu avec le président syrien Bashar El Assad et avec le chef du bureau politique du Hamas Khaled Meschaal. Interrogé sur les relations que la Russie entretient avec le Hamas, Lavrov a répondu que le but de la Russie était de renouer le dialogue entre l’Autorité palestinienne et le Hamas, de manière à trouver une position commune qui permette de mettre en œuvre les objectifs de la Feuille de route. Après que l’Arabie Saoudite et l’Égypte - la Ligue arabe en son entier - aient échoué à ramener le Hamas et l’Autorité palestinienne à la table des pourparlers, une semblable tentative du Yémen n’a pas rencontré plus de succès ce week-end.
A son arrivée, quand le président Shimon Peres a évoqué les armes que la Syrie transférait au Hezbollah, le diplomate russe a répliqué que Moscou n’avait aucune information sur ce sujet. Plus tard, il a de nouveau invité le Premier ministre Olmert à participer à une conférence internationale sur le Moyen-Orient organisée à Moscou. L’idée de cette conférence avait déjà été soulevée au moment de la conférence d’Annapolis, quelques jours avant la conférence des donateurs de Paris. Ni les États-Unis, ni la France, ni Israël n’avaient manifesté un grand intérêt pour l’initiative de Poutine. Assad a répété lors de la visite de Lavrov que son pays se rendrait à la conférence de Moscou, dans la mesure où le statut du Golan y serait discuté, de la même manière qu’il s’était rendu à la conférence d’Annapolis, qui portait sur la relance des pourparlers israélo-palestiniens. Olmert a déclaré de son côté qu’il n’était pas certain que l’organisation de cette conférence était utile, confiant à Lavrov qu’il devait rencontrer Abbas la semaine prochaine.
Les États-Unis et la France ont donné la priorité à deux dossiers : les pourparlers entre Israël et les Palestiniens, la crise présidentielle libanaise. Un sommet de la Ligue arabe doit avoir lieu à Damas à la fin de la semaine, que certains pays arabes - dont l’Égypte et l’Arabie Saoudite - ont menacé de boycotter si une solution n’était pas trouvée à la crise politique libanaise. Le rôle obstructif de la Syrie, qui dirige l’opposition dans le parlement libanais, lui a valu des rappels à l’ordre tant de la part des États-Unis que de la France. En ce qui concerne les pourparlers avec l’Autorité Palestinienne, la situation semble être bloquée depuis que le Hamas, dopé par la prise de la bande de Gaza et sa mainmise sur la frontière égyptienne, prend progressivement le contrôle de la société palestinienne. Si la direction du Hamas qui opère dans la bande de Gaza a certainement pris le dessus - d’un point de vue politique et psychologique - sur celle qui œuvre depuis Damas, il n’en demeure pas moins que l’argent et les soutiens politiques transitent tous par la Syrie.
Dans ces circonstances, Israël préfère concentrer ses efforts diplomatiques sur les négociations avec le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas - remettant à plus tard le chemin de Damas. De toutes façons, ce chemin passe par Paris et Washington, qui ne donneront leur feu vert que lorsque leurs deux dossiers prioritaires auront progressé sensiblement. Le ministre des Affaires étrangères syrien Walid Moallem l’a bien compris, délivrant vendredi 21 mars au matin le vrai message de la Syrie : son pays ne participera à une conférence internationale à Moscou que si celle-ci ne porte pas préjudice aux pourparlers israélo-palestiniens. Dit autrement : Moallem admet que la Russie, qui pousse à l’ouverture de négociations entre Israël et la Syrie au détriment de la « piste » israélo-palestinienne parrainée par les États-Unis, n’est pas en position d’imposer sa volonté. C’est pourquoi la Syrie, qui a répété à plusieurs reprises qu’elle n’envisageait pas de négociations avec Israël en dehors d’un cadre officiel soutenu par les Américains, a fait un pas de côté.

Lavrov, en apportant à Olmert un message de Damas, a tenté de se substituer à l’interlocuteur naturel qui fait la médiation entre Israël et la Syrie : la Turquie. Celle-ci, appuyée par les États-Unis, ne peut que regarder d’un mauvais œil cette initiative russe, plus encore depuis qu’elle doit affronter les opérations de la guérilla kurde lancées depuis le territoire irakien où opèrent des groupes « révolutionnaires » manipulés par l’Iran. Mais une autre raison vient jeter le doute sur la sincérité - si l’on peut parler ainsi - de la médiation russe : le moment.
La secrétaire d’État américaine Condoleezza Rice, accompagnée du ministre de la Défense Robert Gates, s’est rendue à Moscou lundi 16 mars pour y rencontrer le président Poutine - Medvedev prendra ses fonctions en mai - Lavrov, et le ministre de la Défense Anatoli Serdioukov. L’objet des discussions était le « bouclier anti-missiles » que les États-Unis comptent développer en Europe - en Europe de l’Est plus particulièrement. Cette rencontre a eu lieu à quelques jours d’un sommet de l’OTAN qui doit se dérouler à Bucarest où il sera question entre autre de l’adhésion de deux anciens alliés russes au pacte militaire de l’OTAN : l’Ukraine et la Géorgie. Toujours lundi, des émeutes violentes ont éclaté au Kosovo, la province séparatiste serbe à majorité albanaise qui a déclaré son indépendance il y a un mois, immédiatement reconnue par les États-Unis et la quasi totalité des pays d’Europe. La Russie, alliée de la Serbie, s’y oppose fermement. Mercredi, alors que Rice était encore à Moscou, les États-Unis ont répliqué en annonçant une livraison d’armes au Kosovo. 1 500 personnes, soutenues par l’opposition, ont manifesté devant l’ambassade des États-Unis à Tbilissi pour protester contre la visite du président géorgien Saakachvili à la Maison-Blanche. Le message de Bashar El Assad, relayé par Lavrov, ne pouvait donc pas tomber à pire moment. Pologne, République Tchèque, Ukraine, Géorgie, Arménie, Kosovo : du Caucase aux Balkans, les points de friction ne manquent pas entre la Russie et les États-Unis. Moallem et Olmert se sont bien gardés d’y ajouter la Syrie et le Liban.

La Russie, acculée le dos au mur, qui voit ses alliés un à un changer de camp, est donc placée dans une très mauvaise situation. Ne possédant pas un pouvoir direct sur les événements, elle se replie sur des réflexes d’autodéfense, utilisant l’agitation sociale, soutenant l’opposition, resserrant ses liens avec Téhéran et toutes les organisations en lien direct ou indirect avec l’Iran. Mais cette technique de déstabilisation et de pressions a un prix : mercredi 19 mars, pour la première fois depuis très longtemps, un accrochage violent a opposé les forces de sécurité russes aux rebelles tchétchènes, provoquant la mort de 9 personnes. Parmi elles, 3 terroristes tchétchènes, 4 policiers russes, un militaire et un civil. Tel était sans doute le message sans ambiguïté de Rice à Lavrov.

Isabelle-Yaël Rose,
Jérusalem

18 mars 2008

Qui a peur des Juifs orthodoxes ?

Jeudi 6 mars, le ministre de la Défense Ehoud Barak a provoqué une nouvelle crise dans la coalition au pouvoir en déclarant qu'il refuserait d'accorder l'exemption militaire à 1.000 haredim étudiants de la Torah (en hébreu, talmidei-Torah). Alors que la question de Jérusalem a déjà poussé le Shas hors du gouvernement, suite aux révélations selon lesquelles l'équipe de négociateurs israéliens avait abordé le statut de Jérusalem avec les Palestiniens, faisant pressentir un futur partage de la capitale d'Israël - le Shas est de nouveau dans la ligne de mire.

D'après une loi portant le nom du député l'ayant présentée, la « loi Tal » prévoit que les talmidei-Torah sont exemptés du service militaire. Juste après la seconde guerre mondiale, alors que l’État d'Israël était en train de poser ses fondations, les religieux orthodoxes (haredim) étaient venus soumettre au Premier ministre d'alors David Ben Gourion une requête : exempter du service militaire tous les hommes ayant dévoué leur vie à l'étude de la Torah. L'argument présentait deux faces. D'une part, la Shoah avait décimé toute la communauté juive d'Europe et avec elle les plus grands maîtres de la Torah, les écoles talmudiques les plus actives, mettant en danger la transmission de l'étude et par là même de l'identité juive. Pour protéger l'enseignement de la Torah et la transmission de notre Histoire, il était donc urgent de fonder de nouvelles écoles, qui forment de nouveaux élèves amenés à devenir de nouveaux maîtres, dont la présence était nécessaire pour assurer la renaissance de la vie juive en Israël. D'autre part, dans le contexte de la création du nouvel État, confronté à de multiples défis, les haredim soutenaient l'idée que les valeurs et les traditions juives étaient destinées à jouer un rôle fondamental : elles seraient les fondations spirituelles, l'âme de la nouvelle société, les repères mais aussi le but de l'accomplissement d'une vie véritablement juive en Israël. Parce qu'une armée puissante, des soutiens politiques importants, une vie économique florissante, ne suffisaient pas à garantir l'avenir du peuple juif de retour sur sa terre : Il fallait donner une âme au corps, qui l'anime et le protège. Dans cette perspective, l'étude de la Torah, les prières, le respect des lois sacrées, étaient un rempart aussi nécessaire qu'une armée - en fait, loin de se substituer, ou de se livrer une compétition, les deux se complétaient.
En votant la « loi Tal », Israël allait donc renouer avec une vieille tradition issue de son passé : l'alliance sacrée entre l'armée et les prophètes.

Aujourd'hui, la situation a tout à fait changé. Les écoles d'étude de la Torah sont dynamiques - en Israël comme à l'étranger. Elles fournissent à cette génération mais promettent aussi aux générations à venir des maîtres et des élèves de qualité de telle sorte que le Judaïsme ne paraît plus en danger. Au moins dans son aspect spirituel. La population haredi est prospère, représentant une partie non négligeable de la société israélienne. Mais cette vitalité du monde orthodoxe a un effet pervers.
D'après un récent rapport de l'armée, on observe un accroissement des demandes d'exemption de service militaire. Ainsi, un homme mobilisable sur quatre ne s'est pas engagé l'année dernière. 11% des exemptions ont été accordées au motif que le candidat est un talmid-Torah. Le rapport prévoit que d'ici 10 ans, les haredim constitueront le quart de la population des hommes de 18 ans, éligibles pour une exemption. Malgré les efforts de l'armée pour inciter les haredim à s'engager dans une unité spéciale de l'armée - l'unité des Nahal haredi - seulement 350 étudiants de Yeshiva se sont engagés l'année dernière, parmi une population qui compte des milliers de personnes. L'unité des Nahal respecte la stricte séparation des sexes, le respect des lois de la casheroute, du Shabbat, et des lois halachiques d'une manière plus générale.
Le rapport de l'armée a également mis en lumière un nouveau phénomène de société : alors que les religieux nationalistes se remarquaient par un taux de participation élevé dans l'armée, il semble décliner, les étudiants sionistes religieux préférant dorénavant repousser leur engagement militaire. Ce phénomène date en gros de la période du désengagement de la bande de Gaza, où de nombreux nationalistes se sont sentis trahis par l'armée.

C'est dans ce contexte qu'il faut replacer la déclaration de Barak.

Eli Yishaï, le président du Shas, a vivement réagi accusant le ministre de la Défense « de mettre en danger la coalition » par ses provocations. Il a également indiqué que le Shas ne pourrait pas rester dans le gouvernement si celui-ci déniait aux étudiants de Yeshiva le droit d'étudier la Torah. Le parti orthodoxe séfarade, placé sous l'autorité du Conseil des sages de la Torah présidé par le Rav Ovadia Yossef, ne peut pas approuver ce projet de Barak. Du moins, pas en l'état.
De leur côté, des députés du Likoud ont déclaré que Barak avait fait cette déclaration pour cacher le fait qu'il donnait son approbation à toutes les autres initiatives du Shas. Il y a trois mois, le gouvernement a ré-instauré un ministère des affaires religieuses dirigé par le député Shas Itzak Cohen, quand ce ministère avait été liquidé par le Shinouï, le parti laïc voire anti-religieux de Tommy Lapid. Il y a deux semaines, la Knesset a approuvé à une large majorité une loi présentée par le Shas qui prévoit de limiter l'accès aux sites internet pornographiques et extrêmement violents pour les enfants. Enfin, d'autres projets sont en discussion, dont le plus décisif porte sur l'autorité des tribunaux rabbiniques dans les questions de mariage et de divorce. Le député Likoud Youval Steinitz - l'un des jeunes députés prometteurs liés à Benyamin Netanyahou - a déclaré que s'il devait être ministre de la Défense sous un gouvernement présidé par Netanyahou [donné largement vainqueur dans tous les sondages], il réformerait la « loi Tal ». A cause d'elle, 30.000 haredim sont exemptés de l'armée, soit 11% de la population mobilisable. Il a expliqué : « Ce n'est pas une question de nombre, mais une question d'éthique. Je peux accepter que quelques milliers d'étudiants soient sélectionnés pour étudier [la Torah], comme au temps de David Ben Gourion. Mais la situation actuelle de milliers de garçons ultra-orthodoxes qui ne servent pas dans Tsahal est intolérable et doit être changée, non pas parce que nous avons un besoin urgent de soldats, mais parce que nous avons besoin de sentir que tous les secteurs de la population partagent la mission de protéger notre patrie ». Se référant au fait que les haredim craignent que leurs enfants soient exposés à des situations qui mettent en danger leur observance des commandements de la Torah, Steinitz a proposé que ceux-ci servent dans des bases proches de leur domicile, ce qui leur permettrait de pouvoir rentrer dans leur communauté.
Steinitz ne s'est pas exprimé sur la nature des exemptions autres que « haredi » représentant 89% du chiffre total. Ni sur le taux particulièrement bas des engagements dans certains secteurs géographiques de la population.
Barak s'est mis en contact avec Yishaï et le ministre Shas des Communications Ariel Attias afin d'apaiser la polémique et de discuter du problème des exemptions.

Mais comme l'a dit Steinitz, indépendamment des chiffres, la déclaration de Barak pose deux graves questions : si l'armée est nécessaire - et accomplit un travail sacré - en protégeant Eretz-Israël, est-elle suffisante pour garantir la pérennité de l’État et du peuple d'Israël ? Un juif orthodoxe pratiquant est-il un mauvais Israélien ? C'est la nature du rapport entre Torah, État, Judaïsme et Israël qui doit être examinée.

Isabelle-Yaël Rose,
Jérusalem

11 mars 2008

Après l'attentat contre la Yeshiva

Les huit adolescents assassinés dans la Yeshiva Merkaz Harav

Jeudi 6 mars vers les 20h30, alors que les étudiants de la Yeshiva du Rav située dans le quartier de Kyriat Moshe étudiaient et célébraient le commencement du mois d'Adar, Ala Abou Dhaim, un résident de 25 ans de Jérusalem Est, a fait irruption dans le bâtiment sacré, massacrant avec une arme à feu des adolescents sans défense. Huit d'entre eux, âgés en moyenne de 16 ans, sont morts - parmi les victimes, un jeune français : Segev Peniel Avihail, 15 ans, de Neveh Daniel.
Cet acte n'est pas sans rappeler l'attentat-suicide de 2002 qui avait pris pour cible l'Université hébraïque de Jérusalem. Un autre jeune français, David Gritz, étudiant en philosophie, décrit par tous comme un jeune homme doux et tolérant, était mort. Le terroriste, en frappant l'Université, l'une des premières institutions créée par Israël, savait où il frappait : un lieu d'étude et de savoir, mais aussi un lieu de rencontres et d'échanges inter-culturels. Un lieu tourné activement vers la paix.

Le ministre de la Sécurité intérieure Avi Dichter a réagi dès vendredi à l'attentat, alors qu'il revenait d'Efrat [implantation en Judée] où l'une des victimes a été enterrée : « Nous devons trouver un moyen légitime et légal pour jeter dehors les quelques Arabes palestiniens qui choisissent d'aider et de participer au terrorisme. Il faut les expulser à Ramallah ! ». Deux jours plus tard, le président du parti national religieux, le député Zébulon Orlev, a déclaré que la loi devait être changée pour permettre l'expulsion de la famille Dhaim vers Gaza.
Un groupe jusqu'alors inconnu - « les martyrs d'Imad Mougnieh », du nom du chef du Hezbollah éliminé à Damas il y a un mois - a d'abord revendiqué l'attentat sur les ondes d'Al Manar, la télévision du Hezbollah qui émet depuis le Liban. Les officiels du Hezbollah ont pourtant rejeté toute implication dans le massacre. De son côté, le Hamas qui avait initialement revendiqué l'attentat est revenu sur sa déclaration.
Tout se passe comme si le Hezbollah et le Hamas, d'habitude prompts à revendiquer des attaques de cette sorte, se sont ravisés. Est-ce un effet de l'élimination de Mougnieh ? De l'opération « Hiver chaud » de la semaine dernière ? Cette retenue, cet effacement inhabituels, sont en tous les cas à méditer.
Pour sa part, le journal de langue arabe Al-Hayat, publié à Londres, a rapporté samedi 8 mars que la Syrie était derrière l'attaque. Selon l'article, celle-ci chercherait à détourner l'attention des pays arabes du Liban, pour la tourner vers la bande de Gaza et la Cisjordanie. Il y a deux semaines, certains pays - dont l’Égypte et l'Arabie Saoudite - avaient en effet menacé de boycotter le sommet de la Ligue arabe qui se tiendra à Damas à la fin du mois si une solution n'était pas trouvée à la crise présidentielle libanaise. Un officiel égyptien a confié au journal financé par les Saoudiens que l'escalade sur le front palestinien servait les intérêts syriens.
Quoiqu'il en soit, l’Égypte est de nouveau dans l’œil du cyclone : deux mois après la destruction de la frontière de Rafiah - qui protège l’Égypte de la bande de Gaza - la secrétaire d'Etat américaine Condoleezza Rice, en visite en Israël mardi dernier, a demandé à l’Égypte d'utiliser son influence pour calmer le Hamas. Lors des rencontres organisées au Caire entre les officiels égyptiens et les officiels du Hamas et du Djihad islamique, ceux-ci ont posé trois conditions à un arrêt de leurs activités : que la frontière de Rafiah soit de nouveau ouverte, que le Hamas en partage le contrôle, qu'Israël cesse ses actions militaires en Cisjordanie. En demandant cela, le Hamas a donné un coup non seulement à la souveraineté de l’Égypte, et à celle de l'Autorité palestinienne qui est l'interlocuteur naturel pour tout ce qui concerne la Cisjordanie, mais aussi à celle des États-Unis : l'administration Bush agit en effet pour que le contrôle de Rafiah soit partagé entre l’Égypte et l'Autorité palestinienne sous la supervision d'une présence européenne. La présence du Hamas est exclue.

Mais l'attentat contre la Yeshiva a provoqué un autre débat dans la société israélienne : celui qui porte sur le deuil de la famille et sur la manière dont celle-ci doit être traitée. Débat moral, mais aussi religieux si l'on veut bien admettre que les lois du deuil sont un sujet religieux et non pas seulement sécuritaire ou politique, qui engage l'idée que nous nous faisons du Judaïsme. Et des normes éthiques qui doivent être celles de la première démocratie juive. Car Israël n'est pas comme les nations : Israël a été élu pour être la lumière des nations.
Le président du Likoud Benyamin Netanyahou a déclaré sur les ondes de Kol Israël dimanche 9 mars que la « tente de deuil » dressée par la famille du terroriste - suivant la loi islamique - devait être détruite. Il s'est réclamé de l'exemple des Jordaniens qui ont interdit à la famille du terroriste résidant près d'Amman de faire un deuil public.
Une source du ministère de l'Intérieur du royaume Hachémite a expliqué que l'interdiction du deuil public avait été décrétée pour des raisons de sécurité. Il a indiqué que la Jordanie ne permettrait à aucun groupe ou aucun individu de porter atteinte à sa sécurité nationale en organisant des événements qui soutiennent publiquement la violence contre des civils. Ces deuils publics sont en effet utilisés par les islamistes pour organiser des rassemblements qui célèbrent le « martyre », la « guerre sainte » contre «l'ennemi sioniste » mais aussi contre les pouvoirs et les institutions arabes modérés. La Jordanie est l'un des seuls pays arabes à avoir condamné l'attaque terroriste contre la yeshiva.
De son côté, un officiel du ministère de la Sécurité intérieure a déclaré qu'il fallait laisser la famille du terroriste célébrer le deuil tant qu'elle n'enfreignait pas les lois d'Israël. «La famille a le droit de faire son deuil public comme la famille de Baruch Goldstein. Je ne me souviens pas que quiconque a demandé à la famille de Goldstein d'interrompre son deuil après que celui-ci a tué des Arabes. C'est le même acte. Ils ont le droit de monter une tente de deuil : ce n'est pas illégal ». En 1994, Baruch Goldstein, habitant de Kyriat Arba, avait pénétré dans une mosquée proche de la Tombe des Patriarches à Hébron en pleine prière musulmane. Armé d'une mitraillette et revêtu de l'uniforme de Tsahal, il avait tiré sur les 500 fidèles désarmés en prière, tuant 29 personnes. Son acte était un geste de protestation contre la gauche et les accords d'Oslo, qui serait bientôt relayé par le meurtre de Rabin. L'assassin de Rabin, actuellement en prison, bénéficie du soutien des partis religieux sionistes qui réclament régulièrement sa libération.

Dimanche 9 mars, alors qu'elle se rendait à la yeshiva pour témoigner de sa solidarité, la ministre travailliste de l'Education Youli Tamir a été accueillie aux cris de : « Assassin ! Assassin ! ». Tandis qu'elle cherchait à retourner dans son véhicule pour se protéger, les étudiants s'en sont pris à elle physiquement ainsi qu'à ses gardes du corps. Malgré la bousculade, personne n'a été blessé.
Le grand rabbin de la yeshiva, le Rav Shapira, a organisé une conférence de presse dans la bibliothèque où le carnage s'est déroulé. Le Rav Mordechaï Eliyahou, ancien grand rabbin d'Israël et figure centrale du sionisme religieux, honore la Yeshiva de sa présence pour soutenir les étudiants. La direction rabbinique de la yeshiva a fait parvenir un message au bureau du Premier ministre lui indiquant qu'il n'était pas le bienvenu car sa politique était contraire à la Torah. Le Rav Shapira et le Rav Eliyahou avaient appelé les soldats à désobéir aux ordres lors du désengagement de Gaza. Benyamin Netanyahou avait démissionné du gouvernement, nommant à la direction de son cabinet le président de Yesha, l'organisation qui regroupe tous les habitants des implantations de Judée-Samarie. Ils avaient vivement critiqué le Premier ministre d'alors, Ariel Sharon, l'accusant de trahir la Torah et le Judaïsme. C'est pourquoi, quand celui-ci avait été victime de son attaque cérébrale - et quand son fils, la semaine dernière, a été jeté en prison - certains y ont vu une « punition de Dieu ». Le Rav Lior, figure populaire de Yesha, a soutenu l'idée de punition collective contre les Arabes. Le Shas s'est opposé à cette vision jeudi dernier quand le fils du Rav Ovadia Yossef, présidant un conseil de rabbins orthodoxes, a déclaré qu'avant de bombarder un lieu, Tsahal devait faire une annonce qui permette aux habitants innocents de l'évacuer.
L'attentat va accentuer la pression sur le Shas, sur tous les éléments modérés de la société israélienne, mais aussi sur tous les Arabes israéliens déjà sensiblement déconnectés du reste d'Israël. Si le Hezbollah et le Hamas n'ont pas revendiqué l'attentat, il correspond parfaitement à leur projet.
Dans l'après-midi de dimanche, des militants du parti national religieux ont manifesté devant la maison de la famille Dhaim tandis que les hommes du Shin Bet (services de sécurité intérieurs) lui remettaient une convocation. La famille a déclaré avoir reçu des menaces de mort.

Isabelle-Yaël Rose,
Jérusalem, le 10 mars 2008

04 mars 2008

"Le Marocain" de nouveau en selle ?

Introduction :
Une nouvelle rubrique cette semaine sur le blog !
Tous les mardi ma correspondante Isabelle-Yaël Rose nous écrira, depuis la capitale d'Israël, un "vrai journal juif français de Jérusalem". Je ne doute ni de son talent ni de sa persévérance pour alimenter cette série, et ce alors que l'actualité politique, dans l’État juif et tout le Proche-Orient, risque d'être particulièrement agitée. Une petite précision à propos du titre : "le Marocain" dont il sera question à la fin est Amir Peretz, ancien Président du Parti Travailliste qui eut une carrière éphémère de Ministre de la Défense dans le gouvernement Olmert, ayant démissionné suite aux ratés de la guerre de 2006. Il est d'origine marocaine, et fier de l'être ! Je l'ai ainsi entendu discourir en hébreu parmi les invités d'honneur de la "Quinzaine du judaïsme marocain" (voir sur le blog, entrée du 3 février), en parlant des "Marokim" sans qui Israël n'aurait pu être construit ... et cela, sous le regard amusé de l'Ambassadeur du Maroc à Paris, qui devait prononcer la conférence inaugurale.
J.C
 
L’échiquier politique israélien est singulièrement déroutant pour tous les étrangers : à la traditionnelle distinction droite-gauche, telle qu’on la connaît par exemple en France, se superposent d’autres lignes de fractures inconnues en Occident. Ainsi, les partis dit « religieux » se déclinent non seulement selon leurs options politiques, mais aussi selon leurs choix « idéologiques et religieux » : Yahadout Ha-Torah est le parti des religieux traditionnels (haredim) ashkénazes. Le Shas est le parti des haredim séfarades. L’Union nationale - parti national religieux - est celui des religieux non haredim nationalistes. Si les différences sont déjà abyssales au niveau du simple rite, elles le sont plus encore au niveau idéologique et politique.
Cependant, il serait très difficile, voire abusif, de tenter d’appliquer la grille de lecture droite-gauche au niveau de ces partis. Par exemple, si le Shas est un parti conservateur socialement, il fait en revanche preuve de pragmatisme quand on aborde les autres questions. Inversement, les partis religieux nationalistes, qui ont mis la main sur toutes les questions sociales « chaudes », font montre d’une idéologie butée dès qu’on aborde la question palestinienne. Pour faire court, le Shas est à droite socialement, tandis que les partis religieux nationalistes - qui sont à l’extrême-gauche socialement - sont à l’extrême-droite dès qu’on aborde les thèmes politiques liés aux Arabes. Le conflit palestinien étant le catalyseur de toutes les tensions en Israël, on comprend alors comment les partis religieux nationalistes ont pu faire une alliance avec le Likoud et surtout le parti Israël Beitenou. Celui-ci étant favorable à des réformes laïques de la société - en gros, son objectif est de ramener à une peau de chagrin l’influence des rabbins sur la vie sociale en Israël - la seule chose qui maintienne son alliance avec les partis religieux nationalistes est la vision qu’ils partagent sur le conflit israélo-palestinien. Israël Beiténou est la face laïque des partis religieux nationalistes. Les deux sont utilisés par le Likoud de Benyamin Netanyahou pour porter des coups contre la coalition qui gouverne Israël.

Netanyahou est très proche d’Israël Beiténou culturellement. Lui même ashkénaze, il est plutôt favorable à une laïcisation de la société israélienne. Sa manière de comprendre le monde arabe - en Israël ou dans le Moyen-Orient en général - ressemble comme deux gouttes d’eau à celle d’Avigdor Lieberman. Ce qui est somme toute logique, si on se rappelle que Lieberman est un ancien du Likoud et qu’il ne l’a quitté qu’à cause d’un conflit personnel et d’ambition avec Netanyahou : il n’y avait pas de place pour ces deux fortes personnalités dans un même parti. Tout en étant favorable à une laïcisation et une modernisation de la société, Netanyahou a cependant fait une alliance avec les partis religieux nationalistes : d’une part, parce qu’ils partagent la même approche du conflit israélo-palestinien. D’autre part, parce que les partis religieux nationalistes se sont accaparés tous les mouvements sociaux populaires en Israël : celui des réservistes après la Seconde guerre du Liban, celui des enseignants, celui du « panier de santé », et surtout, tous les problèmes auxquels sont confrontés les habitants de Sdérot et du sud d’Israël. Comme toujours dans l’Histoire, l’extrême-droite se faufile dans les brèches de l’État - dans ses échecs - et prend possession des questions sociales.

Ce qui nous amène au parti travailliste. Contrairement aux socialistes français, que l’on peut en gros qualifier de « pacifistes », les travaillistes israéliens ne sont pas des colombes : d’abord, leurs dirigeants sont souvent issus de l’armée mais aussi des services secrets. Ils ont donc une très forte formation sécuritaire et sont tout à fait sensibilisés aux dangers qui menacent Israël. Ensuite, la ligne de partage droite-gauche ne se fait plus d’emblée sur les questions de sécurité : c’est ce qui permet à la coalition du premier ministre Ehoud Olmert de persévérer. Sans doute doit-on y voir l’un des effets « positifs » de l’échec des accords d’Oslo : les travaillistes ont compris leur leçon. Si la distinction ne se fait plus sur les questions de sécurité, où passe la ligne de partage qui distingue la droite de la gauche ? La ligne de partage est maintenant sociale. Parce que les questions de société sont devenues la seconde priorité des Israéliens, quand ces problématiques étaient encore quasi-inexistantes il y a encore quelques années (toute la vie politique israélienne était alors totalement absorbée par les questions sécuritaires ).
Avant la seconde guerre du Liban, Amir Peretz avait réussi non seulement un coup de génie, mais surtout une première historique : il a été le premier chef d’un parti politique à se faire élire sur un agenda exclusivement social. Peretz avait compris que les Israéliens étaient maintenant préoccupés par les questions de société, et non plus seulement par celles touchant à leur sécurité. Sa faute capitale a été de l’oublier et de se laisser enfermer dans le rôle de ministre de la Défense. Actuellement, Ehoud Barak lui a succédé au parti travailliste mais aussi au poste de ministre de la Défense. Son passé militaire - il fut chef d’état-major - lui a valu cette promotion en pleine après guerre. Vécue d’une manière très traumatique par les Israéliens. Mais Barak, responsable des questions de sécurité, embarqué dans ce qu’il faut bien appeler une « guerre » dans le sud d’Israël, est en train, malgré lui, de préparer l’enterrement de son parti aux prochaines élections, détruisant toute possibilité de coalition centre-droit ou centre-gauche. Dit autrement, il prépare à son insu la venue au pouvoir d’une coalition d’extrême-droite conduite par Benyamin Netanyahou. Comment ?

Benyamin Netanyahou a appris de Peretz que la société israélienne était soucieuse d’elle même et de son bien être. Les partis religieux nationalistes sont sa carte sociale auprès de l’opinion publique. Il a aussi appris de Peretz que les Israéliens doutaient d’eux même d’un point de vue sécuritaire. Son alliance avec Lieberman a pour objectif de les rassurer. Il cherche maintenant la caution morale du Shas pour atteindre les traditionalistes et les séfarades. Mais le Shas résiste à ses manigances - parti conservateur, il a en horreur la laïcité et les réformes sociales telles que le mariage civil, l’adoption des enfants par les couples homosexuels, la liberté sexuelle.
De son côté, Barak est enfermé dans les problématiques touchant à la sécurité d’Israël. Contrairement à Olmert, plus doué pour la diplomatie, Barak est l’homme fort du gouvernement qui a la confiance de l’establishment militaire et sécuritaire. Mais le point faible de ce gouvernement sont les problèmes sociaux : le terrain est quasiment abandonné à l’opposition, les tentatives du Shas étant stoppées net par le caractère conservateur du parti qui n’atteindra jamais tout un secteur de la population.

La radio Kol Israël a rapporté dimanche 2 mars une entrevue entre Barak et Peretz grâce à l’initiative de Marciano. Olmert à la diplomatie, Yishaï aux affaires morales, Barak à la défense, Peretz aux affaires sociales - la perspective est intéressante pour tous ceux qui aiment l’équilibre, la démocratie, la pluralité, la tolérance. Pour tous ceux qui aiment un Judaïsme sans complexe et qui va de l’avant.

Isabelle-Yaël Rose,
Jérusalem le 3 mars 2008