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31 mai 2018

Lewis, pilier de l’Islam

Bernard Lewis
Introduction :

Disparu le 19 mai dernier à l’âge de 101 ans, l’orientaliste Bernard Lewis nous a laissé une œuvre immense que je n’ai pu qu’effleurer. Pour se rendre compte du travail de cet érudit « à l’ancienne », polyglotte – il parlait notamment l’Arabe, le Turc, le Persan et l’Hébreu -, il suffit de parcourir l'article qui lui est consacré sur Wikipedia.

Né citoyen britannique, mort aux Etats-Unis où il s’était établi, cet universitaire juif aura été au-delà de son travail théorique un conseiller de certains gouvernements américains. On lui attribue une influence – peut-être excessive – dans la formulation du « Choc des civilisations », notion comprise en Europe comme une incitation à faire la guerre aux Musulmans, alors même que dans son esprit il s’agissait d’abord de théoriser une rivalité, séculaire, entre deux systèmes de pensée opposés. Est-ce pour cela ? On ne trouve quasiment rien (1) sur les médias français à l’occasion de sa disparition, hormis le qualificatif de « polémique » associé, justement, à ce fameux « choc des civilisations » ; mais associé aussi - et c’est une ombre réelle sur sa mémoire – à son négationnisme du génocide arménien commis par la Turquie, négationnisme obstiné et intolérable.

Je vous propose donc cet article, vieux de 13 ans mais très dense, à propos d’un volume réunissant l’essentiel de son œuvre.

J.C    


C'est peu dire que l'intérêt pour l'Islam va croissant et - par nécessité - ne risque pas de fléchir bientôt. L'avalanche actuelle de livres sur la question, mêlant brûlots simplistes et contes de fées fantaisistes, désoriente plus qu'elle n'aide le lecteur souhaitant comprendre ce qui se passe. Pour le prix d'un seul de ces ouvrages, voici une petite bibliothèque de référence sur le sujet : la collection Quarto réédite en un volume l'essentiel de l'œuvre du plus grand islamologue vivant. 

Aujourd'hui âgé de 80 ans, Bernard Lewis domine une bibliographie impressionnante couvrant la totalité de l'ère musulmane, de la Révélation de Mahomet à l'actualité la plus récente, en passant par la question centrale de l'Empire ottoman. C'est un érudit à l'ancienne, qui a derrière lui des décennies de travaux de première main : maîtrisant, outre l'anglais, le français et l'italien, l'arabe, le persan, le turc et l'hébreu, il a travaillé dès l'avant-guerre dans les archives égyptiennes, syriennes, libanaises et turques. Ses compétences linguistiques lui valurent de ne pas être trop interrompu dans ses recherches durant ses six années de guerre, grâce à une affectation, notamment au Caire, dans la section « Moyen-Orient » des services de renseignement du Foreign Office. 

Dans une longue introduction inédite, qui contient un superbe exposé sur le métier d'historien, Bernard Lewis survole sa carrière de chercheur et de professeur, à l'université anglaise d'Oxford puis américaine de Princeton, et commente la succession de ses ouvrages, qui, pour la plupart, restent aujourd'hui essentiels (Les Arabes dans l'Histoire, Le Langage politique de l'Islam, Comment l'Islam regardait l'Occident, Islam et démocratie, L'Islam, l'Occident et la modernité). Ils furent publiés selon une progression chronologique, de l'apogée du rayonnement musulman, au Moyen Age, au déclin de l'Empire ottoman (dont il fut un des premiers à consulter les archives), pour aboutir à la Turquie moderne. 

Il profite de cette introduction pour se rendre justice : la fameuse formule du « choc des civilisations », rendue célèbre par l'essai de Samuel Huntington, c'est lui qui l'a énoncée, dès 1957 : « Les ressentiments actuels des peuples du Moyen-Orient se comprennent mieux lorsqu'on s'aperçoit qu'ils résultent non pas d'un conflit entre des Etats ou des nations, mais du choc entre deux civilisations. » Cinquante ans plus tard, Bernard Lewis maintient cette formule, qui a fait récemment polémique, en précisant qu'il faut la réintégrer dans le temps long. Il y a, selon lui, entre le monde musulman et le monde occidental, un « conflit entre deux civilisations rivales, qui perdure en dépit de nombreux changements ». 

Il ne s'agit pas seulement d'un décalage temporel - comme le veut l'analyse en termes de « retard de développement » - mais d'un blocage propre au monde musulman, qui résulte d'un autre rapport au politique et à la connaissance. Différence fondamentale, qui a son origine dans les récits religieux : « Pendant toute l'histoire de la chrétienté, et dans presque tous les pays chrétiens, il était admis qu'il existait deux pouvoirs, Dieu et César, régissant deux sphères distinctes, l'Eglise et l'Etat, le religieux et le profane. Associés, séparés ou en conflit, ils restèrent toujours deux. » Le monde musulman est au contraire ordonné autour de « l'un », sur le modèle de Mahomet, chef religieux, militaire et politique d'un Etat, tandis que le souvenir de Jésus, homme seul ayant pour unique arme le verbe, a laissé une institution, l'Eglise, en querelle permanente mais féconde avec le monde temporel. D'où, selon Bernard Lewis, la vérité littérale de la formule de l'imam Khomeini « L'Islam est politique ou il n'est rien », qui explique à la fois l'absence de démocratie dans la quasi-totalité des pays musulmans et le sort qu'ils réservent à ses partisans. 

Accordant une place secondaire à la question de la violence, Bernard Lewis insiste sur deux facteurs handicapants résultant de cette « clôture sur l'un » : l'incuriosité et la place des femmes. « L'idée qu'il puisse exister des êtres, des activités ou des aspects de l'existence humaine qui échappent à l'emprise de la religion et de la loi divine est étrangère à la pensée musulmane », écrit Bernard Lewis en l'illustrant de nombreux exemples historiques. Il y a toujours eu des « orientalistes » en Occident, mais pas d' « occidentalistes » en Orient : les Etats musulmans n'envoyaient pas d'ambassadeurs auprès des souverains étrangers, les langues et les textes d'Europe n'étaient pas étudiés et les docteurs de la loi se sont opposés pendant trois siècles à l'entrée de l'imprimerie dans l'Empire ottoman. 


Une recherche quasi inexistante


Cette incuriosité perdure. Le monde arabo-musulman reste l'endroit du monde où l'on traduit le moins de livres et où la recherche est quasi inexistante : « A l'heure actuelle, de nombreux pays asiatiques participent activement au développement scientifique, lequel n'est plus occidental, mais mondial. Hormis quelques enclaves occidentalisées et une poignée de chercheurs originaires du Moyen-Orient mais travaillant en Occident, la contribution de la région - telle qu'on peut la mesurer, par exemple, au nombre de publications dans des revues internationalement reconnues - fait pâle figure comparée à celle d'autres parties du monde non occidental ou, pis, comparée à son propre passé. » 

L'apartheid sexiste constitue pour Bernard Lewis l'autre drame. Les rares émissaires envoyés dans les capitales européennes rapportaient il y a déjà plusieurs siècles leur choc devant les égards masculins pour ces femmes des cours royales non seulement visibles, mais ayant le droit de parler et de circuler. On oublie souvent que, pour l'Islam, la femme est non seulement inférieure à l'homme, mais aussi aux enfants mâles. Rappelant qu'en 1867 le progressiste turc Namik Kemal notait que le monde musulman était comme « un corps humain paralysé d'un côté », Bernard Lewis ajoute : « La relégation des femmes à un statut d'infériorité non seulement prive le monde musulman des talents et des énergies de la moitié de sa population, mais encore confie l'éducation, à un âge crucial, de l'autre moitié à des mères analphabètes et opprimées. Une telle éducation, dit-on, produit des individus arrogants ou soumis, en tout cas inaptes à la vie dans une société libre et ouverte. » Mais il reste optimiste, en rappelant qu'il n'y a pas si longtemps la charia reléguait dans la même sous-humanité les esclaves, les non-musulmans et les femmes : « Abolir l'esclavage relevait quasiment de l'inconcevable. Interdire ce que Dieu permet est un crime presque aussi grand que permettre ce qu'il interdit. » Or, ce que l'Islam a fait avec l'esclavage, il peut le faire avec les femmes. 

« C'est le manque de liberté qui est à la base des maux dont souffre le monde musulman », assure Bernard Lewis, mais sans conclure. En 1976, quelques années avant la révolution iranienne, il avait pronostiqué l'actualité de deux voies possibles : le retour à l'origine des textes contre la modernité ou la révolution démocratique sur le modèle turc, qui témoigne, depuis près d'un siècle, que cela est possible mais lent et difficile, sa signification restant problématique : cette démocratie fragile, dépendant encore de l'éthique de son armée, constitue pour nombre de pays musulmans moins un modèle qu'une trahison.  


Islam, par Bernard Lewis. Gallimard/Quarto, 1 344 p., 25 euros.
(1)  Hormis un article de Gilles Kepel dans « Le Monde », mais réservé à l’édition abonnés.

Eric Conan

L’Express, 23 mai 2005

16 mars 2008

Quand Bernard Lewis, Orientaliste mondialement reconnu, vient conseiller le gouvernement israélien …

Bernard Lewis

Bernard Lewis est un Orientaliste de réputation internationale. Né dans une famille juive anglaise en 1916, il a enseigné à l’Université de Londres jusqu’en 1974 avant de rejoindre la prestigieuse Princeton University aux États-Unis, dont il allait devenir citoyen et, beaucoup plus tard, un conseiller écouté en matière de politique au Moyen-Orient.

Pour mieux le connaître, je vous invite à consulter la page qui lui est consacrée sur l'édition de Wikipedia en langue anglaise, à comparer à la version française sur cette même encyclopédie. On notera en particulier que les rédacteurs français insistent relativement beaucoup plus sur ses positions controversées en ce qui concerne le génocide arménien ... Bernard Lewis, en fait, n’a jamais nié les massacres de grande ampleur commis dans l’Empire ottoman pendant la Première Guerre Mondiale ; mais il refuse d’accepter qu’il y ait eu une extermination planifiée par le gouvernement turc de l’époque.

Peut-être ce refus doit-il, en partie, à sa fascination pour la Turquie, dont il parlait la langue - comme d’ailleurs l’Arabe et le Farsi - et auquel il consacra de nombreux ouvrages. Mais on pourrait en dire autant pour le monde arabe dont il a été un éminent spécialiste, à la fois en matière d’histoire médiévale et contemporaine (voir sa bibliographie dans les liens ci-dessus). Je dois avouer - à ma grande honte - n’avoir lu de lui que deux traductions publiées aux éditions Gallimard, « l’Islam en crise » et « Que s’est-il passé ? L’Islam, l’occident et la modernité ». Précisons aussi que, pour des tas de raisons pratiques - et aussi parce qu’il ne donne que de très rares interviews - je n’ai pas eu l’immense honneur de l’avoir comme invité.

Bernard Lewis n’a jamais renié sa filiation juive, même si son approche historique est d’abord scientifique. Il a été un des premiers à consacrer un ouvrage au traitement des minorités juives par les Musulmans, sujet qui par exemple n’a guère intéressé les grands noms de l’Orientalisme français comme Louis Massignon, sous la direction duquel il obtint un « diplôme d’études sémitiques » en 1937. Contrairement à ses collègues obligés d’en « rajouter une couche » en matière d’antisionisme pour pouvoir continuer à être invités dans le monde arabe, Bernard Lewis a toujours pris la défense d’Israël ... y ayant même en « pied-à-terre » à Tel Aviv, où il se rend régulièrement.

A l’occasion de sa dernière visite au début du mois de mars, il a été reçu par les personnalités les plus importantes, du Premier Ministre Olmert au Ministre de la Défense Barak ! Vous pourrez lire (en anglais, naturellement) l'article du quotidien Haaretz où ces entretiens sont relatés : alors que les responsables israéliens du renseignement se montrent très pessimistes sur les chances de nouveau conflit en 2008, Bernard Lewis, lui dit « que le syndrome Sadate » pourra s’étendre au Moyen Orient, les dirigeants de plusieurs pays arabes sunnites trouvant au final la République Islamique d’Iran plus inquiétante pour eux que l’État d’Israël ; à noter aussi que, par contraste, il recommande ne rien négocier avec la Syrie : « Assad est un extrémiste dont le régime doit être remplacé », pense-t-il.

En complément, et pour ceux que la langue anglaise ne rebute pas, vous pourrez lire l'interview récente qu'il a donnée au quotidien "Jerusalem Post" : il y développe les mêmes analyses que celles que j’ai résumées ci-dessus, avec quelques illustrations qui témoignent de sa grande érudition.

J.C

15 novembre 2007

Le choix appartient aux Musulmans


Citation on line

Bernard Lewis

Que s’est-il passé ? L’islam, l’occident et la modernité
(Editions Gallimard)

L’attention médiatique internationale donnée dans le monde entier aux idées et aux actes d’Oussama Ben Laden et des Talibans a permis de percevoir avec encore plus d’acuité l’éclipse de la civilisation qui, en son temps, fut la plus admirable, la plus avancée et la plus ouverte de l’histoire de l’humanité.

Pour un observateur occidental baignant dans la théorie et la pratique de la liberté, c’est précisément le manque de liberté - liberté de l’esprit affranchi des dogmes et de la censure ; liberté de l’économie affranchie de la corruption et de l’incurie ; libertés des femmes affranchies de l’oppression masculine ; liberté des citoyens affranchis de la tyrannie - qui est à la base des maux dont souffrent le monde musulman. Toutefois, comme l’histoire de l’Occident le montre d’abondance, le chemin vers la démocratie est long et ardu, semé d’embûches et d’obstacles.

Si les peuples du Moyen-Orient continuent dans la même voie qu’aujourd’hui, le kamikaze qui se fait exploser risque de devenir une métaphore de toute la région ; il sera alors impossible d’échapper au funeste engrenage de la haine et du ressentiment, de la fureur et de l’auto commisération, de la pauvreté et de l’oppression - engrenage qui conduira tôt ou tard à une autre domination étrangère, peut-être celle d’une nouvelle Europe revenant à ses anciennes pratiques, d’une Russie ressuscitée ou bien d’une superpuissance encore en gestation en Extrême Orient. Ce n’est qu’en renonçant à leurs griefs, et à leur victimisme, en surmontant leurs querelles, en unissant leurs talents, leur énergie et leurs ressources dans un même élan créatif, que ces peuples pourront de nouveau faire du Moyen-Orient ce qu’il était dans l’Antiquité et au Moyen-Age, un haut lieu de la civilisation.

Le choix leur appartient.

J.C