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22 juin 2018

« Nous demandons à l’Etat d’Israël de reconnaître le génocide des Arméniens »


Dans une tribune au « Monde », un collectif de personnalités françaises, dont Beate et Serge Klarsfeld, Pascal Bruckner et Marek Halter, appelle le gouvernement israélien à surmonter l’obstacle des relations avec la Turquie et à accomplir un geste qui relève d’une éthique des relations internationales.

Tribune.

En 1915-1916, un génocide majeur fut perpétré en Anatolie par le gouvernement Jeune-Turc sur la population arménienne de l’Empire ottoman. Un million et demi d’hommes, de femmes et d’enfants furent exterminés par épuisement lors de marches de la mort dans le désert, par assassinats multiples, viols systématiques ou inanition, des milliers d’enfants étant capturés et convertis de force.

Rescapés, diplomates étrangers, soldats allemands et même — on l’oublie trop souvent — juges turcs au début des années 1920, d’innombrables personnes ont livré témoignage de ce crime de masse que les historiens authentifièrent rapidement et dont s’inspirèrent les juristes internationaux dans leurs travaux sur les crimes contre l’humanité.

Soutien ancien de l’opinion publique israélienne

Nous, militants de la mémoire et du combat anti négationniste, observons avec intérêt la forte progression du nombre de députés au Parlement israélien favorables à la reconnaissance du génocide des Arméniens ; trois (sur cent vingt) en 2000, trente en 2010, une majorité sans doute à présent, y compris le président de la Knesset, l’ancien refuznik [dissident soviétique] Yuli Edelstein.
Cette évolution positive, qui traduit un soutien populaire déjà ancien de l’opinion publique israélienne, doit pousser l’exécutif israélien à cesser de tergiverser et à en prendre acte par-delà les considérations économiques ou diplomatiques ; dans les relations internationales, un impératif moral au moins doit prévaloir : le rejet catégorique des génocides et de leur négation.

Parce qu’il est le pays qui recueillit la majorité des rescapés de la Shoah, parce qu’il a bâti et abrite le plus considérable musée-mémorial dédié à un génocide, parce qu’il a reconnu le génocide des Tutsis rwandais de 1994, nous demandons à l’Etat d’Israël de reconnaître officiellement — aux côtés de nombreux autres Etats, eux aussi démocratiques — le génocide des Arméniens.

Les signataires : 
Benjamin Abtan, président de l’association antiraciste EGAM ; Séverine Benayoun, avocate ; Pascal Bruckner, philosophe ; Alain David, philosophe ; Frédéric Encel, fondateur et animateur des Assises antinégationnistes ; Marek Halter, écrivain ; Pierre Fraidenraich, journaliste ; Valérie Hoffenberg, consultante ; Emmanuelle Hoffman, avocate ; Valérie Igounet, historienne ; Marcel Kabanda, président d’Ibuka-France ; Arno Klarsfeld, avocat ; Beate et Serge Klarsfeld, dirigeants de l’Association des fils et filles de déportés juifs de France ; Benjamin Orenstein, rescapé de la Shoah, président de l’Amicale des déportés d’Auschwitz-Birkenau ; Richard Prasquier, ancien président du CRIF ; Gérard Rabinovitch, directeur de l’Institut européen Emmanuel-Levinas ; Rudy Reichstadt, fondateur et directeur de Conspiracy Watch ; Anne-Marie Revcolevschi, fondatrice du Projet Aladin et ancienne directrice générale de la Fondation pour la mémoire de la Shoah ; Dominique Sopo, président de SOS-Racisme ; Mario-Pierre Stasi, président de la Licra ; Antoine Spire, journaliste ; Yves Ternon, historien ; Meïr Waintrater, ancien directeur de L’Arche ; Régine Waintrater, psychanalyste.

Le Monde, 4 juin 2018

31 mai 2018

Lewis, pilier de l’Islam

Bernard Lewis
Introduction :

Disparu le 19 mai dernier à l’âge de 101 ans, l’orientaliste Bernard Lewis nous a laissé une œuvre immense que je n’ai pu qu’effleurer. Pour se rendre compte du travail de cet érudit « à l’ancienne », polyglotte – il parlait notamment l’Arabe, le Turc, le Persan et l’Hébreu -, il suffit de parcourir l'article qui lui est consacré sur Wikipedia.

Né citoyen britannique, mort aux Etats-Unis où il s’était établi, cet universitaire juif aura été au-delà de son travail théorique un conseiller de certains gouvernements américains. On lui attribue une influence – peut-être excessive – dans la formulation du « Choc des civilisations », notion comprise en Europe comme une incitation à faire la guerre aux Musulmans, alors même que dans son esprit il s’agissait d’abord de théoriser une rivalité, séculaire, entre deux systèmes de pensée opposés. Est-ce pour cela ? On ne trouve quasiment rien (1) sur les médias français à l’occasion de sa disparition, hormis le qualificatif de « polémique » associé, justement, à ce fameux « choc des civilisations » ; mais associé aussi - et c’est une ombre réelle sur sa mémoire – à son négationnisme du génocide arménien commis par la Turquie, négationnisme obstiné et intolérable.

Je vous propose donc cet article, vieux de 13 ans mais très dense, à propos d’un volume réunissant l’essentiel de son œuvre.

J.C    


C'est peu dire que l'intérêt pour l'Islam va croissant et - par nécessité - ne risque pas de fléchir bientôt. L'avalanche actuelle de livres sur la question, mêlant brûlots simplistes et contes de fées fantaisistes, désoriente plus qu'elle n'aide le lecteur souhaitant comprendre ce qui se passe. Pour le prix d'un seul de ces ouvrages, voici une petite bibliothèque de référence sur le sujet : la collection Quarto réédite en un volume l'essentiel de l'œuvre du plus grand islamologue vivant. 

Aujourd'hui âgé de 80 ans, Bernard Lewis domine une bibliographie impressionnante couvrant la totalité de l'ère musulmane, de la Révélation de Mahomet à l'actualité la plus récente, en passant par la question centrale de l'Empire ottoman. C'est un érudit à l'ancienne, qui a derrière lui des décennies de travaux de première main : maîtrisant, outre l'anglais, le français et l'italien, l'arabe, le persan, le turc et l'hébreu, il a travaillé dès l'avant-guerre dans les archives égyptiennes, syriennes, libanaises et turques. Ses compétences linguistiques lui valurent de ne pas être trop interrompu dans ses recherches durant ses six années de guerre, grâce à une affectation, notamment au Caire, dans la section « Moyen-Orient » des services de renseignement du Foreign Office. 

Dans une longue introduction inédite, qui contient un superbe exposé sur le métier d'historien, Bernard Lewis survole sa carrière de chercheur et de professeur, à l'université anglaise d'Oxford puis américaine de Princeton, et commente la succession de ses ouvrages, qui, pour la plupart, restent aujourd'hui essentiels (Les Arabes dans l'Histoire, Le Langage politique de l'Islam, Comment l'Islam regardait l'Occident, Islam et démocratie, L'Islam, l'Occident et la modernité). Ils furent publiés selon une progression chronologique, de l'apogée du rayonnement musulman, au Moyen Age, au déclin de l'Empire ottoman (dont il fut un des premiers à consulter les archives), pour aboutir à la Turquie moderne. 

Il profite de cette introduction pour se rendre justice : la fameuse formule du « choc des civilisations », rendue célèbre par l'essai de Samuel Huntington, c'est lui qui l'a énoncée, dès 1957 : « Les ressentiments actuels des peuples du Moyen-Orient se comprennent mieux lorsqu'on s'aperçoit qu'ils résultent non pas d'un conflit entre des Etats ou des nations, mais du choc entre deux civilisations. » Cinquante ans plus tard, Bernard Lewis maintient cette formule, qui a fait récemment polémique, en précisant qu'il faut la réintégrer dans le temps long. Il y a, selon lui, entre le monde musulman et le monde occidental, un « conflit entre deux civilisations rivales, qui perdure en dépit de nombreux changements ». 

Il ne s'agit pas seulement d'un décalage temporel - comme le veut l'analyse en termes de « retard de développement » - mais d'un blocage propre au monde musulman, qui résulte d'un autre rapport au politique et à la connaissance. Différence fondamentale, qui a son origine dans les récits religieux : « Pendant toute l'histoire de la chrétienté, et dans presque tous les pays chrétiens, il était admis qu'il existait deux pouvoirs, Dieu et César, régissant deux sphères distinctes, l'Eglise et l'Etat, le religieux et le profane. Associés, séparés ou en conflit, ils restèrent toujours deux. » Le monde musulman est au contraire ordonné autour de « l'un », sur le modèle de Mahomet, chef religieux, militaire et politique d'un Etat, tandis que le souvenir de Jésus, homme seul ayant pour unique arme le verbe, a laissé une institution, l'Eglise, en querelle permanente mais féconde avec le monde temporel. D'où, selon Bernard Lewis, la vérité littérale de la formule de l'imam Khomeini « L'Islam est politique ou il n'est rien », qui explique à la fois l'absence de démocratie dans la quasi-totalité des pays musulmans et le sort qu'ils réservent à ses partisans. 

Accordant une place secondaire à la question de la violence, Bernard Lewis insiste sur deux facteurs handicapants résultant de cette « clôture sur l'un » : l'incuriosité et la place des femmes. « L'idée qu'il puisse exister des êtres, des activités ou des aspects de l'existence humaine qui échappent à l'emprise de la religion et de la loi divine est étrangère à la pensée musulmane », écrit Bernard Lewis en l'illustrant de nombreux exemples historiques. Il y a toujours eu des « orientalistes » en Occident, mais pas d' « occidentalistes » en Orient : les Etats musulmans n'envoyaient pas d'ambassadeurs auprès des souverains étrangers, les langues et les textes d'Europe n'étaient pas étudiés et les docteurs de la loi se sont opposés pendant trois siècles à l'entrée de l'imprimerie dans l'Empire ottoman. 


Une recherche quasi inexistante


Cette incuriosité perdure. Le monde arabo-musulman reste l'endroit du monde où l'on traduit le moins de livres et où la recherche est quasi inexistante : « A l'heure actuelle, de nombreux pays asiatiques participent activement au développement scientifique, lequel n'est plus occidental, mais mondial. Hormis quelques enclaves occidentalisées et une poignée de chercheurs originaires du Moyen-Orient mais travaillant en Occident, la contribution de la région - telle qu'on peut la mesurer, par exemple, au nombre de publications dans des revues internationalement reconnues - fait pâle figure comparée à celle d'autres parties du monde non occidental ou, pis, comparée à son propre passé. » 

L'apartheid sexiste constitue pour Bernard Lewis l'autre drame. Les rares émissaires envoyés dans les capitales européennes rapportaient il y a déjà plusieurs siècles leur choc devant les égards masculins pour ces femmes des cours royales non seulement visibles, mais ayant le droit de parler et de circuler. On oublie souvent que, pour l'Islam, la femme est non seulement inférieure à l'homme, mais aussi aux enfants mâles. Rappelant qu'en 1867 le progressiste turc Namik Kemal notait que le monde musulman était comme « un corps humain paralysé d'un côté », Bernard Lewis ajoute : « La relégation des femmes à un statut d'infériorité non seulement prive le monde musulman des talents et des énergies de la moitié de sa population, mais encore confie l'éducation, à un âge crucial, de l'autre moitié à des mères analphabètes et opprimées. Une telle éducation, dit-on, produit des individus arrogants ou soumis, en tout cas inaptes à la vie dans une société libre et ouverte. » Mais il reste optimiste, en rappelant qu'il n'y a pas si longtemps la charia reléguait dans la même sous-humanité les esclaves, les non-musulmans et les femmes : « Abolir l'esclavage relevait quasiment de l'inconcevable. Interdire ce que Dieu permet est un crime presque aussi grand que permettre ce qu'il interdit. » Or, ce que l'Islam a fait avec l'esclavage, il peut le faire avec les femmes. 

« C'est le manque de liberté qui est à la base des maux dont souffre le monde musulman », assure Bernard Lewis, mais sans conclure. En 1976, quelques années avant la révolution iranienne, il avait pronostiqué l'actualité de deux voies possibles : le retour à l'origine des textes contre la modernité ou la révolution démocratique sur le modèle turc, qui témoigne, depuis près d'un siècle, que cela est possible mais lent et difficile, sa signification restant problématique : cette démocratie fragile, dépendant encore de l'éthique de son armée, constitue pour nombre de pays musulmans moins un modèle qu'une trahison.  


Islam, par Bernard Lewis. Gallimard/Quarto, 1 344 p., 25 euros.
(1)  Hormis un article de Gilles Kepel dans « Le Monde », mais réservé à l’édition abonnés.

Eric Conan

L’Express, 23 mai 2005

29 janvier 2016

A la cantine : « Y a pas eu de génocide arménien »

Déportation d'Arméniens avant leur massacre

Le délire du mois
- janvier 2016

Cantine du lycée, un lundi midi. Je parle du génocide arménien avec un copain, et une fille intervient : « Tu dis que de la merde depuis tout à l’heure. » Le million et demi de morts ? Une invention de l’Occident, dit-elle. Je ne peux pas laisser passer ça.

A la cantine du lycée, un lundi, Sabri me demande : « T’as fait quoi ce week-end ?  » Le samedi, j’ai assisté à une conférence sur la reconnaissance du génocide arménien à Paris.
Sabri s’intéresse à l’Arménie parce qu’au fond, tout le monde entend parler de ce pays sans vraiment le connaître. Il m’interroge  :
« Mais pourquoi les Turcs ne reconnaissent pas le génocide ?  »
Baignant dans une culture arménienne depuis ma naissance, je connais l’histoire de ce pays et celle du génocide grâce aux ouvrages que j’ai lus ainsi qu’aux conférences auxquelles j’ai assisté. J’explique à Sabri que les rares défenseurs turcs de la cause arménienne sont censurés ou ont été assassinés.

Et voilà, encore du négationnisme

Pendant que je dis ça, une jeune fille brune me dévisage. Je ne la connais pas, mais je sais déjà ce qu’elle va dire. Je vais droit au but  :
«  T’as une objection à faire  ?  »
Elle :
«  Tu dis que de la merde depuis tout à l’heure.  »
Le ton monte. Puis un blanc. Sabri rigole, elle reprend :
«  Tout ce que tu racontes là, c’est n’importe quoi. Moi, je suis Turque et crois-moi, il n’y a jamais eu de génocide. Vous aimez trop vous faire passer pour des victimes pour rien.  ».
Et voilà, encore un débat sur le génocide entre Turcs et Arméniens.
J’enchaîne : 1,5 million de morts, une population qui a fui les massacres, des centaines de photos d’exécutions et même des documents qui prouvent la préméditation du génocide... 
«  Tu oses me dire que je dis de la merde  ?  »

Des « inventions de l’Occident »

Elle utilise des références historiques pour justifier sa théorie négationniste. Selon elle, en 1915, «  une guerre  » entre Turcs et Arméniens, et non pas un génocide, aurait eu lieu dans l’empire ottoman. A la fin de cette «  guerre  », en 1918, il y aurait eu un million de morts chez les Arméniens contre deux millions chez les Turcs. Elle poursuit :
« Vous nous avez massacrés. On devrait d’ailleurs parler du massacre des Turcs et non pas de celui des Arméniens comme on l’entend à la télé. C’est déchirant de médiatiser les morts d’un peuple au détriment de ceux d’un autre – pourtant plus nombreux. Les histoires imaginaires du génocide qu’on entend ont toutes été inventées par l’Occident. »
Mon lycée étant un réservoir infini de complotistes entassés dans trois petits bâtiments, il est naturel que cette façon d’inviter à ne pas croire les «  vérités officielles  » rencontre un certain succès. Tellement rebelles...

Ben Laden ? Aussi inventé par les USA

Mais sur l’Arménie, il m’était impossible de ne pas répondre. Mon arrière grand-père a été déporté avec sa famille et n’est jamais revenu. En pleine nuit de 1915, des soldats turcs ont frappé à sa porte pour annoncer un déménagement. En réalité : des marches de la mort. Seuls les enfants ont survécu. J’apostrophe la fille :
«  Pourquoi tu ne peux pas simplement admettre que ton pays, ton peuple à l’époque, a commis une erreur impardonnable  ? Certains Turcs commencent à le faire. Tu peux lire des ouvrages d'historiens fiables sur cette période. A ton avis, pourquoi t’aurait-on menti  ? Pourquoi les Etats-Unis et l’Europe auraient inventé un génocide  ? »
Elle a sa petite idée sur la question :
« Depuis toujours, les Etats-Unis et l’Europe nous rejettent et nous stigmatisent. Ils vous sortent un génocide, quelques photos en noir et blanc et vous y croyez juste parce que votre manuel d’histoire vous le dit. Arrêtez de croire ce que les médias racontent. Y a pas eu de génocide, de la même manière que Ben Laden a été inventé par les Américains.  »
Et la sonnerie retentit. 

Levon Aroutinian, Ruche89

L'Obs avec Rue 89,  le 01/01/2016