Le vice-président afghan, Amrullah Saleh, rappelle,
dans un entretien au « Monde », que depuis la signature de l’accord
de Doha en février 2020, la violence n’a jamais cessé dans le pays.
Propos recueillis par Jacques Follorou
Vice-président afghan et ancien chef des services
secrets, Amrullah Saleh est l’une des principales figures anti-talibans du
pays. Ce qui a fait de lui la cible de plusieurs tentatives attentats en 2019
et en 2020. Il critique la façon dont les Etats-Unis se désengagent.
Le retrait américain du pays se fera
d’ici au 4 juillet et non d’ici au 11 septembre, comme annoncé par le
président Biden. Cela permettra-t-il de sauver la paix avec les talibans ?
Pour l’heure, rien ne dit que cette décision fasse
revenir les talibans à la table des discussions. Les Américains ont, en effet,
prévu de partir avant l’été, mais je ne vois aucune volonté de faire la paix du
côté taliban. Depuis la signature de l’accord de Doha, le
29 février 2020, entre eux et les Etats-Unis, la violence n’a jamais
cessé. Les gens craignent une offensive de printemps, mais, chaque matin, je
lis des rapports sur les attaques de la veille. Le processus de Doha [discussion
inter afghane, commencée le 12 septembre] n’a pas avancé, c’est une
perte de temps.
Le départ avancé au 4 juillet
semble avoir choqué les officiels afghans, comme les internationaux à Kaboul.
Pourquoi ?
Cela nous donne très peu de temps pour nous
réorganiser. Et ils auraient dû gérer ce retrait dans le cadre de notre accord
bilatéral de sécurité. La façon dont les Etats-Unis partent est une atteinte à
l’engagement réciproque de coopération. Mais, d’un autre côté, cela clarifie
les choses et nous sort de la confusion qui règne depuis deux ans sur leur
départ. On ne les a jamais suppliés pour qu’ils restent. Pour autant, ils ne
rapatrient pas leurs troupes aux Etats-Unis, ils veulent les mettre en
Ouzbékistan et au Qatar. C’est à n’y rien comprendre.
Le retrait américain priverait votre
armée d’une partie de ses moyens, notamment aériens, faute de maintenance et
d’équipement. N’est-ce pas un risque face aux talibans ?
Des négociations sont en cours pour voir comment on
peut continuer à disposer d’une aviation de combat, d’hélicoptères, etc., mais
aussi sur le terrain économique. Quand on aura une réponse, on verra si on doit
trouver d’autres solutions. Mais cette transition brutale va causer beaucoup de
turbulences, car les Etats-Unis sont devenus, en vingt ans, un acteur
essentiel de notre fonctionnement.
C’est une guerre afghane qui
commence. Pourquoi la précédente n’a-t-elle pas été gagnée ?
Durant vingt ans, ce ne fut jamais une guerre afghane.
L’OTAN est venue pour vaincre Al-Qaida, qui est toujours présent sur notre sol.
C’est un échec. Ils ont trouvé Oussama Ben Laden au Pakistan. Nous avons
combattu ce qu’on appelle la choura de Quetta [instance de direction du
mouvement taliban]. Quetta est une ville pakistanaise. L’Amérique n’a cessé
de bombarder l’Afghanistan, alors que le problème principal se trouvait de
l’autre côté de la frontière. Washington le savait, mais il a préféré ignorer cette
réalité, laissant libre cours à la politique de chantage du Pakistan, qui
recevait de l’argent des Etats-Unis pour lutter, sur son sol, contre des
extrémistes islamistes – Al-Qaida ou talibans, et d’autres – et soutenait ces
mêmes talibans qui tuaient des Américains.
Donc, pour vous, le Pakistan est le
grand responsable ?
Depuis 2002, et encore aujourd’hui, sans le soutien du
Pakistan, les talibans ne pourraient pas tenir plus de trois ou six mois. Si
les talibans reprennent le contrôle du pays, l’Afghanistan deviendra une
colonie du Pakistan. Le Pakistan, ce sont les talibans. Leur relation ressemble
à celle d’un enfant opprimé et hypnotisé par son maître. Si les Pakistanais
voulaient la paix, il suffirait qu’ils leur disent : « Si vous ne la
voulez pas, on vous chasse de notre territoire. »
Le renseignement américain estime
que les talibans sont plus forts qu’en 1996, avant de prendre Kaboul.
Qu’en pensez-vous ?
S’ils ont dit ça, ils devraient avoir honte. Après
vingt ans de présence ici, ceux qu’ils sont venus défaire sont plus forts
qu’avant ? Il y a une différence entre nous et les Américains. D’un côté,
le syndrome du Vietnam, associé à l’humiliation. Du nôtre, la fierté d’une
histoire qui nous fait nous tenir droit.
Craigniez-vous que des membres de
l’armée se rendent aux talibans ?
Non. Les talibans n’intègrent pas les gens qui ne sont
pas comme eux. Leur brutalité et leur façon de vivre font d’eux, si l’on met de
côté la religion, des Khmers rouges.
Les talibans tentent de semer la
division au sein du pouvoir en écrivant aux leaders afghans, comme à
l’ex-président Hamid Karzaï ou au chef de l’exécutif Abdullah Abdullah ?
La division parmi les leaders afghans existait déjà, à
cause du rôle joué par l’envoyé spécial américain Zalmay Khalilzad [ambassadeur
chargé des négociations avec les talibans pour le compte de Washington].
C’est le fruit d’une diplomatie qui s’est fourvoyée, surtout pendant l’ère
Trump. Les talibans peuvent écrire à qui ils veulent, mais qu’ont-ils à
proposer ? Il faut cesser de dire qu’ils ont gouverné le pays. Ils l’ont
appauvri, privé de système éducatif, de santé et l’ont coupé du monde
extérieur. Kaboul ne comptait que 400 000 personnes à leur époque, contre
6 millions aujourd’hui, et le pays était quadrillé par des hommes armés
alliés à Al-Qaida.
Pouvez-vous compter sur un soutien
populaire face aux talibans ?
Des communautés ont manifesté auprès du gouvernement,
aux niveaux local, provincial et national, leur volonté de ne pas revivre sous
le règne taliban. Leurs représentants nous ont dit qu’elles résisteraient avec
leurs propres armes, mais qu’elles voulaient être associées aux forces armées.
Nous leur avons fourni des munitions. Près de 40 000 personnes sont ainsi
réunies au sein de milices locales dans tout le pays.
Y a-t-il de nouveaux moudjahidine,
comme ceux qui ont combattu contre les Soviétiques, puis les talibans ?
Nous n’avons pas besoin de nouveaux moudjahidine.
Durant vingt ans, près de 2 millions de personnes ont reçu une formation
« militarisée », en passant par l’armée, la police ou des compagnies
de sécurité privée. Mais ce qui compte, c’est avant tout la raison de se
battre. Or, une grande majorité ne veut pas des talibans, ils ne sont pas
attendus les bras ouverts, contrairement à ce que je peux lire parfois dans la
presse étrangère.
Croyez-vous à une forme d’obligation
morale de l’Ouest vis-à-vis de l’Afghanistan ?
Ce n’est pas à nous de faire la leçon au gouvernement
français, américain ou tout autre. La question de rester ou de partir repose
sur une idée des intérêts domestiques d’un pays et sur son éthique.
En 2021, les liens entre talibans et
Al-Qaida ressemblent-ils à ceux de 2001, avant les attaques du 11-Septembre aux
Etats-Unis ?
Al-Qaida ne voit pas ce conflit comme une simple
insurrection, mais comme un combat entre, d’une part, des radicaux partisans
d’un islam politique et, d’autre part, la civilisation occidentale et ses
alliés. La victoire des talibans, pour Al-Qaida, n’aurait pas qu’une
signification sur le plan militaire ou économique, elle marquerait
l’effondrement du mythe de la supériorité militaire de l’Occident, de sa
rhétorique, de ses valeurs et de sa crédibilité. La France ne fait pas
exception. Les organisations internationales perdraient également beaucoup en
termes de respect.
Les talibans partagent cette analyse
civilisationnelle. C’est pourquoi ils voient l’accord de Doha signé avec les
Etats-Unis en 2020, dont nous avons été exclus, comme une légitimation de
leur cause. D’où leur euphorie. Pour nous, cet accord a légitimé le terrorisme.
Que faudra-t-il pour délégitimer les talibans ? Un bain de sang, des
massacres, des destructions, l’exode, des réfugiés, une catastrophe
humanitaire ? Quelles que soient les conséquences, nous ne sommes pas près
de nous rendre. Les talibans veulent un gouvernement de Dieu, nous voulons un
gouvernement du peuple.
Jacques Follorou
« Le Monde », 6 mai 2021